Illustration par Alexia Laferté-Coutu

RE:

À l’essai sur le régime cellulaire des appareils intelligents une obsession rationalisée, justifiée des notifications négligentes un nuage numérique et des prunelles rousses.

Avec nous commence le règne de l’homme aux racines coupées, l’homme multiplié, qui se mêle au fer, se nourrit d’électricité et ne comprend plus que la volupté du danger et de l’héroïsme quotidien.1

 

Tu te tiens en plein centre des notifications, solidement assujetti.
Il est irrecevable que tu lèves le pied.
Des silhouettes, de tous côtés, t’apparaissent analogues.
Cernées, elles scrutent aussi des écrans.
Des alertes instantanées y défilent.
S’affairer à recevoir et à répondre et à recevoir et à répondre.
Correspondre à ce qui est en attente: ta vitalité en dépend.

Soudain, les silhouettes s’effacent.
Tu sens qu’on t’absorbe.

 

§

 

Tu entrouvres un œil.

Une lumière électronique éclaire déjà ta chambre.
Des messages t’ont échappé pendant ces quelques heures d’inattention.
Couché, tu tâtes ta table de chevet pour y retrouver l’intellect de ton appareil.

La blancheur qui irradie de la machine te jette de la poudre aux yeux.
L’air hébété, ton visage se crispe devant ce qui brille.
Tu dégourdis tes paupières—une lourdeur jusqu’alors contenue se propage.
Tu sais que la machine t’a empêché de dormir, mais quand tu fixes l’écran, tu n’y vois que du feu.

Tu l’as laissée retentir toute la nuit, juste là, à ton côté.
Comme si tu appréhendais de faire attendre un message vital.

{La révélation arrivera par voie des radiofréquences.}

Ce n’est pas la première fois que ça t’arrive.
Ça fait un certain temps que tu essaies de récupérer, mais tu te découvres programmé pour demeurer en veille.
Tu montes la garde—tu les attends.
Parce que c’est souvent au moment où tu t’assoupis qu’ils arrivent, comme s’ils tentaient de t’infiltrer.
Quand tu te sens tomber dans le vide: s’accrocher à l’éveil, être réceptif.

Les insomniaques le savent: les éventualités d’une vie sont plus prenantes dans le noir, les yeux bien ouverts.

Tu demeures donc sur le qui-vive.
Jusqu’au soir où tu te sens trop effrité.
Alors, tu réclames que la machine respecte un silence absolu.

{L’excès de volonté est éphémère.}

Mais tu oublies l’appât de l’alerte.
Comme le silencieux qui se raboute à la bouche de l’arme à feu, ce réglage ne t’empêche pas d’appuyer sur la gâchette des notifications.
Malgré tes voeux de sommeil, tu te retrouves criblé d’alertes négligeables—et elles perforent ton existence nocturne.

{Le duel des notifications: négligées ou négligentes.}

Tu es sorti tout droit de ta recharge somnolente, réactivé:

{L’université te donne de ses nouvelles.
{Les gars t’offrent des extraits visuels de leur soirée arrosée.
{Ton dentiste attend ta confirmation.

L’insoutenable insignifiance des messages instantanés.

{La révélation arrivera par voie des radiofréquences.}

 

§

 

Tu t’es levé à l’heure.
Mais quand tu penses aux choses qui se déploient sous le couvert de ton appareil intelligent, tu vois les secondes s’évaporer.

{L’impression de constamment accuser un retard est productive.}

Tu dois te rendre à l’université.

Dressé sur les pédales, tu t’empresses, tu avances comme un automate.
Les comptes à rebours des feux verts te mettent au défi.
Dans tous les cas, tu préfères perdre le souffle plutôt que de perdre le temps.

{Les décomptes rendent les secondes utilitaires.}

Arrivé sur le campus, tu regardes un cadran horaire et tu conçois temporairement que tout n’est pas perdu.
Quand tu croises un escalier, tu le gravis, faisant d’un pas deux marches—tu ne sais pas faire naturellement.

Quelques pulsations se font sentir du côté gauche, tout juste en bas de la ceinture.

Arrivé en classe, tu t’assois, et tu sors la chose palpitante de ta poche.

