Illustration par Sarah Joannette

Les considérations de Christine — Coeur Malade

À l’essai sur un coeur fragile, déraciné les vers qui enrichissent le jardin de l’âme la leçon fertilisante de Donna Tartt les autres, les mines fécales et les néons des centres commerciaux.

Chère Christine,

La première fois, c’était dans une toilette. Celle du terminus de Laval. Du temps où le métro finissait sa route à la station Henri-Bourassa. J’ai du mal à m’expliquer comment, mais je me suis retrouvé à genou avec un gars haletant dont j’ignorais le nom qui me tenait par les cheveux. J’imagine que quelques regards entre Auteuil et Chomedey avaient suffi.

Après une dizaine de va-et-vient, Sansnom m’a éclaboussé le pantalon marine de collège privé. La porte de la cabine s’est refermée sur mon érection.

Cet événement, je l’ai repassé des centaines de fois dans ma tête. Pis dans ma tête, Sansnom me touchait. Il glissait ses mains dans mes cheveux pour les caresser.  Il m’embrassait. Ma variante.

Cette chaleur humaine, je ne l’ai pas ressentie avant d’avoir 24 ans.

C’était un soir d’octobre. L’automne était bien installé, les feuilles des arbres coloraient le sol montréalais. J’ai stationné mon auto coin Ste-Catherine et Ahmerst. Effrayé, j’ai poussé la porte du premier sauna. J’ai réservé une chambre et, porte ouverte, j’ai attendu qu’on prenne ma virginité.

Ce soir-là, j’ai sucé, crossé et j’ai été pénétré par des hommes sans visages. Des dizaines de Sansnom.

J’ai répété l’expérience des tonnes de fois. Au début, j’étais comme de la viande fraîche, tout le monde voulait sa part. J’ai fini par essayer tous les spots du quartier et probablement tous les membres. C’était devenu mon cinq à sept.

Puis, un vendredi qui s’annonçait comme les autres, un grand latino m’a attiré dans sa chambre. Je n’avais jamais touché un gars comme ça. Il était tout droit sorti d’une revue de mode british. Musclé. Ses yeux éclairaient la pièce aux lumières tamisées. Il m’a offert une ligne de coke. On a parlé longtemps. Des heures peut-être. Il me faisait rêver parce qu’il était différent. Il s’intéressait à moi. Je nous voyais. On a commencé à s’embrasser, de la braise. Je le faisais bander. Tellement excité, j’ai dirigé ma bouche vers son sexe. Il m’a retenu. Il m’a murmuré qu’il était séropositif. Crisse.

Après cet épisode, je n’ai plus visité de saunas. Je n’ai plus embrassé, touché, baisé d’hommes. J’en viens à me dire que tout ça, c’est pas pour moi. T’sais, les histoires de cul, ça te vide la tête, l’espace de quelques heures. Ça t’enivre. Mais, elles ne te remplissent jamais le coeur. Elles l’amaigrissent.

Il y a ce gars dans mon immeuble. Mi-quarantaine, médecin, je crois. Nos vies s’entrecroisent à coup de secondes dans l’ascenseur depuis quelques mois. Il descend au huitième, ce qui me permet, le temps de deux paliers, d’humer son parfum. De l’absorber du bout des lèvres. Ses cheveux grisonnants me donnent envie d’y enfouir mes mains.

William.

Son prénom résonne dans ma tête depuis l’événement de la terrasse. Il m’a demandé du feu et s’est présenté. J’ai balbutié le mien, pendant qu’il allait rejoindre son amie, assise plus loin.

J’ai envie qu’il termine ma liste de Sansnoms. Qu’il m’engraisse le coeur.

Je l’ai ajouté sur Facebook, la semaine passée. J’attends sa réponse.

Hier, j’ai déposé un paquet devant sa porte. Un gel douche qui ressemble étrangement à son parfum. Sur la carte, j’ai simplement inscrit: «Pour que ton odeur voyage encore plus loin.»

