Illustration par Stefanie Green

God, I love television

À l’essai sur Seinfeld comme béquille émotive la découverte d’Internet les brosses au Rhum and Coke Neil Postman et ses mises en garde.

Cable-TV series have replaced the novel as the most significant storytelling form of our time.
John Doyle

 

 

Je vais vous raconter l’histoire qui englobe toutes les histoires. Je vais vous raconter l’histoire d’un médium si intime et si intense que je le considère par moments comme étant le sauveur de ma vie. Je vous parle de la télévision. Je ne parle pas de la boîte que l’on plaçait dans nos salons à une autre époque, vers laquelle on orientait tous nos meubles comme l’a si bien dit Joey Tribbiani dans un épisode de la neuvième saison de Friends. Je parle de la télé, de la TV, de l’institution qui est à la fois le plus important moteur et la plus vaste capsule historique de la culture, de la société et d’innombrables expériences émotives des cinquante dernières années—la technologie culturelle dans laquelle j’ai eu le plaisir de m’immiscer, de me plonger, afin de me perdre fois après fois dans des plaisirs si évidents que je n’aurais jamais pu les éviter.

Au-delà de ma grande ferveur personnelle, il existe une lamentable hypocrisie chez les consommateurs de télévision qui me pousse à rédiger cet essai. Les commentaires hautains, je les entends régulièrement:   «Moi, j’écoute pas la télévision…  mais House of Cards, c’est excellent.» Même si la télévision est devenue un concept plutôt abstrait et que les supports matériels peuvent maintenant varier, la culture de la télé est loin d’être perdue. Elle ne s’est jamais mieux portée. Et surtout, elle continue de faire mon bonheur.

En 1946, alors que moins de 10% de la population occidentale possédait un téléviseur, un éditorial du quotidien The New York Times soutenait que la télévision n’allait pas conquérir le cœur du public américain. En prenant comme exemple le bulletin de nouvelles, on affirmait qu’un consommateur ne voudrait pas se faire imposer l’ordre dans lequel il absorbait l’information. Selon l’édito, la lecture du journal demeurerait  le moyen de choix pour obtenir les nouvelles. Bien avant que la télé ne remplace le journal comme principal support de l’actualité, le New York Times a failli à considérer le succès remarquable et la popularité grandissante de la radio, médium dans lequel l’horaire était imposé.

Le reste de l’histoire n’est qu’une évidence qu’on peut rapidement raconter. Pendant les années 1950 et 1960, la télévision a connu une ascension sans entraves. Les Américains ont connu I love Lucy et les nouvelles poignantes de Walter Cronkite à la même époque que les Canadiens-français récemment devenus Québécois se laissaient absorber par Les Belles Histoires des pays d’en haut et le hockey du samedi soir avec René Lecavalier.

Contrairement au cinéma ou au roman, la télévision—et plus précisément la télésérie—peut nous suivre pendant des années, c’est souvent un rendez-vous hebdomadaire avec des personnages qui évoluent au même rythme que nous, car, disons-le, les acteurs vieillissent aussi et les temps changent toujours.

La télévision a servi de microcosme politique, social et culturel. M.A.S.H. a symbolisé les difficultés et la division dans une société américaine qui n’était pas encore prête à gérer une révolution culturelle et une attitude guerrière trop interventionniste. The Mary Tyler Moore Show a montré qu’une femme célibataire pouvait vivre seule et occuper un emploi professionnel dans toute son autonomie. The Cosby Show et—croyez-le ou non—The Fresh Prince of Bel-Air, qui mettait en vedette Will Smith, ont mis l’accent sur les luttes de la communauté noire américaine dans un contexte léger et humoristique sans éviter les grandes questions. Malgré ce rôle social, la télévision est finalement un médium qui n’appartient pas à l’intellectuel ou à l’universitaire, il appartient au citoyen et à l’individu.

Contrairement au cinéma ou au roman, la télévision—et plus précisément la télésérie—peut nous suivre pendant des années, c’est souvent un rendez-vous hebdomadaire avec des personnages qui évoluent au même rythme que nous.