{On se voit à la pause?

Oui! Rejoins-moi au café.}

Alors qu’il professe la complexité du monde littéraire, ta pensée divague.
Tu te demandes comment c’est arrivé, comment les notifications ont pu te cerner aussi étroitement.

À l’adolescence, tu avais été le dernier de ton entourage à te munir d’un téléphone cellulaire.
Tu n’arrivais pas à saisir l’opportunité qu’une telle chose te présentait.
Tes amis te faisaient d’ailleurs régulièrement la morale quand tu demandais à emprunter leurs appareils le temps d’un appel.
Un beau jour tu serais seul et il n’y aurait aucun moyen d’entrer en contact avec le monde—un sort déplorable dont tu serais tenu pour responsable.
Exaspéré de les entendre, tu t’étais rendu à la boutique.
Tu en étais ressorti avant même que le vendeur puisse terminer son exposé: ta conscience, tu t’en souviens, était trop austère pour ça.

En vertu d’une décision sans appel, tu vivais sans alertes.

{L’obsession rationalisée est justifiable.}

Le procès, à un moment ou à un autre, a été rouvert.
Tu en appelais à la folie raisonnante.

Au départ, une simple envie: tenir, toi aussi, un flip phone dans ta paume.
Ensuite, la multiplication des besoins.

En premier: le besoin de t’entretenir avec elle de rires et de non-dits jusqu’à ce que vos oreilles s’engourdissent, sans que ta soeur puisse épier vos conversations.
Quelques années plus tard: le besoin de leur faire parvenir des messages qu’ils reçoivent instantanément, parce que tu romps la solitude des bancs d’autobus par l’attente de réponses, pensant tromper le temps.
Le jour où, déballant ton premier iPhone, tu te montres entreprenant: le besoin de croire en la plus ingénieuse de tes fictions: Je peux tout gérer à partir d’un même appareil, t’imagines l’efficacité?

Et depuis, tes yeux, tels les sujets de Pavlov, salivent à l’idée d’une notification: rivés sur l’écran de ton appareil, ils sont en état d’alerte perpétuel.
À longueur de temps, tu te ronges les sangs: Est-ce que j’accomplis mon temps autant que les autres?

La compétitivité de ton existence, elle est à chaque instant en jeu.

{Quitte ou double? Double. Quitte ou double? Double. Quitte ou double?}

Ta vie est devenue l’absorption calculée d’une drogue éternellement nouvelle: l’éphémère impression d’être efficace dans la gestion de ton temps et de tes tâches—une notification à la fois.

Un emploi du temps est un simulacre d’ordre et de raison. Une imposture réfléchie puis concrétisée; c’est un havre de paix dans le naufrage du temps; c’est un canot de sauvetage à bord duquel tu te retrouves, des dizaines d’années plus tard, toujours en vie.2

Une chose te parait certaine: c’est une évolution inexorable que celle vers le régime cellulaire des appareils intelligents.

 

§

 

Tu ne tardes pas à la rejoindre.

Devant elle, tu te crois capable de maquiller ton essoufflement.
Tu tiens la conversation pendant que dans ta poche gauche, la chose palpite.
Tu souris.
Mais tu as les neurones époumonés—tes yeux le crient.
Tellement que tu ne la regardes pas vraiment quand elle te parle.

Elle le voit bien que tu n’es pas tout à fait là—elle se doute que tout s’embrouille derrière ton regard vitreux.
Il y a un nuage numérique entre vous, même si tu fixes la rousseur de ses prunelles.

 

§

 

Sur le chemin du retour, chaque arrêt te rappelle que tu es insatisfait du rythme auquel avance l’autobus.

Les idées se bousculent: pénurie de sommeil, passé sans alertes, apories de la technologie.

Mais tu saisis une chose: Sans l’intellect de mon appareil, je serais inapte à la vie que je mène.

À l’idée d’être trop en marge du monde pour garder la tête hors de l’eau, tu ressens alors une écrasante sensation d’incapacité.

{Première aptitude de l’individu moderne: savoir nager sur place avec ténacité.}

Tu sais que pendant que tu angoisses à contempler la noyade numérique, le monde accélère.

