Illustration par Odrée Laperrière

Une domination sentimentale

À l’essai sur la passion destructrice les retrouvailles de salons de thé la liaison désespérante des mains amoureuses une corrélation sexuelle des relations intimes.

Parfois se posant comme expérimentée, elle disait du mal de l’amour avec un rire sceptique.
— Gustave Flaubert

 

Les mains liées : c’est ainsi que j’ai longtemps défini ma situation avec la femme avec qui j’ai vécu les premiers grands moments de ma sexualité. La première fois, dès que nos épidermes se sont effleurés, l’effervescence entre nos deux corps nous a menées dans un délirant partage de plaisir qui a duré une quinzaine d’heures. L’intensité de notre désir ne faiblissait jamais. Les jours passaient, les semaines et les mois : on était en feu tout le temps. On faisait plein d’activités en dehors du lit, mais la majorité de notre temps ensemble, on le passait là. Le reste du temps, activités ou pas, on s’engueulait. Je la faisais grimper aux rideaux, elle me faisait sortir de mes gonds. On ne se comprenait pas; notre communication verbale était une lutte de tous les instants. Son désir de me changer était évident, elle tentait de me manipuler, avec un succès mitigé, le comportement. Elle a tenté de rompre avec moi à plusieurs reprises sans pouvoir y arriver; la passion nous ramenait l’une à l’autre inévitablement.

« La passion est une terrible destructrice, dit Jean Bruller. Elle détruit dans la tête de qui la loge tout ce qui n’est pas son idée fixe. »

Notre couple était une roue infernale qui dévalait sur la braise.

Baiser nous réconciliait et nous calmait, jusqu’au prochain malentendu qui lui donnait envie de m’arracher les deux yeux et qui me menait à entrevoir, de mon côté, l’idée de me jeter devant un dix-huit roues comme une action libératrice. Au bout de deux ans, épuisées, déchirées, on a fini par se quitter. Enfin, elle a fini par me quitter; moi, j’avais les mains liées. Pour elle, j’aurais voulu changer, même si ça n’aurait rien changé.

Après une rupture dramatique qui s’est trop éternisée (entre autres parce que faire une croix sur une telle sexualité était viscéralement demandant), je n’ai plus eu de ses nouvelles pendant plusieurs mois et je n’en recherchais pas non plus. Je vivais des aventures à gauche et à droite, mais rien qui arrivait à la cheville de ce que j’avais pu connaître avec elle. Mais ça m’allait: dépourvue de désir fulgurant, j’étais tranquille et je ne m’engueulais plus avec qui que ce soit. Je prétendais avoir fait mon deuil d’une sexualité explosive (le lâcher-prise d’une femme de 28 ans), parce que dans ma tête, c’était désormais lié à une violence dans la vie à deux qui m’avait échaudée. Dépourvue de désir envahissant, je me sentais libre.

Avec un premier recul, j’en suis venue à croire que la meilleure sexualité, celle qui exalte et électrise, implique toujours un rapport de domination écrasant.

Avec un premier recul, j’en suis venue à croire que la meilleure sexualité, celle qui exalte et électrise, implique toujours un rapport de domination écrasant. Pourquoi? Dans ma tête à moi, mon ex me dominait psychologiquement. Je la dominais au lit avec une ardeur équivalente. Oui, car d’emblée, offrir une bonne baise est un moyen efficace d’apaiser les tensions, de rétablir l’équilibre émotionnel, d’exercer la démocratie relationnelle. En ce qui concernait ma situation, c’était le seul moyen. C’était l’unique moyen de conserver, dans le cadre de cette relation, un minimum de santé mentale. La sexualité était ma bouée de sauvetage, elle était la colonne vertébrale précaire d’un nous vacillant, je la gonflais d’air à bloc pour me maintenir à flots, moi lourde d’incompréhension et de questions, je la rendais puissante, la sexualité, j’en faisais un événement à grand déploiement. J’en suis venue à savoir qu’en lui donnant un maximum de plaisir, en la sentant s’abandonner, je reprenais la part de contrôle qui m’échappait dans les autres sphères de notre relation. Laisser mon ex interférer dans mes choix de vie impliquait alors qu’elle me laissait être la directrice artistique de notre sexualité. Je lui faisais l’amour comme aucune autre ne saurait lui faire, je l’asservissais du toucher, la subjuguais de ma langue, la maîtrisais de mes doigts. Je me sentais puissante, ça me donnait du plaisir et entière satisfaction, ça me réconciliait avec le reste, temporairement. Je lui en mettais plein la vue, à elle, jusqu’à me rendre aveugle concernant tout ce qui ne me convenait pas.