Si les fondements américains nous offrent l’opportunité de la poursuite du bonheur, celle-ci passe par l’expérience, l’émerveillement et le divertissement culturels. Je ne parle pas d’une télévision aliénante et dépourvue de sens, je ne parle pas d’une télévision qui nous empêche de lire ou de nous immiscer dans d’autres expériences culturelles et personnelles, je parle d’une télévision qui donne un sens au monde et à nos vies, qui nous lance dans des périples qui durent des années ou dans des lancées de binge-watching qui nous laisse habités d’une panoplie d’émotions qui peuvent souvent être contradictoires: le plaisir de voir évoluer en si peu de temps ces personnages et ces acteurs qui évoluent sur plusieurs années. Je suis alors aux prises avec un sentiment aussi satisfaisant qu’aliénant, mais un sentiment bien palpable.

 

Seinfeld : la genèse

Lorsque j’étais enfant, mes parents ne juraient que par Seinfeld, une série diffusée sur les ondes de NBC de 1989 et 1998. Seinfeld était omniprésent. Jerry, George, Kramer et Elaine étaient toujours là, dans le salon, comme s’ils étaient des membres de la famille. Pendant des années, j’ai écouté les reprises, généralement sur Fox.

Je ne me souciais pas des saisons ou des arcs narratifs, je regardais afin de profiter d’un moment dans l’appartement de Jerry ou dans leur coffee shop du Upper West Side de Manhattan, Monk’s. Contrairement à presque toute autre télésérie, on n’écoute pas Seinfeld pour voir les personnages évoluer ou les couples se former. À plusieurs égards, Seinfeld se veut une série dépourvue d’émotions et sa devise informelle a toujours été : No hugging, no learning.

On écoute Seinfeld pour l’extase humoristique du moment. Et c’est souvent un humour noir ou tragique grâce aux contributions du co-créateur de la série Larry David et d’autres écrivains comme Larry Charles.

À d’autres moments, Seinfeld a joué le rôle de béquille émotive ou de meilleur ami. Jerry et Larry sont devenus d’importantes sources d’inspiration artistique, philosophique et intellectuelle. Lors de certaines périodes plus difficiles de ma vie, la rediffusion de minuit et demi me permettait de conclure mes journées sur une note positive tout en profitant d’une évasion si nécessaire.

Si j’ai appris une chose de Seinfeld, c’est l’importance que les téléséries allaient jouer dans ma vie. Mais cet amour passionnel et parfois obsessif de la télésérie devait être une qualité innée chez moi, car pour le comprendre il faut retourner à des origines bien plus éloignées, bien plus candides, bien plus innocentes.

 

There was once a time when I just didn’t know what to do…

Camp Cariboo était une émission pour enfants basée à Kitchener en Ontario et diffusée sur les ondes de YTV de 1989 à 1996. La série mettait en scène deux animateurs de camps de jour, Tom et Mark, qui présentaient aux enfants et aux auditeurs, une série de jeux, de bricolages, de chansons et plusieurs histoires de camping sur les feux de camp, les tentes, le canot et les guimauves.

Cherchant toujours à renflouer son REER, mon père a refusé de payer pour la télévision câblée jusqu’en 2001, année lors de laquelle RDS allait diffuser 56 matchs des Expos de Montréal. Pour la première fois, je ne devais pas plaider ma cause, il a accepté avec enthousiasme. Je me rappelle parfaitement ce jour, au printemps 2001, où ce technicien dans la jeune trentaine est venu installer le câble chez nous, c’était possiblement un envoyé de Dieu, le prophète de la quatrième religion révélée.

Mais dans cette glorieuse histoire de l’avènement de la télévision câblée chez les Deguire, on apprend que de ma naissance jusqu’à l’âge de 11 ans, nous avions une véritable antenne sur le toit de la maison avec une console à côté de la télé nous permettant de la tourner en direction du signal désiré. Ainsi, si mes parents voulaient écouter Radio-Canada ou TQS dans le salon et que ma sœur et moi voulions écouter FOX ou PBS dans le sous-sol, il était certain que quelqu’un allait finir avec une image embrouillée.

