Illustration par Odrée Laperrière

Utøya

À l’essai sur la vaste maison nordique les règles naturelles d’un territoire les yeux vers le Sud, le dos vers le Nord une Scandinavie fantasmée.

Où irez-vous armés de chiffres?
— Hélène Monette

 

Il est de ces journées grises où le soleil serait de trop, où l’ambiance est dictée par ce trop peu de lueurs, où demander l’heure est futile, où le temps se fige à même les nuages, où les matins s’accrochent à la brume, où les nuits hâtives ne cessent d’arriver. L’embarcation fissurait le brouillard au moment où j’ai coupé les moteurs, laissant les clapotements de l’eau envahir le matin. Le vent se levait par bribes, extirpant les arbres de cette nuit froide, aidant les flots à me diriger vers la berge. Je n’avais pas le droit de me trouver sur cette île, mais je ne pris aucune précaution pour cacher la barque, sachant très bien que personne ne viendrait perturber cette matinée. Le foulard saisi à la dernière minute m’était d’un bon secours; porté par l’immense corridor qu’offrait le lac Tyrrifjord, le vent, ce matin-là, n’hésitait pas à mordre.

Il est tout même incroyable de se sentir chez soi, d’avoir cette impression d’appartenir au décor, alors qu’on se trouve à plus de 10 heures de vol, à près de 5500 kilomètres de Montréal. Et pourtant. L’air happait avec une tendresse familière, la journée se déployait comme une autre mille fois vécue. La grève s’ouvrait sur le lac et le lac sur l’immensité. L’étendue comme une vaste maison, le froid comme un frère qu’on aime côtoyer. L’étendue n’est pas exclusive aux territoires nordiques, mais il semble que ces derniers aient quelque chose de vertigineux, d’insaisissable. Comme si, tout d’un coup, les frontières devenaient naturelles plutôt que politiques; comme si, tout d’un coup, le territoire devenait un immense terrain de jeu dictant lui-même les règles.

L’étendue comme une vaste maison, le froid comme un frère qu’on aime côtoyer.

Cette façon si singulière de parvenir à s’extraire du chaos urbain en demeurant à moins de 40 minutes d’Oslo. Les adeptes de voyages fréquentent leurs destinations comme autant d’amants, mais l’on finit toujours par avoir un préféré, celui auquel on revient toujours, duquel on s’ennuie sans se l’avouer. La Scandinavie fut pour moi d’abord ce rêve, ensuite ce fantasme consommé, consumé, et finalement cette amante dont je m’ennuyais, de laquelle je redécouvre les terres aujourd’hui.

L’île est petite. J’ai décidé de longer sa côte, de garder le lac à l’œil, comme s’il était le seul porteur de perturbations. L’eau est ce qui peuple et mythifie majoritairement notre relation à la nordicité. Les Grands Lacs, la neige, la glace et les fjords meublent cet imaginaire comme autant de décors. Il y a une puissance latente aux rivières qui reprennent vie après le gel; quelque chose de grandiose aux lacs gelés devenant des points éphémères d’observation; quelque chose d’immense à la contemplation d’un fjord, comme un livre ouvert sur le passé qui ne cesse de témoigner du temps qui file. D’où vient cette fascination pour le Nord scandinave, si je suis moi-même issu du Nord américain? Le Nord est pluriel, oui. Il est subjectif, certainement. Indéfinissable, pour certains. Si j’avais à dresser une liste de ce qui m’émerveille encore dans le Nord québécois et le Nord scandinave, ces listes seraient identiques et non complémentaires. Alors pourquoi ma fascination est-elle scandinave plutôt qu’américaine?

L’eau est ce qui peuple et mythifie majoritairement notre relation à la nordicité. Les Grands Lacs, la neige, la glace et les fjords meublent cet imaginaire comme autant de décors.

Les arbres m’englobaient, grands et matures. Avec l’aide du vent, j’avais cette idée qu’ils me parlaient—non, qu’ils monologuaient plutôt. Si petite cette île, et pourtant. À peine quelques pas de faits à l’intérieur du boisé que j’avais déjà ce sentiment particulier de me réfugier hors du temps, alors qu’il ne se situait qu’à un jet de pierre, de l’autre côté de la rive. Ce sentiment est fidèle aux grands espaces, à l’immensité, mais la densité du Nord comme son aridité ajoute à cette impression de se trouver hors du monde tout en s’y ancrant. À travers ses vents, ses journées grises, ses soleils qui se couchent trop peu, ses tempêtes aux allures de fin du monde, ses nuits interminables, le Nord vit avec nous, agit sur nous et surtout il est, à part entière. Il y a quelque chose de très physique, de charnel, dans cette relation. Cette morsure du froid qui nous prend jusqu’aux os, cette chaleur du soleil malgré les degrés sous zéro, sans oublier ces contrastes. Car si trop souvent le Nord se définit, au Québec du moins, par l’hiver et son vocabulaire analogue, la nordicité se définit aussi dans le contraste, dans la pluralité, dans le changement, dans la fréquentation des deux bouts du spectre. C’est ce constant balancement, cet apprivoisement perpétuel du climat, qui tracent à gros traits notre relation avec la nordicité. Comme à ce moment, dans le boisé près de la berge, où le vent arrivait par bourrasques porté par l’étendue du lac et trahissait la température indiquée au thermomètre; comme si on ne pouvait jamais se fier aux données sur le Nord. Comme s’il était préférable de le ressentir.