Elle nous faisait dévaler à grands coups de scènes de spectacle sur de la braise, je nous apportais de l’air, du souffle, de l’oxygène quoi. On était en feu, tout le temps.

En discutant (c’était mon sujet de l’heure), j’ai découvert que j’étais loin d’avoir été la seule à subir ce genre de situation. Une panoplie de couples tumultueux et impossibles subsistent pendant des années parce que le sexe est trop satisfaisant. Mais pourquoi? Pourquoi accepte-t-on de se pourrir pendant aussi longtemps le quotidien? Pour du sexe, vraiment? Pendant des années? L’amour rend con et peut-être que le sexe ne rend pas plus intelligent. Peut-être aussi qu’on a intégré de façon saugrenue l’idée de la complémentarité des facultés dans le couple. Certes, chacun possède ses forces et ses faiblesses, chacun domine sur certains plans et se laisse dominer, consciemment ou non, sur d’autres. On ne peut pas dominer tout le temps, c’est épuisant, et on ne peut pas être dominés tout le temps, c’est écrasant. Enfin, je ne sais pas. Peut-on dominer tout le temps? Peut-on être dominé tout le temps?

Les timides dans la vie sociale sont-ils toujours des dominateurs sexuels? La directrice d’entreprise, qui agirait aussi comme présidente de son couple, est-elle généralement un chaton au lit? Celui ou celle qui se fait retirer les culottes au lit, est-ce celui qui les porte nécessairement dans les décisions de couple? Est-ce que plus intensément une personne porte les culottes dans le couple, plus elle est encline à se les faire arracher sous la couette? Avec les dents?

La meilleure sexualité, celle qui exalte et électrise, implique-t-elle toujours un rapport de domination écrasant? Sans prise de tête, qu’advient-il de la prise de corps?

La meilleure sexualité, celle qui exalte et électrise, implique-t-elle toujours un rapport de domination écrasant? Sans prise de tête, qu’advient-il de la prise de corps?

En ce qui me concerne, en discutant du sujet, j’en suis venue à croire plus le rapport de domination était puissant, plus le sexe l’était aussi. Et que toute cette puissance venait avec un revers de médaille menaçant : le risque de perte de contrôle totale. Car la puissance sans sagesse, la puissance dans les mains de la jeunesse, surtout quand elles sont liées, c’est la perte de contrôle.

Après cette rupture, j’en suis donc venue à redouter de potentielles rencontres charnelles avec des personnes avec lesquelles le sexe serait trop bon. Pourtant, la romantique et l’adepte des sens en moi vivait un déchirement intérieur. Je n’arrivais pas à extraire cette idée de mon esprit : « Si le sexe n’est pas trop bon, quel ennui, à quoi bon? » Dans mon déni (le lâcher-prise d’une femme de 28 ans), j’en suis arrivée à la conclusion que le plus simple serait peut-être d’éliminer la variable « sexe » de l’équation et d’expérimenter la chasteté (ainsi va la vie des gens radicaux). Je ne voulais plus d’attente et je ne désirais pas de banal. En fermant la porte à toute sexualité, je ne serais plus blessée et je ne serais pas déçue, voilà ce que, pendant un moment, j’ai pensé.

Quelle naïveté.