Si j’ai passé les onze premières années de ma vie en étant privé de la télévision câblée, mes parents ont dû employer des moyens stratégiques pour me satisfaire. Si nous n’avions pas YTV et que je ne pouvais pas écouter Camp Cariboo, ma mère avait eu l’ingéniosité de demander à une amie d’enregistrer, sur VHS, plusieurs heures de la série que j’ai écoutées en boucle entre les âges de quatre et sept ans. Et c’est là où nous retrouvons Seinfeld. Parce qu’il n’est jamais bien loin.

Traînant à la fin des enregistrements était la première demie d’un épisode de la quatrième saison de Seinfeld, The Cheever Letters.  Cet épisode est bien admiré du public sans être parmi les plus marquants : The Soup Nazi, The Bubble Boy, The Contest, The Chinese Restaurant, The Switch, The Strike. Chez nous Seinfeld transcendait le temps et l’espace et tous les épisodes sont passés fois après fois dans le salon, mais à cause de ce hasard sur VHS The Cheever Letters aura toujours une place spéciale dans mon coeur.

Dans cet épisode, Jerry et George doivent se mettre à l’écriture de leur pilote pour NBC après avoir reçu une offre pour réaliser leur propre télésérie, alors qu’au cours de la même soirée George doit annoncer au père de sa nouvelle fréquentation, Susan, que sa maison de campagne est passée au feu, car Kramer s’est comporté de manière irresponsable avec un cigare cubain. En même temps que Jerry se moque de son meilleur ami placé dans une situation délicate, George est incapable de se concentrer sur l’écriture de leur projet pilote.

Le scénario de l’épisode est loufoque en soi. M. Ross donne des cigares cubains à George qui ne peut les tolérer, George les refile à Kramer qui réussit à brûler le chalet de M. Ross avec ces mêmes cigares. Comme le dit Jerry : It’s very comical. Au même moment, George reste paralysé par son dégoût de soi éternel. Seinfeld réussit possiblement à amener le surréalisme à s’appliquer aux scénarios les plus plausibles et ordinaires et c’est réellement là où réside la magie.

Dans la mesure où j’ai passé toute ma vie avec Seinfeld, j’ai évolué et grandi avec la série. Seinfeld a eu l’audace de traiter de sujets tabous ou sensibles comme la masturbation, l’homosexualité, le sexe oral, la maladie mentale, le nazisme, l’assassinat de JFK ou la démission du président Nixon, avec subtilité et humour. Pendant mes années de jeunesse, j’ai tranquillement assimilé ou tout simplement découvert ces faits de la vie et j’ai développé une appréciation grandissante de Seinfeld.

Seinfeld réussit possiblement à amener le surréalisme à s’appliquer aux scénarios les plus plausibles et ordinaires et c’est réellement là où réside la magie.

En ce qui concerne The Cheever Letters, l’épisode touche à certains aspects si ordinaires de la vie adulte. Jerry vit un malaise avec sa fréquentation à la suite d’un échange de mots cochons dans une situation intime. Kramer est banni d’un club de golf privé. Elaine subit les conséquences d’avoir effectué des appels téléphoniques internationaux du bureau. À cinq ans, je ne pouvais apprécier ces idées-là, mais pour une raison plus profonde, j’étais captivé, je trouvais ça drôle, intriguant, attirant. C’était Seinfeld.

 

Traverser le désert avec Friends et accéder à l’infini

Après avoir fait l’éloge du plus grand sitcom new-yorkais de tous les temps, on ne peut pas s’étonner que Friends talonne de près. Friends est arrivé dans ma vie à la veille d’un changement technologique majeur dans les plateformes de télévision.

