Illustration par Sarah Joannette

Contre la prophétie générationnelle

À l’essai sur Hugo Bourcier et l’esthétique du YOLO un vide constaté, un plein recherché comment aviver la pierre angulaire des «Y» Kundera et la perpétuelle violation de l’ordre.

Il existe un besoin de comprendre le sens de l’histoire à laquelle nous participons, un besoin narratif. Et le discours générationnel, c’est-à-dire le discours qui départage les individus en générations, répond, partiellement au moins, à ce besoin: une génération est un groupe dont les individus sont nés à une même époque, qui partagent certains repères historiques et culturels et qui vivent dans un même environnement socioéconomique (sans toutefois être positionnés de manière identique dans celui-ci). Ainsi, à chaque génération correspondrait une symbolique distincte de celle des autres, une façon de vivre, voir et dire le monde qui lui serait propre. Appartenir à une génération fournirait à l’individu cette narration de son parcours de vie.

En retour, plusieurs individus et groupes utilisent le discours générationnel pour porter différents intérêts, tentant ainsi de rallier les membres d’un même groupe d’âge autour de certaines idées ou politiques. D’où l’«équité intergénérationnelle», d’où la «lutte» d’une génération contre une autre, d’où le «confort» des boomers et le «repli sur soi» des X. En ce moment, alors que vient à maturité une nouvelle génération appelée «Y», tout le monde cherche à définir celle-ci, à lui trouver des symboles qui éclairent l’agir des individus qui la composent («éclairer» dans le double sens de «montrer la voie» et «rendre intelligible»). Les œuvres produites par cette génération n’échappent pas à cette Aufklärung.

 

Génération Y-OLO?

Chez nous, l’une des dernières tentatives à ce jour de comprendre l’esthétique Y, surtout d’un point de vue littéraire, est le texte d’Hugo Bourcier intitulé «Vitalité et essoufflement de la génération Y: l’esthétique du YOLO dans la culture contemporaine». En plongeant dans les œuvres d’Alexandre Soublière, Jean-Philippe Baril Guérard, Anne Émond, Vickie Gendreau, Mathieu Arsenault et Sarah-Maude Beauchesne, il dégage un certain nombre de caractéristiques de la littérarité Y: recherche de fun; esthétique du trash; préférence pour le quotidien (amitiés, amours, argent, emploi, espaces communs) à la manière du journal intime ou du blogue (alternance entre le quotidien et le commentaire sur celui-ci); marques d’oralité; références à l’univers de l’internet; inadéquation entre la vie débridée et le terre-à-terre du quotidien; esthétique du YOLO (vivre intensément ET ne pas scrapper la seule existence que l’on a); conscience et acceptation du vide; résistance à l’ordinaire du monde traditionnel (9 à 5, banlieue, etc.); difficulté d’établir des relations durables; recherche de vérité, d’authenticité.

Bourcier en revient à une formule pour exprimer cela: «Nous sommes vides, mais c’est ce que nous sommes, et nous sommes heureux ainsi—pis en passant, fuck you». La contrepartie de cette arrogance du vide est que cela résulte en emmurement, en stagnation—ça tourne à vide. Cela ne va pas sans rappeler le mal du siècle d’un autre temps… Et s’il ne nous avait pas quittés, finalement?

Perte de sens, sentiment de vide, recherche de fun: cette conjonction thématique est-elle réellement propre à la génération Y? Qu’en est-il des oeuvres de Kerouac? de Burroughs? de Salinger? de Bret Easton Ellis? de Rebel Without a Cause? du cinéma des frères Cohen? de Jarmusch? d’Antonioni? On pourrait remonter jusqu’à Wilde, Beaudelaire, même, et trouver des manifestations artistiques pouvant être décrites par la liste de caractéristiques identifiée par Bourcier, à l’exception, bien sûr, des références aux technologies de l’information. Mais un contexte technologique ne saurait à lui seul faire une esthétique.

Le problème de typologies aussi larges, c’est qu’elles peuvent en venir à recouvrir tout et n’importe quoi.