À travers ses vents, ses journées grises, ses soleils qui se couchent trop peu, ses tempêtes aux allures de fin du monde, ses nuits interminables, le Nord vit avec nous, agit sur nous et surtout il est, à part entière.

Quiz night, Cola et Scandinavie

Je me rappelle un lundi soir de janvier à Montréal, j’étais dans un bar sur la rue Masson, où j’avais l’habitude de participer aux soirées de jeux-questionnaires. Ce soir-là, l’une des questions était la suivante: «Quels sont les deux pays scandinaves avec les plus hauts taux de consommation de café et de Coca-Cola par habitant?» Question anodine qui relève plutôt du fait divers. Mais comme chaque fois que l’expression «Scandinavie» est énoncée, mon équipe et moi nous interrogeons par rapport à sa définition. Comprend-elle la Finlande, l’Islande, les îles Féroé et le Danemark? Nous avons opté pour la définition la plus géographiquement conservatrice et avons répondu la Norvège et la Suède, ne connaissant aucunement les habitudes de consommation de nos collègues du Nord. Bien mal nous en prit: les bonnes réponses étaient l’Islande et la Finlande.

Il faut comprendre qu’il est difficile de parler de la Scandinavie et d’y inclure la Finlande. Bien qu’une bonne partie de sa population parle le suédois, la langue officielle (et la plus parlée) reste le finnois, une langue ouralienne qui puise son origine de l’Oural, la chaîne de montagnes au nord de la Russie. On retrouve dans cette même famille linguistique l’estonien et le hongrois. Cette langue n’a rien à voir avec les langues scandinaves, tels le suédois ou le norvégien. Sur le plan géographique, le pays ne fait pas partie de la péninsule scandinave (Suède et Norvège). Si on veut, donc, y greffer la Finlande, on devrait plutôt parler de Fennoscandie.

De plus, historiquement parlant, le passé commun, l’histoire et le liant social ne sont pas les mêmes. Bien que le Danemark ne fasse pas partie de la péninsule scandinave, on l’y greffe à cause du passé commun qu’il a avec la Norvège et la Suède. L’Union de Kalmar avait allié les trois nations au 14e siècle, les réunissant toutes sous une même couronne, et ce, pendant plus d’un siècle. De plus, le danois est une langue germanique s’apparentant au norvégien et au suédois. Alors, si on se fie à cette définition stricte, comment l’Islande pourrait-elle s’immiscer dans la Scandinavie? À moins que. À moins que la nordicité ait ceci de si puissant qu’elle crée des frontières à travers ses caractéristiques communes, comme si cette Scandinavie s’étirait de par cette communauté qui se tisse. Du coup, on serait tous compatriotes. De Fargo, Minnesota à Luleå, Norrland en passant par Saint-Boniface, Manitoba et Vladivostok, Sibérie, sans oublier les riverains du lac Mistassini et du lac Baïkal.

À moins que. À moins que la nordicité ait ceci de si puissant qu’elle crée des frontières à travers ses caractéristiques communes, comme si cette Scandinavie s’étirait de par cette communauté qui se tisse.

M’assoyant sur les roches pour contempler le lac, je me sentais avec mes semblables. Le mot compatriote est lourd de sens, et, pourtant, au nom de la nordicité, j’avais envie de le porter. Quelque chose me disait qu’il y avait là une grande famille. Sur le lac, un vieil homme tanguait dans son embarcation. Il se dirigeait vers l’île. Peut-être faisait-il du surplace? Qui sait.

Le Nord littéraire fantasmé

Le fantasme, moins on le définit, plus on peut l’habiter, plus il est malléable à nos désirs du moment, plus il répond à un présentéisme ambiant, à cette façon d’être sans jamais avoir été. Michel Nareau, professeur associé à l’UQAM, signait un texte il y a une dizaine d’années s’intitulant «Le Nord indéterminé […]». Il y analysait les œuvres des écrivains Pierre Gobeil, Lise Tremblay et Élise Turcotte afin de souligner leur relation avec le Nord. «En effet, de nombreux romans récents représentent le Nord ou s’y réfèrent en ne nommant pas les lieux parcourus ou fantasmés.» Il soulève qu’on nomme le Nord trop rarement, qu’on l’habite dans une «indétermination onomastique». Il représente davantage la fuite que le réel. L’auteur souligne aussi l’habitude qu’ont les écrivains québécois de le lier aux États-Unis—cette façon de créer un corridor nord-sud, un contraste.