Je me rappelle de la première fois que je suis allé sur Internet. C’était dans le sous-sol d’un ami, aux alentours de 1997. J’avais mon magazine annuel des Expos de Montréal entre les mains sur lequel était indiquée l’adresse d’un site web. J’avais entendu quelque part que si j’entrais ces lettres sur un ordinateur, je pourrais bercer dans une panoplie d’informations et d’activités sur mon club de baseball préféré. Nous l’avons fait, j’ai vu des images de mes joueurs favoris apparaître à l’écran et j’ai été émerveillé par l’interactivité. C’était une télévision dans laquelle l’utilisateur était le metteur en scène.

Plus tard la même journée, mon ami m’a téléphoné pour me dire qu’il avait aussi «surfé» sur le site des Mets de New York. J’étais époustouflé. Il m’avait même dit qu’il pouvait naviguer sur les deux sites en même temps. C’était comme regarder deux émissions de télé simultanément : deux fois le plaisir. Je me sentais comme si j’étais parmi les premiers êtres humains à qui on transmettait la maîtrise du feu ou la connaissance des chiffres. J’entrais dans un nouveau paradigme. Et avant de crier au ridicule, même si nous n’avons pas encore le recul nécessaire, il est loin d’être fou que dans 1000 ou 10 000 ans, Internet et l’informatique se classeront au même rang que les autres grandes révolutions de l’histoire humaine.

L’informatique et Internet trouvent possiblement leur plus grand lègue dans la manière dont ils ont changé et fait évoluer notre rapport à la télévision. En quelque sorte, on donne raison à l’éditorial mentionné en début d’essai. Nous sommes maintenant maîtres de notre contenu, nous pouvons le choisir et déterminer quand nous allons le consommer.

En ce qui concerne la télé en ligne, c’était un soir en mai 2008 qu’un ami m’a initié à un site web: Surf The Channel. Cette plateforme créait un lieu commun pour toutes les options de streaming pour ainsi écouter une innombrable quantité de téléséries. Ce n’était pas fiable et plusieurs des séries ne proposait qu’une part limitée de ses épisodes. C’était quand même un avant-goût de la révolution qui se préparait.

Après Seinfeld, j’ai dû attendre longtemps avant d’être marqué à nouveau par une télésérie. Bien sûr, une variété d’émissions—plus ou moins intéressantes—passait à la télévision dans la première décennie des années 2000, mais il fallait se fier à des reprises diffusées dans des séquences incertaines ou des rendez-vous hebdomadaires à une heure fixe. C’était comme si, quelque part en moi, je prévoyais le changement de paradigme dans notre relation avec le petit écran.

J’ai découvert le binge-watching avec Friends, mais je ne l’ai pas découvert en ligne. De retour d’un voyage complètement ressourçant en Équateur et au Pérou à l’été 2009, je faisais face à un mois d’août assez tranquille. Typique d’un homme blanc en Amérique latine, j’ai fréquenté quelques mercados et j’ai rapporté une pile de DVD gravés, procurés à un dollar l’unité. Avec une connaissance fragmentaire du récit de la série, j’ai rapporté la première saison de Friends, cherchant tout simplement à y prendre goût. J’ai dévoré cette saison, j’ai commandé les neuf autres, j’ai terminé la série un mois plus tard et je regarde les saisons encore et encore.

Friends a la qualité de captiver les auditeurs par des cliffhangers d’une manière que Seinfeld ne l’a jamais fait. C’est le grand mérite de Friends, on peut voir évoluer des personnages dans un environnement enrichissant où l’humour n’est jamais mis de côté. La puissance de l’ensemble que forment ces acteurs et ces personnages n’a pas été égalée par la suite. Alors que Seinfeld brille par la qualité de ses épisodes individuels et de ses personnages individuels, Friends représente un tout, une série qui doit être écoutée du début à la fin, une évolution narrative et si réelle de ces jeunes entre les âges charnières de 25 et 35 ans.