« Et quand, par fortune bonne ou mauvaise, [la passion] vient à disparaître (comblée ou consumée), elle laisse dans la maison de qui l’a nourrie une vacance dévastée, et son hôte privé de désirs, – hormis la soif de devenir esclave de nouveau. » 1

Les mains liées, j’ai accepté de la rencontrer au salon de thé. Au rendez-vous suivant, bien évidemment, on s’est dit fuck le thé et on a baisé.

Mon ex est resurgie dans ma vie quelques mois plus tard parce qu’elle trouvait brutal que je ne fasse plus du tout partie de la sienne. Les mains liées, j’ai accepté de la rencontrer au salon de thé. Au rendez-vous suivant, bien évidemment, on s’est dit fuck le thé et on a baisé. Encore une fois, pendant des heures. Ce n’était sans doute pas la meilleure des idées, c’était risqué. Mais la magie qui s’installait entre nos corps, cette reconnaissance, cet embrasement physique qui nous menait hors du temps et de l’espace me fascinait et faisait en sorte que je n’arrivais pas à refuser. On a commencé à se voir plus souvent; chaque fois, c’était elle qui me contactait. Lorsque je me suis risquée à prendre la même liberté, sa réponse a été ferme : elle trouvait qu’on se voyait un peu trop fréquemment. Comme avant, dans son désir de contrôle, elle ne voulait pas que la situation lui échappe des mains. Et moi, avec les miennes liées, je n’avais pas beaucoup de marge de manœuvre. Mais on a continué de se voir, et lorsqu’on se retrouvait à jaser, le même climat de discorde qu’avant a recommencé à vouloir se manifester. On ne se comprenait pas. Je ne sais pas comment elle faisait, mais elle avait toujours raison, même si je n’étais pas d’accord avec ce qu’elle disait. Et je ne sais pas pourquoi, mais à l’intérieur de moi je me sentais piégée : j’avais l’impression qu’elle ciblait mes points faibles, qu’elle me diminuait, qu’elle me dominait. Sa façon d’agir apparaissait légitime; après tout, nous étions deux adultes consentantes et c’était à moi de me défendre et de me protéger. Mais, puisque je connaissais les dangers, pourquoi est-ce que je demeurais pieds joints et mains liées dans cette situation menaçante pour mon équilibre mental? Qu’avais-je à prouver?

J’avais à prouver que je pouvais reprendre le dessus. Dans ma tête à moi, mon combat, c’était de la reconquérir. Et ma meilleure arme, c’était la sexualité. Parce que si elle contrôlait, comme avant, le cadre dans lequel évoluait notre relation et les limites de nos rapprochements, c’était encore dans la relation charnelle qu’elle se laissait dominer. Et que je refusais de complètement m’abandonner.

C’était, semblait-il, une façon de reprendre le dessus. Je devais reprendre le dessus.

Je désirais la reconquérir, mais l’idée de notre ancienne relation me rebutait : j’avais trop souffert. S’il « n’y a rien de plus proche du plaisir que de la douleur »2, était-ce la souffrance psychologique qu’elle m’infligeait qui me faisait autant jouir à lui donner du plaisir ? Dur à dire.

J'en suis venue à me demander si la meilleure sexualité, celle qui transcende, implique toujours un rapport de domination, un combat.

J’en suis venue à me demander si la meilleure sexualité, celle qui transcende, implique toujours un rapport de domination, un combat.