J’ai l’impression qu’on lui fait dos, au Québec, qu’on exploite plutôt le Sud, cette américanité qui nous constitue et dans laquelle on crée, alors que le Nord, derrière nous, on ne le confronte jamais du regard. L’écrivaine Élise Turcotte, dans son Autobiographie de l’esprit, parue à La Mèche en 2013, raconte bien sa relation à la nordicité:

[Le Nord] représente néanmoins une partie de notre culture souvent occultée. Un territoire aussi familier que totalement étranger. En rêver, c’est se perdre, se reconnaître, trembler, s’oublier. En ce sens, imaginer le Nord comme un ailleurs proche et lointain, c’est peut-être aussi affirmer ma propre nordicité, une identité plus ou moins assumée dans la réalité de ma vie ici, dans cette ville mi-froide mi-chaude du continent américain, mais trouvant sa revanche dans la fiction.

Dans cet extrait, Turcotte assume totalement son fantasme nordique et exprime l’utilité de la fiction, alors que les deux protagonistes de son roman Le Bruit des choses vivantes, comme l’explique Narreau, vivent tout au long du roman dans l’espoir d’un voyage en Alaska, dans ces paysages de l’extrême qui leur semblent si loin et qui pourtant sont les leurs. La fiction permet de visiter ce fantasme, de s’y insérer, de l’habiter.

J’ai l’impression qu’on lui fait dos, au Québec, qu’on exploite plutôt le Sud, cette américanité qui nous constitue et dans laquelle on crée, alors que le Nord, derrière nous, on ne le confronte jamais du regard.

Une amie m’a un jour parlé de Jon Fosse, dramaturge norvégien majeur qui m’était tout à fait inconnu. Elle m’en parlait en bien et avec passion, et j’ai donc toujours gardé ce nom dans mon calepin. Nous sommes allés voir deux de ses pièces montées à Montréal. Les deux représentations ont été d’amères expériences. Non pas parce que nos attentes étaient trop élevées, mais simplement parce que le traitement du texte était fautif, du moins décalé de notre rapport aux pièces. Ces interprétations trop libres d’une œuvre qu’on chérissait nous avaient déçus chaque fois. Barbé de toujours frapper un mur, je me suis finalement mis le nez dans ses textes . J’y ai trouvé quelque chose d’ardu et de simple à la fois. Une structure excessivement répétitive, tant dans l’œuvre qu’à même les pièces. Des personnages sans nom, des pièces sans action, des moments névralgiques, tragiques et banals à la fois. Et une structure. Mais une structure sans ponctuation, libre de tout. Des phrases courtes, mais qui avaient pour effet de couvrir toute la page.
La posture d’écrivain que prend Fosse est de se tourner et de faire face au Nord, un Nord immense et grandiose, quoique apprivoisé et fréquenté. Fosse ne parle pas tant du Nord dans ses pièces: il est le Nord dans l’écriture. Turcotte et Fosse, compatriotes du Nord, collègues de plume, sont chacun singulièrement influencés par la nordicité.

Le Nord politique fantasmé

J’ai pris le sentier qui m’amenait près d’un chalet, situé en plein centre de l’île. Des bouts d’écorce manquaient aux arbres ornant le chemin, comme s’ils avaient des mailles dans leurs habits. Dès que j’ai mis le pied dans le grand espace vert meublant les pourtours de l’édifice, le soleil de septembre m’a happé, à ma grande joie. J’ai alors décidé de m’asseoir dans l’herbe jusqu’au prochain nuage, question de profiter de ces rayons matinaux qui se montraient plutôt timides dernièrement.

