Illustration par Odrée Laperrière

Vie et mort du French cancan

À l’essai sur une fascination causée par des physalis le corporatisme culturel une justicière sérielle la disparition des lions de plâtre.

Moi, je ne me tiens pas dans les cocktails sur le Plateau. Je vais au Costco, au Canadian Tire, au St-Hubert, au IGA.
— Réjean Tremblay

 

Tell me, how do you think you’re free when you act like property?
— KRS-One

 

La forme est ovoïde. La couleur, ambre, environnant la teinte «confiture d’abricot» de la section «vibrant» d’un présentoir SICOMD. Monté sur un lit de mousse et de copeaux de cacao, le physalis se présente comme un corps étranger, un aéroglisseur à la jupe imperméable au mélange homogénéisé en bain-marie sur lequel il flotte. Reproduite plus d’un millier de fois, une mousse au chocolat, servie dans un verre cylindrique et coiffée d’un physalis—une cerise de terre—sera déposée devant les invités d’un comité de réception dans un hôtel de la grande région métropolitaine.

Comme plusieurs autres, cet établissement hôtelier accueille toutes les semaines des événements fédérateurs du circuit corporatif: conventions, congrès, conférences, comités spéciaux, réunions d’actionnaires, ateliers de motivation et bien plus encore. À l’instar des sports d’équipe, dans le corpo, perdre ou gagner s’accomplit en groupe. Une culture à vocation collectiviste se heurtant au paradoxe de l’individualisme et des poursuites mercantiles régit donc un pan du «devenir-corpo» auquel se frottent les insulaires académiques vernis de bonnes intentions au moment de leur sortie de l’usine à diplômes.

Pour illustrer cette boutade, je ne peux que repenser à un passage du Voyage au bout de la nuit, décrivant l’arrivée de Bardamu dans la grande «caverne fécale» du New York des foules indistinctes et du carnaval capitaliste, où se vit paradoxalement un «joyeux communisme du caca»; sensiblement la même dégoulinade bilieuse qu’allait peindre Mehdi Belhaj Kacem dans Cancer, soixante ans plus tard, au sujet des masses estudiantines: «Quand tous auraient pris connaissance de leurs résultats et de leurs sorts pour l’année à venir, ils repartiraient. L’action de déjection se ferait alors en sens normal avant cependant ralenti discontinu, traînante chiasse morcelée quittant l’intestin pédagogique».

Le chemin de croix des premiers emplois qui s’offrent à l’insulaire universitaire au terme de son parcours lui permet de redéfinir son idée des mots «course», «gymnastique», «effort» et «motivation», au-delà du péribole où s’enceintait la matière grise jusqu’à récemment. L’une de ses premières questions sera sans doute «est-ce dans la nature des emplois ramassés comme des chats du 1er juillet de prendre de l’expansion à même leurs employés, tels des agents pathogènes ambitieux?».

Une mise à pied particulièrement colorée, durant laquelle la division web d’une entreprise pour laquelle j’ai travaillé se vit montrer la porte par un gestionnaire haut placé, à l’intitulé flou et au pantalon mou, me fit prendre conscience des limites de l’un de mes aphorismes préférés. Bertold Brecht écrivait qu’un théâtre où l’on ne rit pas est un théâtre duquel on doit rire. Que doit-on faire alors dans un théâtre où l’on ne rit qu’en boîte, comme celui où ce monsieur agissait en figure symbolique idéale du bosseux-de-faiseux, lorsqu’il ajouta «if you have questions in French, X here will answer them» (98% des individus concernés étaient francophones)? Si la beauté est ce qui sauvera le monde, la culture corporative est donc, à première vue, une avenue où aucun levier salutaire ne sera trouvé.

 

Le ver dans la pomme

 

Non merci, sans façon, gardez-moi de la peste, du typhus et de l’esprit raisonnable
— Jana Černá

 

Personne morale, généralement de droit public, constituée de personnes physiques et/ou d’autres personnes morales, la corporation fait indéniablement appel à l’idée d’un ensemble homogène; d’un «corps». La volonté fédératrice au sein d’un «corps» de métier n’est pas nouvelle. Avant l’ère des conseils d’administration, des regroupements présageaient le tout à travers des pratiques comme la passation des états et le compagnonnage.