Est-ce que je devrais aller cogner chez lui? Ma mère croit que je devrais l’inviter au chalet. Pas pour dormir, mais juste pour profiter du lac. Qu’on apprenne à se connaître.

Je le sais qu’il m’aime bien—ça se voit dans sa façon de me regarder, de me sourire.

Il est là. Dans ma tête.

Il n’y pas eu de suite. Ni à mon paquet ni à mon invitation.

Peut-être est-il occupé? Peut-être n’a-t-il pas compris que j’en étais le destinateur? Quel devrait être mon prochain move? Suis-je assez clair?

J’ai vraiment envie d’être aimé. Tendrement.

Mais je ne suis pas certain d’être capable de donner. Encore.

Je ne sais pas, je ne sais plus. Au fond, peut-être que je n’ai plus envie de donner, peut-être que j’ai perdu l’aptitude à aimer.

Dans le fond, si je n’ai pas de nouvelles d’ici mardi prochain, je crois que je vais le flusher ou simplement le sucer dans l’ascenseur.

Et puis, comme plan B, il y a toujours mon entraîneur au crossfit qui me fait de l’oeil.

 

Très sincèrement,

Coeur Malade

 

 

§

 

 

Coeur Malade,

As-tu lu Les carnets de Malte Laurids Brigge, de Rainer Maria Rilke? C’est une lecture assez laborieuse qui comporte plusieurs perles. En voici un passage: «C’était une belle matinée d’automne. J’allais à travers les Tuileries. Tout ce qui se trouvait à l’est, du côté du soleil, éblouissait. Tout ce qui touchait la lumière était revêtu de brume comme d’un rideau gris clair. Grises sur gris, les statues prenaient le soleil dans le jardin encore voilé. Quelques fleurs se dressaient dans les longs parterres et disaient: rouge, d’une voix effrayée.» Te sens-tu comme l’une de ces fleurs tentant d’éclore dans un environnement de statues de pierre noyées de lumière? C’est l’impression que ton cri du coeur me donne.

L’amour est un sentiment qui part de soi, un partage conditionnel à l’amour de soi. Tu te demandes si tu peux encore aimer. La meilleure façon de le savoir, c’est en en faisant l’expérience sur toi. Tu peux être ton propre cobaye. Je ne te demanderai pas si tu aimes la personne que tu es, car ton message est limpide à ce sujet. Il existe peu de sentiments plus humiliants que celui de se sentir comme de la viande fraîche, sinon celui de se sentir comme de la viande avariée. Mais fraîche pas fraîche, la viande attire les mouches, les charognards et les petits vers blancs.

La situation dans laquelle tu te retrouves n’est pas facile, elle est tragique et critique, mais tu n’es pas seul. Ton estime personnelle vit un drame, elle a le moral râpé sur l’asphalte, les cheveux pleins de noeuds et l’haleine fétide de qui n’a plus d’appétit pour la vie. Rien d’atypique sous le soleil du commun des mortels, tu te sens comme de la merde. On s’est tous un jour ou l’autre senti comme ça. En fait, ça semble faire partie de la condition humaine, de se sentir, ici et là, comme une denrée périssable oubliée au fond du tiroir. Ce qui est dégoûtant, dans la plupart des cas, c’est qu’on se retrouve souvent dans cet état sans avoir rien vu venir avant. On se promenait dans la vie avec les meilleures des intentions, la tête haute, on spreadait le love, one love, two love, three love, full de love, on était guérillet, hilare, bienveillant, sociable, insouciant, on faisait le bien, on était Mère Teresa, Dany Laferrière, on était Éric Salvail!

On se croyait invulnérable.

Et puis, du jour au lendemain, tout s’écroule, plus rien ne fonctionne, l’atmosphère se transforme en cancer, on se sent comme de la merde. Pourquoi? La plupart du temps, à cause des autres! Les autres qui nous blessent un petit peu, qui nous heurtent à petits coups, qui nous souillent de leur mauvaise attitude, qui nous affectent de toutes les manières, car on les laisse faire.