Cependant, paradoxalement, cette liste de traits caractéristiques des œuvres «Y» ne peut être atteinte qu’au prix de la mise de côté systématique d’œuvres et d’artistes qui pourraient tout autant prétendre «parler au nom de leur génération». Pas seulement systématique, mais abusive. Y a-t-il quelque chose que Xavier Dolan, Mathieu Handfield, Simon Boulerice, Cholé Robichaud, Anick Lefebvre, Sarah Berthiaume, Olivier Morin et Guillaume Tremblay—et qui encore—auraient laissé filer, oublié, négligé? Leurs œuvres parlent-elles moins de ou à la génération Y que celles des auteurs mentionnés plus haut?

Car le constat du vide décrit les contours d’un plein que l’on recherche.

Sans vouloir nier le caractère propre des œuvres de la jeunesse littéraire actuelle, il faudrait cependant procéder avec un peu plus de prudence dans sa caractérisation, ou à tout le moins remettre à plus tard le verdict. Car le sens profond des phénomènes peut difficilement se saisir alors même qu’ils sont en cours: le recul historique serait meilleur conseiller. Justement, plusieurs des traits soulevés par Bourcier se rapportent plutôt à une certaine posture de jeunesse, elle-même séculaire, prise entre les rêves que son éducation lui a fait miroiter et la difficile «entrée dans le monde» à l’âge adulte—sentir l’espace restreint dans l’étau des espérances et du «réel».

Mis à part ces considérations catégorielles, il demeure néanmoins que la question de la perte de sens, du vide qu’Hugo Bourcier considère comme centrale à la psyché Y—et nous pourrions rajouter: à celle de toutes les autres générations, à différents degrés—mérite d’être posée à nouveau. Car le constat du vide décrit les contours d’un plein que l’on recherche.

 

Une voie de sortie du vide

La difficile rencontre du rêve et de la réalité et le désabusement, voire le cynisme, qui en découle ne sont pas l’apanage d’une génération en particulier. Au contraire, il faudrait plutôt les considérer comme des traits structurels de la condition de la jeunesse, peu importe l’époque: l’enfance est le domaine des possibilités qui miroitent «hors du temps», le passage à l’âge adulte et l’inscription des individus dans le monde est la rencontre avec l’inertie de ce qui est déjà là, trop là.

La question n’est donc pas de savoir s’il y a ou non un tel choc. Ce qui distingue peut-être les «générations» entre elles est la réponse qu’elles ont pu formuler ou viendront à formuler. Hugo Bourcier esquisse déjà cette idée sans cependant la mener à terme:

«Quel mythe pouvons-nous construire pour nous mettre au monde en tant que communauté? Nous sommes éparpillés, nous sommes confus. S’il y a une chose qu’a démontrée la grève étudiante de 2012, c’est bien cette fracture à laquelle nous faisons face: alors que l’événement aurait pu constituer une pierre angulaire générationnelle, ses résultats, déjà mitigés, ont été occultés par la dissension, par les confrontations carré rouge/carré vert, par les attitudes méprisantes ou les politiques parasitaires des générations précédentes.»

Il est curieux de déplorer la confrontation et les attitudes méprisantes des générations précédentes, car il est normal qu’elles accompagnent un phénomène sociopolitique d’une telle ampleur: la violence de la réaction, plutôt que de décontenancer, devrait plutôt indiquer qu’il s’agit d’un moment fondateur.

L’important ne se trouve pas dans l’événement ponctuel, mais dans les suites qu’il appelle. À cet égard, il est trop tôt (encore une fois) pour dresser des bilans au sujet de l’impact générationnel de la grève étudiante de 2012, mais une chose est certaine: la politisation à laquelle elle a donné lieu n’est pas le genre de chose qui se dissipe rapidement. Ce symbole et cette énergie pourront—devront, même—être mobilisés à nouveau.

Il est donc prématuré de dire si oui non, la grève étudiante de 2012 sera le moment-pierre angulaire de la «génération Y» au Québec, mais il est certain qu’elle constitue un symbole important, tout comme le référendum de 1995 pour la «génération X» (et les plus vieux Y). Et de déplorer ses «résultats mitigés» semble entretenir l’idée que les phénomènes politiques ont un sens univoque qui peut être lu à même leur déploiement: ne devrait-on pas, à l’opposé, reconnaître leur profonde ambiguïté? Le triomphe de vainqueurs n’est jamais immaculé, la défaite n’est jamais éradication, surtout à long terme. C’est dans la durée que s’établit le sens des phénomènes.