{Seconde aptitude de l’individu moderne: savoir se scinder à mesure que les appareils démultiplient le monde.}

Gouter la vie dans toutes ses dimensions, toutes ses profondeurs et dans sa totale complexité devient une aspiration centrale de l’homme moderne. Mais le monde a malheureusement plus à offrir que ce qui peut être vécu au cours d’une seule vie. […] L’accélération sert ainsi de stratégie pour effacer la différence entre le temps du monde et le temps de notre vie.3

Quand tu lèves les yeux, un homme t’apparait, désespéré.

— Dépêche-toi, je suis à un pour cent!

Sa plainte se heurte à la concentration virtuelle des autres.
Ils détachent aussi, un à un, leurs regards des écrans qui logent dans leurs paumes.

— Un pour cent, je te dis, allez!

Il lutte contre la mort imminente de sa machine.
Tu plonges soudain dans un désarroi:
Mon appareil est mortel, mais son intellect est rechargeable—moi, il me reste quel pourcentage?

 

§

 

Arrivé chez toi, la machine s’active et résonne comme une caisse claire:

{Es-tu prêt pour la rencontre de demain?
{Envoie-moi le document quand t’auras une minute, s’il te plait, ça presse.
{Max, appelle-moi c’est URGENT!

Mais tu cherches à te libérer.
Tu soustrais l’appareil à ta vue et tu t’installes sur ton lit.

Blotti, un calepin à la main, tu décides de manifester une résistance à la machine.

1. Fais passer la vie avant les messages non lus.
{Parfaitement spécieuse, cette jolie distinction.}

2. Conçois que la lenteur n’est pas synonyme de torpeur, de paresse ou de désoeuvrement.
{Quoi qu’il en soit, les autres doivent concevoir que tu n’es pas retardataire par choix.}

3. Relâche instantanément la pression qui pèse sur toi d’un moment à l’autre.
{Le smog numérique ne pèse rien.}

4. Saisis la paix d’esprit qui doit suivre le labeur—il te suffit de l’apprécier.
{Saisis les mots Prozac ou Effexor dans un moteur de recherche.}

5. Reprends le contrôle sur le déroulement de ton existence—l’accomplissement n’est pas une illusion qui recule à mesure que tu t’empresses de la rattraper.
{Même Sisyphe a su trouver son bonheur. Chose certaine: si tu t’arrêtes, tout s’écroule.}

6. Découvre les choses du monde comme elles se présentent à toi, sans que ne s’impose le sentiment que tu n’es pas dans la course.
{Tout ce que tu laisses passer manquera un jour à ta culture.}

7. Prends conscience de tes passions et de tes aspirations sans qu’elles ne se transforment en d’envahissantes notifications.
{Le succès de ton projet dépend de ta capacité à être un bon gestionnaire de communauté.}

8. Ancre-toi dans ta personne—ta présence, tant physique que d’esprit, ne doit pas être aspirée par l’éphémère instantanéité d’un univers virtuel toujours en attente.
{Hors du virtuel, point de salut.}

9. Départis-toi du régime cellulaire qui accélère ta vie par l’amplification perpétuelle du manque.
{Veille sur ta vie—ne manque pas à l’appel.}

10. Respire, profondément, et oxygène tes neurones.
{Bravo! Maintenant, répands la nouvelle sur les réseaux. #DeveloppementPersonnel}

À bout de force, tu sombres involontairement dans un état de recharge.

 

§

 

Tes paupières battent soudain.
Tu scrutes le vide un instant—tu tentes d’apprivoiser le silence.

Machinalement, tu tâtes ta table de chevet.
Dans l’obscurité, tu remarques que l’appareil brille par son absence.

En un tour de main, tu allumes la lampe de chevet et tu sors la chose inerte du tiroir.
Tu la réactives—tu fixes l’écran.

Rien ni personne.

 

 

Salut… je dormais, j’ai pas eu de nouvelles. T’es où?}

 

 

 

  1. MARINETTI, Filippo. L’Homme multiplié et le règne de la machine.
  2. DILLARD, Annie. En vivant, en écrivant.
  3. ROSA, Hartmut. Aliénation et accélération.