J’aimerais te raconter une anecdote fraîche à ma mémoire. Je venais tout juste de nouer une corde autour d’un arbuste situé à l’extrémité d’une plate-bande. Cette tâche achevée, je me suis relevée. Me déplaçant, je me suis rendu compte que l’une de mes bottes collait au sol de façon, ma foi, plutôt extravagante. On aurait dit deux adolescents échangeant un premier french: impossibles à séparer, et un bruit de succion caractéristique. Le caractère saugrenu de cette situation a attiré mon attention. Observant ma chausse de plus près, mes sens ont été sollicités, j’ai constaté que j’avais posé le pied dans un gros dépôt fécal. Le pire dans cette histoire, c’est que je l’avais vue plus tôt, cette horrible déjection canine. J’avais même signalé sa présence à une collègue. Mais, je l’avais oubliée. J’aimerais te laisser imaginer mon réflexe, mais je vais te le raconter. Je ne me suis pas énervée, non. Je n’ai même pas sacré. J’ai rué ma chaussure dans le gazon, doucement tel un animal docile paisible dans le pré. Mais, dans la semelle de ma botte à cap d’acier, l’immondice était incrustée. Dans un très court délai, la situation est devenue moins supportable et mon aimable lâcher-prise commençait à tenter de s’évacuer de moi sous forme de fumée. J’étais un peu en colère contre moi-même d’avoir pilé dans cette matière fécale d’origine hasardeuse, d’autant plus que je l’avais miré plus tôt d’un oeil inquiété. Néanmoins, à ce stade de la mésaventure, mon moral tenait le coup. Je me suis dirigée vers une fourche-bêche. À l’aide de cet outil, j’ai gratté la semelle de ma botte, j’ai enlevé le plus gros. Le résultat était, ma foi, satisfaisant. Donc, je suis retournée vaquer à mes activités. Mais l’odeur persistait et gagnait en ampleur chaque fois que je m’accroupissais. Soudainement, une trace sur mon genou m’est apparue ambiguë. Mon petit doigt hurlait qu’il ne s’agissait pas d’un résidu de terre. Discrètement et avec toute l’élégance que la situation permettait, j’ai approché les narines de ma rotule. Aucun doute possible, j’avais le genou infecté de vieilles selles. Souillée de merde, j’ai vu mon moral emporté dans un torrent de honte et un fleuve d’abattement complet. Cette pollution de mes semelles et de mes vêtements avait atteint mon âme.

Comment m’étais-je laissée mener là, dans cet état psychologique semblable à un marécage?

Qui était ce chien dont la crotte avait infesté mes vêtements? Dans ma tête, je le voyais hideux. Turpide, car son caca était immonde. Et qui était le maître de chien qui avait laissé sur ce terrain cette grosse bouse? Il était un de ceux qui nous ruinent notre état. Un de ceux qui ne le font pas nécessairement exprès. Un de ceux qui se croient tout permis, qui ne réfléchissent pas aux conséquences de leurs actes.

J’ai nettoyé mon genou dans un évier de salle de bains d’immeuble institutionnel, je l’ai essuyé avec du papier brun, manoeuvre que j’ai répétée trois fois, pour être sûre. Puis je me suis lavé les mains, plusieurs fois. Enfin, j’ai nettoyé le comptoir de la salle de bain, qui était dans un sale état. Rendue là, j’étais à peu près rétablie physiquement. J’ai pu aller raconter à quelques collègues tout ce que je venais de vivre, question de me libérer. Mais le traumatisme causé par cette souillure allait me hanter jusqu’au soir.