Après tout, une composante essentielle de la sexualité est l’agressivité, qui part d’un sentiment de puissance personnelle, c’est-à-dire de la conscience de ses capacités, qui fait que l’autre est reconnu comme un sujet à part entière, un égal. « Elle est l’expression première de l’énergie vitale, sans elle le désir ne peut pas se maintenir. »3 Cette composante explique peut-être pourquoi le sexe peut-être si mémorable dans des situations instables. L’instabilité ronge la confiance en soi. Elle épuise les ressources vitales, elle est un petit tremblement de terre constant qui nous met sans cesse en situation d’imprévisibilité, qui ne permet pas de construire. Sans la certitude de ce qui sera toujours à nos côtés demain, au moment où on arrive à posséder pleinement l’objet de sa convoitise, on ne lui fait pas de quartier, on le croque à pleines dents, on le lèche on le tâte on le palpe on le goûte, on n’en perd pas un millimètre de peau, on le dévore on lui fait l’amour comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ça devient une question viscérale. C’est un peu comme si on croquait le dernier fruit de la terre. D’emblée, croquer est une agression. En période d’abondance, de stabilité et de tranquillité d’esprit, sans doute qu’on déguste plus qu’on dévore, mais ça reste quand même une agression. Et si le fruit semble porté à vouloir prendre les jambes à son cou au moindre changement de température, sans doute qu’une variation surgit dans le traitement. L’agression explique alors peut-être pourquoi le sexe peut-être si mémorable dans les situations instables. Parce que c’est peut-être juste là qu’on arrive à exprimer à l’autre sa force vitale, qu’on arrive à lui faire comprendre que même si à ses yeux on ne fait rien de sa vie, il y a au moins ça qu’on réussit très bien. Sur ce terrain, le seul sur lequel l’autre nous laisse opérer mains déliées, on fait en sorte de ne lui laisser aucun moyen de nous altérer la vitalité.

En ce qui me concerne, après quelques mois de ce régime, vaine d’essayer de comprendre les mécanismes de cette relation en montagnes russes, je me suis remise à flirter avec l’idée de la chasteté pour me sortir de ce cercle vicieux en feu. Alors que ce combat me lessivait, l’existence du plan B chasteté m’apaisait : comme je n’étais pas encore prête mentalement à quitter le ring pour de bon, j’ai décidé de baisser les bras, d’abandonner l’idée de la reconquête, de ne plus accorder autant d’importance à son plaisir et à mes performances sexuelles, de m’étendre là pour me reposer, nue en étoile à sa merci, de la laisser me dominer sur tous les plans. Alors, la situation a changé. À partir de là, mes mains se sont peu à peu déliées. On aurait dit que la prise de contrôle que je lui concédais physiquement me revenait naturellement dans le monde des idées. Sans perdre de son intensité, notre relation a commencé à respirer; les questions de victoire et de défaite ont tranquillement amorcé leur évacuation de mon esprit. Et comme elles me quittaient, tout à coup tout ce combat ne faisait plus de sens pour moi. Enfin, j’ai eu envie de me tirer de là.

Tout ça pour du sexe, vraiment? Rendue là, une telle sexualité avait perdu tous ses grands apparats.

Tout ça est obscur. Somme toute, contrairement aux gens passionnels qui semblent avoir de la difficulté à faire, en ce qui concerne les relations, des choix réfléchis ou du moins lucides, on peut supposer que certaines personnes moins soumises à leurs pulsions font consciemment, dans et pour leur relation de couple, le choix de la sérénité. Je les ai longtemps soupçonnés, ces couples qui durent, de partager une sexualité qui s’apparente plus à un échange de tendresse qu’à un match sportif. Mais qui sait? Si les relations sexuelles supposent un rapport de domination, peut-être font-ils simplement un choix de rôle et de position éclairé et adapté à leur situation.

Je suppose que la relation qu’on partage en dehors du lit est à l’image de sa sexualité. Et que même dans un rapport de domination, elle peut et doit être à la fois stimulante et ressourçante.

Selon moi, plus le sexe est intense — pas meilleur, juste intense — alors plus la relation est intense. Plus le sexe est prenant, plus la relation est prenante. Plus le sexe est nécessaire, plus la relation connait des carences. Moins elle est apaisante pour l’esprit.

Autrement dit, la sexualité, quand elle électrise, elle n’est pas nécessairement meilleure. Elle peut être juste plus envahissante. Voire court-circuitante, anesthésiante.

  1. Jean Bruller, écrivain
  2. Georges Abraham, sexologue
  3. Brigitte Martel, psychothérapeute