Ce symbole et cette énergie pourront—devront, même—être mobilisés à nouveau.

Pour en revenir à la littérature, ce «sens» que l’on croit perdre, que l’on voit se désintégrer dans les œuvres de jeunesse d’hier et d’aujourd’hui n’existe jamais par lui-même: il doit être constamment retrouvé, réactivé par une pratique qui, justement, fait sens. Et c’est précisément le ressort de la politique en tant que tâche qui construit un sens (à entendre comme «direction») de la vie en commun. Car si sens il y a, il ne peut qu’être partagé. La littérature agit en tant que sismographe des grands mouvements, mais la tectonique est sociale.

 

Apories du discours générationnel

Si la voie de sortie du «problème générationnel» nous semble politique, cela s’explique en partie par la dimension politique du discours générationnel lui-même, à tout le moins du problème que celui-ci pose.

Bourcier ouvre son essai en déclarant appartenir à ce «regroupement, d’abord statistique, que l’on appelle la génération Y et que quelques journalistes et experts en marketing ont cru bon, sans doute dans un désir d’être «à la page», de renommer la «génération YOLO». Mais le geste de marketing n’existe-t-il pas en amont de ce deuxième baptême? Passer de «Y» à «YOLO» est anodin lorsque mis en relief avec l’idée même de donner un nom à ce groupe et ce, par-delà même le caractère arbitraire du choix du sobriquet («Il faut bien trouver un nom pour ceux qui suivent les X. Tiens, pourquoi pas Y?»). En fait, c’est le geste de découpage et de mise en catégorie en tant que tel qui doit être questionné.

Notre auteur esquisse ce qui est en jeu:

«Parler de “sa génération”, c’est nécessairement un acte hyperbolique, idéologique et, conséquemment, déclencheur de pathos. C’est esquisser un lien trouble entre l’individu et le collectif dans un double rapport de dépendance: je suis ainsi donc ma génération est ainsi, ou alors: ma génération est ainsi alors je suis ainsi. Concept qui soulève les passions parce qu’il vient confondre l’idée qu’on se fait de soi, le rapport d’inclusion/exclusion qu’on aime établir entre notre personne et nos concitoyens de même âge.»

La génération, nous dit Bourcier, revêt le caractère d’une prophétie autoréalisatrice. Elle agit en quelque sorte comme la «nation» en mythifiant, en sacralisant des moments-fondateurs ou -charnières et en renvoyant à un certain ethos (ou habitus). Cependant, le constat, à ce stade, demeure partiel.

Plutôt que prophétie autoréalisatrice, une expression plus adéquate serait celle de «discours astrologique». Comme la chronique quotidienne, il répond, d’une part, au besoin de l’individu de faire sens de son inscription dans le monde et de se saisir à travers des déterminants qui échappent à son contrôle. D’autre part, comme il a été souligné dans la première partie, le discours générationnel procède par des descriptions très larges, dont la portée est suffisante pour recouvrir une grande quantité d’éléments. Autrement dit, tout comme une personne au signe de sagittaire peut se retrouver dans l’horoscope d’un taureau, un Y peut se retrouver dans la description d’un X (ou de la génération suivante, parfois baptisée «Z»). Autre point commun: le caractère autoréférentiel, justement, tend vers la prophétie autoréalisatrice: en me retrouvant dans une telle description, je viens à adopter le comportement qu’elle décrit, ou à tout le moins à me concevoir ainsi et orienter mon agir en ce sens. Enfin, astrologie et discours générationnel se consomment de manière semblable: on les prend avec détachement, on n’y croit pas trop, mais un peu quand même, parce que c’est amusant. Une lucidité saupoudrée d’ironie.

En créant des catégories, on crée des incitatifs à l’homogénéité: un Y, tout comme un scorpion ou un dragon de bois, doit agir de telle façon pour réaliser son identité.