J’ai rapidement conclu que la responsabilité de cette souillure m’incombait. Rien ne me servait de pester contre la vie, mieux valait tirer des leçons. J’aurais dû faire attention, d’autant plus que j’avais perçu la menace! Car il est impératif, dans la vie, de faire attention à soi. On doit apprendre à se protéger des attaques, des petites fléchettes, des mines fécales, car les autres, ils ne le font pas d’emblée pour nous. Plus souvent qu’autrement, loin de nous protéger, ils sont, inconsciemment, à l’origine de toutes ces attaques! Et soyons honnêtes, nous sommes aussi pour les autres, plus souvent qu’autrement, et plus inconsciemment que volontairement, des menaces constantes! L’enfer, c’est les autres, disait Sartre, tout le monde sait ça. Par des regards mal placés, des appels non retournés, une soirée qu’on fait mal virer… L’enfer, c’est ça.

Revenons à toi. La racine de ton problème se situe alors sans doute au coeur de ta méthode de fortification de ta personne. Tu n’en parles pas du tout dans ta lettre, c’est évocateur. Je crois que tous tes efforts de conquête, tu dois les concentrer, les rediriger. Tu dois les diriger vers toi-même.

N’est-elle pas romantique, l’idée de se reconquérir? De tomber ou de retomber en amour avec soi? C’est en le faisant qu’on devient meilleur, confiant, plus fort, plus résistant, moins vulnérable.

Revenons à cette histoire de viande fraîche. T’es-tu toujours senti ainsi? Te sentais-tu déjà ainsi dans l’enfance, avant que ta première expérience sexuelle ne te colle cette étiquette au cerveau? Tu dois sans doute te poser la question. Quelle que soit la réponse, tu devras sans doute, je crois, apprendre à poser un autre regard sur toi, apprendre à te sentir autrement. Tout cela dans l’optique d’esquiver ce qui peut potentiellement te blesser.

Dans la vie, chère âme flétrie, tout n’est qu’analogies. La vie est comme une boîte de chocolats, la vie est comme un arc-en-ciel, la vie est comme un piano, la vie est comme un tricot, la vie est comme un voyage dans un train, la vie est comme une pomme, la vie est comme un tableau, la vie est même comme une dent, selon Boris Vian. Bref. On retrace la vie dans les sports, la science, les astres et les arts, la vie est à peu près partout dans la vie sauf peut-être dans la carrosserie.

Personnellement, je perçois la vie et, avant tout, l’univers mental, comme un jardin duquel il faut prendre soin. Je trouve que cette façon de percevoir les choses aide à surmonter les misères de la condition humaine.

Peut-être aimerais-tu te sentir davantage comme une fleur que comme une pièce de gibier? La fleur, en effet, est d’une beauté fragile, elle suscite l’admiration et transforme l’environnement en arc-en-ciel d’odeurs et de pétales. Elle est synonyme d’épanouissement, de perfection, de fraîcheur, d’éclat, elle rayonne dans la plate-bande. On l’approche avec respect, on la cueille avec délicatesse. On ne la piétine surtout pas, à moins d’être vraiment frustré contre l’univers au grand complet. On est naturellement portés à respecter son droit à la vie, à faire en sorte qu’elle donne le meilleur d’elle-même. Pourtant, l’as-tu remarqué? La fleur, on le sent, connait sa propre valeur. Bien que fragile, elle n’a pas besoin de nos soins. La puissance de son indépendance repose sur la patience—le lys géant de l’Himalaya met parfois sept ans à fleurir!—, elle sait attendre que ses fruits trouvent le sol qui la mérite, l’environnement qui la réclame, elle sait prendre le temps de se former complètement avant d’émerger. Car la fleur sait que lorsqu’elle sera prête à s’ouvrir au monde, tout le monde va vouloir venir la butiner.

Pour moi, l’estime personnelle, c’est une fleur. Il y en a qui l’ont toute recroquevillée, leur fleur. Les gens constatent qu’elle a la mine à terre, ils n’hésitent pas à l’écraser. Ce n’est pas la fin du monde. Il ne suffit que de mettre en place, une à une, les conditions nécessaires à la formation d’une fleur plus en vigueur. La fleur intérieure, à ne pas confondre avec la flore—intestinale—, peut-être discrète ou spectaculaire, comestible ou carnivore, elle peut être exotique ou nordique, alpine ou jurassique! Elle peut avoir des allures de tortue, de fée, de téton, de coiffure des années 80! Elle peut être sauvage, ornementale, gracieuse, intimidante!