Souvent si près de notre idée de la culture d’entreprise que les deux semblent rouler en tandem, à mon sens, la culture «corpo» est un appendice obséquieux de l’entité invisible smithtienne, cette main de marionnettiste qui s’agite pour offrir une prostatite aux fantoches de son théâtre. Le thinking corpo a tout à voir avec la suppression d’une sensibilité esthétique et la volonté paresseuse de reproduire une formule gagnante. On y distinguera le résultat d’une grisaille au sein de l’esprit de corps qui anime une association professionnelle et qui, d’une certaine manière, s’avère commune à un large éventail de domaines sans connexité; le spectacle d’une obsession de la routine et de la rediffusion.

Et il est impossible de vieillir lorsqu’on est une rediffusion. C’est ce que le circuit [culturel] corpo propose. Voilà pourquoi les agences spécialisées dans l’événementiel et les conférences sont un bestiaire des idoles de la génération Jeunesse d’aujourd’hui—et, taux de mortalité oblige, de la génération X. De l’entomologiste qui palpait du lombric dans le cadre d’une émission éducative, en passant par l’ancien médaillé olympique, le 246e à avoir grimpé l’Everest, l’électricien qui a tout laissé tomber pour partir un an en voyage qui vit maintenant de ses exposés sur la valeur du moment présent, jusqu’à l’animateur de radio qui doit payer son divorce et l’asphalte de sa maison à Neufchâtel, et au chroniqueur d’émission proto-soft-sexu qui s’est ouvert un restaurant, tout y passe. Ainsi entretiennent-ils l’illusion d’une proximité, tout en s’assurant une seconde carrière. Généralement payés au-delà de 5000 tomates pour une apparition («raboudi, raboudon, trois coups d’zob et puis s’en vont»—pour citer de nouveau Belhaj Kacem), on joue tout de même du coude pour les avoir sur le circuit corpo.

Ainsi, hameçonné par la gravité du 9 à 5, combien de fois me suis-je retrouvé en ligne chez le concessionnaire alimentaire de mon employeur, pour y constater la place prépondérante qu’occupaient des réclames annonçant la venue de motivateurs et rappelant vaguement ce que les anglophones qualifient d’aspirational porn [le lecteur peu familier avec cette expression voudra se référer à la capotante tétrachiée d’images motivationnelles qui embourbent son ou ses réseau(x) social(aux)]? La réponse: probablement aussi souvent que j’ai fréquenté la cafétéria. Et avec le recul, les mots d’une amie au CV bien fourni me reviennent inéluctablement en tête: «ma formation de monitrice de terrain de jeu me sert beaucoup plus que mes diplômes». Motivation tous azimuts, nous sommes en situation d’apprentissage, les amis.

Culture du beige, le corpo est donc la mise en corps d’une componction rassurante pour ses ténors, lesquels aiment claironner afin d’alimenter le fantasme nécessaire de la convergence des voix qui les entourent. De cette volonté ostensible naîtra, comme on le verra plus loin, le besoin de faire appel à des esprits des sphères «créatives», tout en imposant des limites prévisibles et des gabarits souvent peu inventifs. Si certains parlent d’image de marque, de ligne de parti ou de philosophie d’entreprise, d’autres parleront de turd polishing [polissage de fèces]. À ce titre, cette pratique est loin d’être exclusive aux entreprises dont les politiques austères et les employés navrants laissent transparaître l’empreinte la plus visible de cette culture. Si le diable est dans les détails, c’est que la réelle perversion se joue de manière subtile. C’est pourquoi le conformisme corpo, lorsqu’appliqué à une girandole de sphères de la culture (par le biais de journées thématiques, de publireportages, de spins partisans et d’autres instances du capitalisme à visage humain) est peut-être plus nocif que lorsque confiné au milieu des cubicules. La raison en est fort simple, dans un cas, on alimente la machine d’une manière convenue, alors que dans l’autre, on nivèle de manière à donner de la crédibilité à des pratiques dont on devrait se moquer. C’est là d’ailleurs le piège de l’ironie utilisée à outrance : finir par aimer ce que l’on tourne en dérision et se retrouver avec rien d’autre qu’un distillat d’épigones s’entre-autodérisant. Quelqu’un s’explique la vague d’abouliques fluo qui déferla sur le Québec vers 2006? On en sait aujourd’hui quelques-uns recyclés dans la publicité, la mode et les conférences orientées vers les cerveaux créateurs du Tout-Montréal, ambitionnant de «nourrir le monstre» avec du contenu. Qui déjà écrivait que l’homme qui se noie s’agrippe à l’eau? La réponse après la pause Fido-vieux-habits-de-neige-fluo…

À l’heure où le métier de journaliste est en déclin et que les métiers de la sphère des relations publiques sont en pleine croissance, il n’est d’aucune surprise de constater que tandis que les internautes s’offrent le privilège d’utiliser des logiciels comme adblock, afin de bloquer les publicités intrusives, les marques n’ont d’autre choix que de se positionner comme des créatrices de contenu, afin de camoufler la publicité.