Si le Nord est fantasmé tant dans l’imaginaire de ceux qui l’habitent que de ceux qui l’idéalisent, la Scandinavie, elle, est fantasmée politiquement par l’Amérique, principalement par le Québec. Il y a quelques années j’ai étudié le temps d’un semestre à Uppsala, en Suède. Je m’intéressais particulièrement à l’État-providence. Lassé d’entendre ce modèle cité à gauche et à droite, j’ai décidé de m’y rendre, afin de comprendre comment il avait été instauré, créé et comment il avait évolué. La fameuse affirmation «S’ils sont capables, nous autres avec!» me fatiguait au plus haut point. J’ai pu étudier et comprendre la conjoncture économique de la Suède à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale. On doit garder en tête qu’il s’agissait d’un des pays d’Europe les plus pauvres du 18e siècle et que le conflit armé qui a frappé le vieux continent a profité à l’industrie du bois et du fer qui avait court au pays. On peut ajouter à cela le règne inébranlable du Parti social-démocrate qui a duré pendant plus de 40 ans, une stabilité politique essentielle pour édifier un tel État-providence. Aussi, l’homogénéité de la population n’est pas un facteur à négliger: elle catalyse la volonté de travailler pour un bien commun lorsque la communauté est clairement circonscrite et qu’elle possède les mêmes référents culturels et politiques. Je me plais à faire une analogie farfelue avec un meuble Ikea, suggérant que le modèle suédois n’en est pas un qu’on puisse simplement monter par soi-même à la maison. Il y a, chez les peuples scandinaves, une singularité vis-à-vis du développement social, un intérêt pour le bien commun. L’individualisme et la mondialisation ont bien sûr franchi les frontières scandinaves, mais il reste que les Scandinaves donnent l’impression d’être au-dessus de la mêlée. Ils règnent sur plusieurs classements de l’OCDE et trônent au nord de l’Europe comme garants de ce domaine du possible, de la beauté et de la bonté de ce monde. Comme s’ils étaient imperméables aux vices infectant la société moderne. Et pourtant.

Si le Nord est fantasmé tant dans l’imaginaire de ceux qui l’habitent que de ceux qui l’idéalisent, la Scandinavie, elle, est fantasmée politiquement par l’Amérique, principalement par le Québec.

Le fantasme éclaté

Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé depuis que j’avais mis le pied sur cette île, mais ma marche me ramena finalement à ma barque. Le soleil était plus haut dans le ciel et l’homme que j’avais aperçu sur l’eau n’y était plus. Je marchais sur la berge près du quai, tentant de repousser mon retour.

La Scandinavie a quelque chose de fantasmé, soit. Elle est idéalisée par plusieurs sociétés occidentalisées, perçue comme un modèle de développement économique, d’équité, d’éducation et de démocratie sociale à suivre. On peut juxtaposer à cette vision celle du Nord comme un territoire à la fois paisible et aride. De par son immensité, le Nord est encore plus conçu dans un imaginaire de la fuite lorsqu’on le côtoie plus fréquemment, comme la bonne majorité des compatriotes de la nordicité. Il est l’endroit où on peut se réfugier par la littérature. Mais cette Scandinavie, si propre, si blanche, si au-dessus de la mêlée, se fissure.

Alors que je parcourais la berge du regard, les images se bousculaient, s’accumulaient. Andreas, Ronja, Emil, Sofie, Monica, Rune. Au moment où je repensais à ce qui s’est déroulé ici, il y a moins de cinq ans, le vent se levait, semblant vouloir chasser ces pensées. Tore, Espen, Karin, Aleksander, Victoria, Ruth. Ici, sur cette plage, sur cette île, 69 personnes ont perdu la vie, principalement des adolescents issus du Parti travailliste norvégien. Isabel, Ida, Elisabeth, Havard, Carina, Ingrid. Le conservateur, ultranationaliste, islamophobe et suprématiste blanc Anders Breivik a froidement abattu 69 jeunes pour redéfinir les frontières d’une Norvège qu’il trouvait trop progressiste. Andrine, Torjus, Tina, Fredrik, Steinar, Lejla. Plus récemment on a tué des caricaturistes. On a capturé de jeunes étudiantes africaines. On a décapité un journaliste et humaniste japonais. On a détruit des villages ukrainiens à l’aide de chars d’assaut. Henrik, Thomas, Mona Anders, Tamta, Hanne.

J’avais l’impression de ne plus comprendre le monde dans lequel j’évolue. Sans avoir la tête dans le sable, ni même porter des œillères, c’est comme si les tractations et les mouvances de ce monde étaient nourries par des forces qui m’étaient soudainement totalement étrangères. Je visitais mon fantasme nordique, mais au même moment j’avais les pieds où le sang a coulé. Hakon, Sondre, Eivind, Rolf, Sverre, Eva. Ma nordicité était tout d’un coup tachée de sang, d’individualité—étrangement américaine. J’avais envie de continuer à la cultiver comme une fuite, comme un refuge, comme un espace inaliénable, inviolable. Je ne pouvais tolérer ces défaillances comme le massacre d’Utøya. Lenne, Guro, Marianne, Sondre, Bendik, Gizem. Lorsque j’ai remis la barque à l’eau, le soleil ne faisait qu’office de figurant et j’ai remis mon foulard pour affronter le lac. Rapidement, je voyais apparaître mon véhicule de location de l’autre côté de la rive. Je n’avais pas envie de m’y rendre tout de suite. J’ai bifurqué et continué vers le centre du lac. Snorre, Johannes, Sharidyn, Silje, Bano, Syvert… Étais-je en train de faire du surplace?