Il y a tellement de possibilités. Ce qui importe, c’est qu’elle se dresse et se déploie, cette inflorescence.

Certes, peut-être n’as-tu jamais ressenti l’envie d’être une fleur. Peut-être caresses-tu plutôt le fantasme d’être un superhéros ou d’avoir l’air «tout droit sorti d’une revue de mode british». Si c’est le cas, j’aimerais insister en attirant ton attention sur le fait que les fleurs, dans toute leur grâce, sont beaucoup plus puissantes que le plus gaillard des adonis. Leur semence est de portée planétaire. Leur pouvoir de persuasion traverse les frontières. Elles suscitent la méditation et font rêver. Toutes ces qualités reposent sur une condition: qu’elles s’épanouissent.

Cher coeur blessé, je sais bien que lorsqu’on me contacte, c’est qu’on ne sait vraiment plus à quel saint se vouer. As-tu également tenté de consulter les grands sages et les grands auteurs?

Le Dalaï-Lama, par exemple, offre toujours de bonnes pistes de réflexion. «Ressasser nos maux peut servir un objectif limité, en pimentant l’existence d’une note dramatique ou exaltée, en nous attirant l’attention et la sympathie d’autrui. Maigre compensation, en regard du malheur que nous continuons d’endurer.», dit-il. Ces paroles résonnent-elles pour toi? Sens-tu, parfois, que tu t’apitoies sur ton sort? Lorsque tu repenses à tous ces hommes qui t’ont pénétré, qui ont créé des fissures dans ton estime de toi, ne te réinfliges-tu pas chaque fois les mêmes souffrances? Si tu permets à ces Sansnoms de revivre, comment peuvent-ils mourir? Cette vie que tu leur octroies ne maintient-elle pas tout ton être sous respirateur artificiel?

Ces souvenirs, comme toutes choses qui languissent, ont peut-être droit à l’euthanasie. C’est à toi de choisir, après tout: tu es maître chez toi. Mais si tu les laisses vivre, je crains que tout ça ne finisse par virer à l’anarchie.

Si j’étais toi, je considérerais ces souvenirs dégradants comme des mauvaises herbes à arracher: une manoeuvre simple comme bonjour, mais pas nécessairement facile. Il y a des mauvaises herbes qui sont enracinées tellement profondément que lorsqu’on tire dessus elles nous arrachent le coeur. Il y en a d’autres, pensons par exemple au pissenlit, qui s’arrangent toujours pour laisser un bout de racine dans la terre pour pouvoir croitre à nouveau dès qu’on a le dos tourné. Il y en a même qui laissent carrément un rhizome: c’est excédant. Il ne faut pas les laisser faire. Il faut parfois s’armer d’un outil, par exemple un arrache-pissenlit. Personnellement, j’ai souvent tenté d’exterminer mes chardons et mes amertumes par l’éthylisme, ou en me mettant dans des états d’intoxication avancée. Je n’ai toujours réussi qu’à les anesthésier partiellement ou à m’accidenter; cette stratégie est un échec cuisant comme un oeuf sur l’asphalte en Arizona. Il est ainsi plus sécuritaire de faire la paix avec son passé, un souvenir à la fois. Personnellement, depuis que j’ai atteint l’âge de la pointe de l’iceberg de la sagesse (trente ans), je prends le temps de les extraire doucement, avec précaution, en observant comment ils sont installés en moi. En prenant le temps, je découvre souvent, dans certains d’entre eux, des aspects que je n’avais pas perçus auparavant. Des leçons à tirer, par exemple. Des revers de médaille. Du positif.