Une citation créditée à l’artiste Banksy vient peut-être clouer le cercueil des aspirants créateurs:

The thing I hate the most about advertising is that it attracts all the bright, creative and ambitious young people, leaving us mainly with the slow and self-obsessed to become our artists. Modern art is a disaster area. Never in the field of human history has so much been used by so many to say so little.

À ce titre, deux publivores faisaient récemment paraître un abécédaire intitulé Tout ce que les publicitaires ne vous disent pas. Sous la rubrique «P», ceux-ci abordent la question suivante : «les pancartes sont-elles un artefact du passé ou demeurent-elles un outil de communication pour les candidats des partis?». Quoi que la réponse des auteurs demeure assez concise, un point soulevé mérite d’être cité et considéré à l’aune des effets collatéraux du grand tout-corpo : «Ce sont la culture politique, la volonté de reproduire une formule gagnante et la peur de commettre une erreur à l’avantage de l’adversaire qui poussent les partis au plus grand conservatisme et à l’uniformité des pancartes». En guise d’exemples de campagnes politiques qui divergèrent de ces normes conservatrices, les auteurs parlent de la campagne du camp du Oui, au référendum de 1995, et des affiches sur fond noir de la candidate du «vrai changement», Mélanie Joly, aux dernières élections municipales montréalaises. Ironiquement, l’ouvrage publié aux Éditions La Presse ne fait pas état du fait que la candidate du «vrai changement» a fini par changer d’idée et se tourner définitivement vers la politique fédérale, en briguant la circonscription d’Ahuntsic-Cartierville pour le Parti Libéral du Canada—lequel s’est depuis doté de pancartes «qui osent» sur fond noir, dans le cadre de la course électorale 2015 Les auteurs ont visiblement aussi décidé de taire le fait que Madame Joly fut durant cinq ans associée directrice chez Cohn & Wolf, une boîte de relations publiques dont le vice-président, François Crête, fut directeur de cabinet de l’ancienne ministre de l’Éducation, des Loisirs et du Sport, Line Beauchamp. Monsieur Crête figura d’ailleurs parmi les invités au micro de la commission Charbonneau, notamment en lien avec une courte implication, avec l’aval de sa ministre, dans le dossier d’Énergie Carboneutre, duquel il se serait retiré précipitamment, après avoir été averti que des gens «louches» (selon les mots de Radio-Canada) se trouvaient derrière ce dossier défendu par l’ex-ministre Tony Tomassi.

Vue sous cette angle, la culture corpo est donc, au mieux, une culture de fabulation, et au pire (entre autres), une culture de couardise; tout le contraire de l’esprit d’initiative et d’entrepreneuriat. Ses mots d’ordre s’avèrent apparentés à la fausse théologie du prédicateur qui ahurit les masses en usant de tous les trucs du métier de forain pour faire croire qu’à titre de vendeur de Christ-notre-Sauveur, il peut revendiquer le droit d’entretenir une relation particulière avec lui. À ce titre, nous nous souviendrons de la débandade que subit le prédicateur évangéliste Marjoe Gortner—dont la crise de conscience inspira le documentaire d’Howard Smith et Sarah Kernochan qui remporta l’Oscar du meilleur film documentaire en 1972.

L’historien israélien Yuval Noah Harari, auteur de Sapiens: A Brief History of Mankind, soulignait récemment dans un court texte l’importance qu’avaient joué la flexibilité et la coopération dans l’évolution de l’être humain. Grosso modo, sa prémisse est celle-ci: si l’être humain, il y a 70 000 ans, était une espèce encore plus insignifiante que la méduse ou le pic-bois, une qualité différentielle doit l’avoir aidé à évoluer. Cette qualité, selon Harari, est notre capacité à simultanément coopérer et à utiliser la fiction:

Only Homo sapiens can cooperate in extremely flexible ways with countless numbers of strangers. […] Put 100,000 chimps in Wall Street or Yankee Stadium, and you’ll get chaos. Put 100,000 humans there, and you’ll get trade networks and sports contests […] Prisons, slaughterhouses and concentration camps are also systems of mass cooperation. Chimpanzees don’t have prisons, slaughterhouses or concentration camps.