Et en tant que jeu des étiquettes, le discours générationnel a aussi, dans deux sens au moins, une portée politique. D’abord, en présentant les débats de société comme une lutte entre générations, on vient à masquer des antagonismes sociaux plus profonds au nom d’une étiquette certes facilement identifiable mais dont la prégnance sociologique est plutôt discutable. Bourcier est tombé dans ce piège dans sa description de 2012. Les véritables intérêts ne se cristallisent pas autour de catégories d’âge, mais de statuts socioéconomiques. Pour illustrer cela, disons simplement que les intérêts objectifs des entrepreneurs convergent, peu importe leur âge, tout comme ceux des travailleurs du secteur des services: la véritable opposition se situe entre ces catégories d’emploi plutôt que dans les différents groupes d’âges qui les constituent. C’est en ce sens que l’on peut comprendre l’aspect idéologique du discours générationnel, si l’on comprend le concept d’«idéologie» comme désignant une forme de conscience recouvrant la réalité des antagonismes en même temps que sa propre action recouvrante. Autrement dit, en évoquant les luttes inter-générationnelles, on évite de parler de conflits socioéconomiques.

En créant des catégories, on crée des incitatifs à l’homogénéité: un Y, tout comme un scorpion ou un dragon de bois, doit agir de telle façon pour réaliser son identité.

Sur l’autre versant, on retrouve les débats contemporains autour de l’«équité inter-générationnelle» et leur lot de problèmes. Ce concept concerne toujours le plus-tard, il faudrait adopter des mesures maintenant pour une équité à venir; sans se poser la question de l’équité entre générations ici et maintenant, comment peut-on intégrer les différentes générations entre elles à l’heure actuelle?

Ensuite, seconde dimension politique du discours générationnel, pour paraphraser Horkheimer et Adorno dans La dialectique de la raison, l’étiquette est un élément de production sociale de la psychologie individuelle caractéristique d’une volonté de planification du réel. Cela commence dans le marketing, en tentant d’orienter les comportements de consommation pour les arrimer au monde des marchandises produites et assurer l’harmonie économique. Mais il serait illusoire de croire qu’une cloison existe entre l’économique et le politique, alors que les structures et pratiques du premier débordent de plus en plus dans le second—marketing politique; opposition stérile de partis qui se distinguent de moins en moins dans les faits sans pourtant que leurs débats se fassent de manière moins spectaculaire, sur fond d’implacable «discipline budgétaire» qui restreint toujours plus l’éventail réel des choix (le cas grec, à cet égard, agit comme révélateur). Il y a donc planification: élaboration d’un cadre dont rien ne doit déborder, distinction sans conséquence de différentes positions à l’intérieur de celui-ci. La maison est construite, mais vous pouvez choisir les coloris. Et, en aucun cas, la typologie des comportements associés aux différentes catégories générationnelles ne vient remettre en question cet ordre.

Cette volonté planificatrice, en tant que réflexe totalitaire, en vient à nier la vie elle-même en tant qu’exploration et déploiement des possibles. Ou, pour le dire dans les mots de Kundera: «Parce que le désir d’ordre veut transformer le monde humain en un règne inorganique où tout marche, tout fonctionne, tout est assujetti à une impersonnelle volonté. Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre. Ou, inversement, le désir d’ordre est le prétexte vertueux par lequel la haine de l’homme pour l’homme justifie ses forfaits.»

Cette volonté planificatrice, en tant que réflexe totalitaire, en vient à nier la vie elle-même en tant qu’exploration et déploiement des possibles.

Il ne s’agit pas d’opposer un individualisme au nivellement catégoriel du discours générationnel, mais plutôt de prendre un pas de recul et de revendiquer l’idée que la vie humaine ne saurait être ramenée à une liste de caractéristiques. Non pas s’empêcher d’utiliser des concepts, mais ne pas les fétichiser. Car, de manière consciente ou non, le jeu des étiquettes auquel participe le discours générationnel agit comme contrainte. Il faut prendre le parti du singulier inépuisable au nom de possibilités politiques non réalisées qui sont de l’ordre du commun.