On qualifie une herbe de mauvaise parce qu’elle n’est pas à la bonne place. Elle envahit des espaces sans notre consentement. Mais, par nature, elle n’est pas nécessairement méchante. Au contraire, la plupart des mauvaises herbes détiennent des propriétés médicinales extraordinaires. Elles nous dérangent, mais il est indiqué de s’y intéresser de plus près: leurs vertus sont thérapeutiques. C’est la même chose pour nos vieux et malheureux pic-pics mentaux. Ils nous fatiguent parce qu’on ne leur a jamais demandé de rester là. Pourtant, lorsqu’on s’y intéresse et qu’on les manipule intelligemment, ils pansent nos plaies et nous font grandir. Une fois qu’ils nous ont fait évoluer, ils foutent enfin le camp. Car on a enfin réussi à les digérer correctement.

Je sais que j’ai réussi à extraire quelques mauvaises herbes quand je sens qu’un nouvel espace dans ma tête est créé. Cette étape est merveilleuse. Il y a de la place pour quelque chose de nouveau, il y a de la place pour quelque chose de beau. Je peux songer à la reconfiguration de mon jardin, à ses propriétés ainsi qu’à sa fonctionnalité.

J’aimerais te suggérer quelques idées d’actions à effectuer.

Tout d’abord, tu peux te procurer des vers qui viendront aérer et enrichir ton espace de culture; n’hésite pas à en chercher dans les recueils de poésie.

t’ai-je dit que ma peau ne sent
plus la pluie que les avions
sur mes yeux ne laissent
plus de traces

t’ai-je dit
je suis par miracle
effacée? 1

Ensuite, tu peux examiner le pouce vert des gens autour de toi. Chacun a un truc ou deux pour garder la tête en fleur. Mon père, par exemple, se dit des mots doux—«maudit qu’chu beau»—devant le miroir chaque matin. Ça peut paraître dérisoire, mais combien de fois par jour les mêmes questions sans réponse—«quel devrait être mon prochain move? suis-je assez clair?»—heurtent-elles ton moral? Peut-être que si tu remplaces quelques-unes de ces vaines interrogations par un ou deux «maudit qu’chu beau», tu noteras des changements dans ton environnement mental! D’abord, ça donnera certainement des petites vacances à tes états d’âme. Ensuite, si tu développes l’habitude—la constance est de mise—de semer des mots doux en toi, tu t’apercevras que la compétition entre ceux-ci et les pensées contrariantes n’est pas si féroce. Dès que tu cesses de nourrir les mauvaises idées, elles s’étiolent déjà. Si tu entretiens tes semis de renforcement positif, bientôt ils croitront et coloniseront l’espace. Organisés en petite prairie fleurie ou en parcelle d’engrais vert, ils lutteront efficacement contre tous les cauchemars qui assaillent ta mémoire. Mais attention, avant de semer, prends le temps de réfléchir aux besoins et aux désirs qui te sont propres. Les bégonias peuvent convenir à l’aménagement intérieur de ta voisine, mais ce n’est peut-être pas ce qu’il te faut. En effet, les bégonias ne regorgent pas de vertus. Toi, ayant été meurtri pendant plusieurs années, tu pourrais vouloir rechercher des espèces vectrices de changements plus puissants, qui te permettraient de mieux résister aux potentielles attaques empoisonnées. Tu pourrais désirer des espèces qui décontaminent en profondeur, qui renforcent le système de défense, qui survivent au verglas. L’échinacée, par exemple.

Surtout, n’oublie pas que c’est ta tête, c’est ton espace vert et tu en fais ce que tu veux. Ça n’a pas à être compliqué. «Prendre la décision consciente de se tourner vers le bonheur comme un but qui en vaut la peine, voilà qui peut profondément transformer l’existence», dit le Dalaï-Lama. N’as-tu pas l’image du tournesol qui se tourne vers le soleil?

Enfin, bonheur rime avec honneur. L’honneur, qui correspond, selon Alfred de Vigny, au respect de soi et de la beauté de la vie, est sans doute étroitement lié aux soins portés à sa pépinière interne ainsi qu’à la capacité de développer une relation amoureuse significative et satisfaisante.