On n’accroche pas nécessairement à une série dès le premier épisode. Il faut souvent passer à travers quatre ou cinq épisodes avant d’être captivé. Mais avec Friends, c’est sans équivoque, les auteurs nous captivent dès les premières scènes du premier épisode. Sans savoir eux-mêmes vers quoi évoluait la série, les auteurs—David Crane et Marta Kauffman—ont réussi à exposer les relations entre les personnages, on a évoqué leurs situations familiales, leurs passés, leurs vies professionnelles, tout ça dans les premières trente minutes. Vingt-neuf minutes et trente-sept secondes, pour être exact. C’était comme si NBC et Warner Bros savaient déjà que la série allait faire fureur en lui accordant un pilote d’une durée quelque peu allongée.

Mais si un moment de mon temps passé avec Friends devait résonner dans mon cœur pour l’éternité, je me rappellerais une soirée dans le sous-sol chez mes parents en août 2009, à une époque où je me bourrais au rhum and coke, ce que je ne fais plus jamais. Après quelques drinks, mon cher Joey a provoqué un rire si naturel—s’il en était conscient ou pas fait partie de l’ambiguïté du personnage—et seul dans le sous-sol, j’avais crié à l’écran de télévision «Joey!!!», avec une voix enfantine, candide et éthylique. Je vivais une émotion viscérale avec le personnage, avec son entourage, avec Ross et Chandler, avec Phoebe et Rachel et Monica, avec leurs appartements, leurs styles vestimentaires si reconnaissables et distinctifs. C’est ça, le plaisir de la télévision. Comme un alcoolique ou un héroïnomane, je suis encore à la recherche de l’extase de ces premiers trips.

Fort à parier que je poursuis ma consommation régulière de nouvelles téléséries pour atteindre à nouveau ce climax, pour retrouver le plaisir, la magie et la transcendance du premier high ou de la première brosse. Et à force de chercher dans les téléséries passées ou présentes, je retrouve des climax périodiques qui sont toujours aussi enlevants.

Je me rappelle février 2011, alors que je voyais ma vie changer plus rapidement que je ne pouvais l’absorber et que les premières saisons de How I Met Your Mother ont symbolisé cette déstabilisation personnelle des plus inspirantes.

C’est ça, le plaisir de la télévision. Comme un alcoolique ou un héroïnomane, je suis encore à la recherche de l’extase de ces premiers trips.

Je me plonge dans l’univers de Cheers et de son spin-off Frasier, un univers qui nous a donné 22 saisons entre deux séries, dont les prémisses sont basées sur chacune des côtes américaines, de Boston à Seattle. Je vois évoluer le personnage de Frasier Crane sur vingt ans et tous mes honneurs vont à Kelsey Grammer qui a interprété ce psychiatre, un peu ivrogne et hautement raffiné, de 1984 à 2004 sans interruption. Bien sûr, je n’oublie pas David Hyde Pierce et l’excentricité parfaite avec laquelle il a interprété le personnage de Niles Crane, dans le cadre du meilleur choix de casting de l’histoire du petit écran.

Je peux sauter des années 1980 aux années 2010 et aboutir à Girls. Après avoir passé mon adolescence et mes premières années adultes à suivre les histoires télévisuelles de personnages plus âgés que moi, je peux enfin dire qu’on a projeté ma génération à la télé. Ce n’était qu’une question de temps. On a enfin abordé les thèmes comme la messagerie instantanée, les relations de couples incertaines, les études universitaires ainsi que les perspectives d’emploi plus ou moins rassurantes. Lena Dunham peint un portrait aussi fidèle qu’humoristique de la vie des enfants du millénaire.

Toujours en quête du prochain moment de transe, Breaking Bad a su nous livrer une finale aussi consensuelle qu’excitante qui m’a fait vivre un choc total pendant les quinze dernières minutes de l’épisode.

Et si une série dramatique pouvait déclasser Breaking Bad c’est évidemment Six Feet Under. Une histoire réaliste et poignante qui n’a jamais eu peur de flirter avec l’absurde. Au-delà de la forme, cette série représente un des meilleurs récits permettant d’aborder la question de la mort.  