Cher coeur altéré, si je n’avais qu’une seule suggestion à te faire, je te dirais d’éviter de te projeter dans des romances avec autrui prochainement, car, comme le disent les Roumains: «la faim va tout droit, le désir d’amour tourne en rond». Je crois sincèrement qu’une âme en peine doit apprendre à cultiver son jardinet avant d’envisager bêcher celui du voisin ou de l’entraîneur de crossfit. Les coeurs fragiles, déracinés, doivent en effet se préserver des risques inutiles.

Une autre tranche de vie me surgit à l’esprit. Il y a quelques années, alors que je désirais ardemment séduire une femme mariée qui se trouvait être ma supérieure immédiate, ma psychologue m’a demandé pour quelle raison ce désir était devenu une obsession. Ma réponse était simple: parce que j’en avais envie. Elle m’a alors demandé ce qui arriverait si je parvenais à mes fins. Je ne savais pas trop. Dans ma tête, je ne m’étais pas rendue là. Mon objectif immédiat était qu’elle accepte mon invitation à partager une bouteille de vin et de potentiellement la caresser. Oui, mais ensuite? a insisté ma psychologue. Qu’arriverait-il si ma supérieure tombait en amour avec moi? Si elle décidait de quitter son mari pour moi? Est-ce que j’étais prête à ça? Je ne le savais pas, je n’avais pas pensé à ça, moi. Moi, j’espérais juste la toucher. Alors, m’a dit ma psychologue, peut-être que c’était mieux que toute cette situation ne se concrétise pas et qu’elle ne vive que dans mon imagination. Parce que dans la réalité, je ne saurais peut-être pas la gérer.

Voilà. Peut-être peux-tu, toi aussi, réfléchir davantage à ce que tu veux, à ce que tu es prêt à vivre.  Reste positif et proactif, n’hésite pas à tenter de poser un regard nouveau sur les choses, car, c’est connu, pierre qui roule n’amasse ni mousse ni personne louche. Ta vie amoureuse semble être figée dans un cul-de-sac, mais cette situation peut changer. Cultive ton jardin avec plaisir, audace et discipline, et tu grandiras. Cette croissance fera aussi évoluer les situations autour de toi. Sur ce thème, voici une note de mon journal personnel: «C’est un devoir de s’upgrader, de se pimper, de travailler ses aptitudes particulières, car quand on s’upgrade, on mène les autres à le faire.» Cette note en jouxte une autre, légèrement hors sujet, mais fort intéressante: «Je crois que les néons des centres commerciaux s’alimentent à l’énergie humaine.»

L’enfer, relatais-je plus tôt, c’est les autres. L’enfer, pour moi, c’est aussi les néons des centres commerciaux. Car les uns et les autres présentent la capacité de puiser l’énergie vitale. Imaginons un Centre Eaton aux lumières tamisées, des adeptes de ukulélé, une boule disco et un saxophoniste en transe: je m’y aventurerais plus souvent. Malheureusement, mon pouvoir d’administration a ses limites. Dans la vie, il y a des choses qu’on ne peut pas changer: l’attitude dérangeante des autres, le Centre Eaton. On les dénaturerait. Par contre, on peut les éviter, réserver son énergie, s’employer à éloigner les démons, à les chasser de soi. Car si l’enfer c’est les autres, il faut penser que l’autre n’est pas toujours extérieur à soi.

Je te laisse sur ce passage du Chardonneret de Donna Tartt. «On s’est regardés, et on a ri; tout était hilarant, même le toboggan du terrain de jeux nous souriait, et à moment donné, au coeur de la nuit, alors qu’on se balançait sur la cage à poules et que des torrents d’étincelles s’envolaient de nos bouches, j’ai eu la révélation que le rire était de la lumière, que la lumière était du rire et que c’était là le secret de l’univers.» Bien que le narrateur soit sur le crack au moment de faire cette constatation (à chacun ses problèmes), ce secret est, selon moi, un fertilisant écologique magique pour le jardin de l’âme.

 

Bien à toi,

CHRISTINE

 

 

  1.  Mue, par Isabelle Gaudet-Labine