Je revis les hauts, les bas, les moments de tension, d’apaisement, d’excitation. Je ressens de l’empathie pour les personnages, je pleure dans leurs moments de bonheur comme je peux également souffrir avec eux. Et bien souvent, je reviens à Seinfeld et Friends, je reviens au bercail pour poursuivre ma quête vers cette prochaine transe lorsque je crierai devant  mon écran comme les jeunes filles ont crié après les Beatles au Ed Sullivan Show, comme si ma télévision était une entité vivante, changeante et organique qui occupe mon appartement et mon univers?

 

§

 

Chaque fois que je prends un pas de recul par rapport à ma relation avec la télévision ou toute forme de culture populaire, je me remets souvent en question. Et je remets surtout en question la valeur intellectuelle et sérieuse de tout cela. D’autant plus, il faut surtout se rappeler que cet essai, selon les sentiments instinctifs et viscéraux, ne rend pas justice à la puissance de cet amour culturel. Au-delà de quelques choix de téléséries évoquées, je n’ai pas traité de The Big Bang Theory, de Californication, de Sex and The City, d’Entourage, de Mad Men, de Jeopardy!, de Charlie Rose, de Nova, de Meet The Press, de Sixty Minutes, de toute expérience sociale, culturelle ou politique que j’adore suivre à la télévision comme les élections américaines ou la Série mondiale de baseball.

Un soir, j’ai regardé le deuxième épisode d’une série spéciale diffusée à CNN et narrée par Kevin Spacey (n’oublions pas à quel point on aime House of Cards). Dans ce deuxième épisode de Race to the White House, il était question de l’élection présidentielle de 1860 entre Abraham Lincoln et Stephen A. Douglas. Malgré le sensationnalisme, la simplification des enjeux et l’aspect de divertissement, j’ai appris sur cette élection et cette époque, et la présence d’historiens donnait une certaine crédibilité au message.

J’ai poursuivi ma soirée de télé et bière blonde avec un épisode de Jeopardy! dont la dernière question traitait des «documents du 19e siècle», un sujet qui pourrait recouper le contenu du documentaire sur l’élection d’Abraham Lincoln. À la recherche du document en question, on avait cité quelques-unes de ses phrases connues, hélas je n’ai pas pensé à la Constitution des États confédérés. Alors que le documentaire touchait précisément ce sujet, ma soirée de télévision n’avait été que divertissement.

Je me lève chaque matin fier de connaître une chose ou deux sur le monde, d’avoir lu Victor Hugo ou Albert Camus, de posséder une connaissance fonctionnelle de certains événements historiques ou une culture musicale correcte. Je me dévoue fièrement à mon métier d’enseignant cherchant à transmettre un peu de ce que j’ai appris dans les limites de mes capacités.

Des fois, je remets en question cet amour inconditionnel de la télé. Cependant, ce n’est pas comme si je ne lisais pas, pas comme si je n’écoutais jamais la radio, comme si je n’écoutais pas de musique ou de films; je voue d’ailleurs un grand respect à tous ces médiums qui jouent des grands rôles dans ma vie.

Je pense savoir où réside la grande question : devons-nous vivre une vie dans laquelle on sent ou dans laquelle on pense? Je présume que les deux axes doivent jouer un grand rôle. Mais si la télévision est devenue, pour moi, un lieu de sensation si palpable, je ne sais toujours pas si je dois me réinventer ou simplement maintenir le cap dans cette vie incertaine et complexe.

 

En 1985, Neil Postman a publié Se distraire à en mourir, un essai très accusatoire de la télévision qui fait le procès de la société en soutenant que nous sommes passés d’une culture de mots à une culture d’images. Selon Postman, la télévision a amené le public à se désintéresser de toute échange substantielle et que même les émissions de télévision supposément intelligentes nous entourloupent en transformant des sérieux enjeux politiques ou sociaux en divertissement. Pour Postman, l’idée même d’une «télévision intelligente» est un oxymore.

Postman a fort probablement raison, mais comme disait Jean-Paul Sartre : nous ne sommes pas entièrement des êtres de raison. L’émotion précède la pensée. Et bien souvent, l’émotion réside dans la télévision.