Yet how come humans alone of all the animals are capable of cooperating flexibly in large numbers, be it in order to play, to trade or to slaughter? The answer is our imagination. We can cooperate with numerous strangers because we can invent fictional stories, spread them around, and convince millions of strangers to believe in them. As long as everybody believes in the same fictions, we all obey the same laws, and can thereby cooperate effectively.

This is something only humans can do. You can never convince a chimpanzee to give you a banana by promising that after he dies, he will go to Chimpanzee Heaven and there receive countless bananas for his good deeds. No chimp will ever believe such a story. Only humans believe such stories. This is why we rule the world, whereas chimps are locked up in zoos and research laboratories.

«Coopérer et utiliser la fiction». «Ne pas mordre la main qui nous nourrit». «Pas de ‘‘je’’ dans le mot ‘‘équipe’’». Dans le corpo, coopération et fiction vous renvoient à un trésor de photos iStock; un spectacle rassurant, où les ceintures sont bouclées, les sourires sont polis et les familles, de la couleur de votre choix.

 

Du cancan au karaoké

 

Née à Montmartre, une danse baptisée le quadrille naturaliste se pratiquait déjà dans les années 1830, avant d’être découverte par un Anglais qui ramena celle-ci chez lui et la rebaptisa French Cancan. Initialement un pied de nez à la bourgeoisie et à l’élite (ou ce qui en restait alors), le cancan revint plus tard à Paris et, en 1889, avec l’ouverture du Moulin rouge, atteint son paroxysme. Particulièrement portées sur la symbolique du geste, chacune des figures du cancan exprime quelque chose de spécifique. Par exemple, la figure de la «cathédrale», qui consiste en un levé de jambe effectué par deux danseuses face à face, et dont la jointure des talons donne corps à une forme qui rappelle la nef d’une église, visait, à l’origine, à choquer les bourgeois et à brasser le Canayen du clergé (au même titre que la fameuse finale du dévoilement du postérieur).

Aujourd’hui, plus personne n’est courroucé par ce qui se fricote au Moulin rouge. Il serait sans doute plus choquant pour le visiteur de ne pas retrouver une certaine convention au niveau de la finale et des figures performées. «Je veux être remboursé, je n’ai pas vu de postérieurs à la fin du spectacle». On revient ici à l’idée de la coopération et de la fiction. «Je paye, jouez ce que je veux entendre». Un algèbre du paraître et du devenir qui trouve une équivalence dans les échanges corpo et la logique de l’utilisateur-payeur.

Loin de présenter les embarras de la liberté de choix, la culture corpo fait preuve d’un manque total de surprise même quand elle prétend vouloir surprendre. Le normopathe s’en trouve d’autant plus conforté. C’est que peu importe l’huile dont elle se lubrifie, la machine n’a qu’une seule fonction: assurer sa survie. L’économiste nobélisé Milton Friedman l’exprimait ainsi, en 1962, dans Capitalism and Freedom:

La responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroitre ses profits. Les entreprises n’ont d’autre responsabilité que de gagner de l’argent et quand, animées par un élan de bienveillance, elles tentent d’assumer des responsabilités supplémentaires, il en résulte souvent plus de mal que de bien.

Des énoncés tels «cet événement vous promet de grandes surprises cette année» signifient au fond qu’une journée sera en harmonie avec le rapport temps/nouveauté au sein de votre quotidien. Dans un hypothétique graphique à deux axes, on parlerait ici d’une ligne droite. Un exemple exquis me fut cité par un ami qui m’expliqua un jour comment l’une de ses connaissances avait dû assurer la coordination de deux journées de signatures pour les joueurs d’une équipe de hockey professionnelle. La tâche impliquait de s’assurer que les athlètes aient tout ce dont ils avaient besoin durant les avant-midis qu’ils passeraient à signer plusieurs centaines d’items promotionnels aux couleurs de l’équipe, dans une salle d’hôtel cinq étoiles. Le matos serait ensuite utilisé tout au long de l’année par des fondations, des entreprises et des organismes, lesquels allaient parfois se racheter les babioles entre elles lors d’encans et de levées de fonds. Une autre partie irait en prix de présence, en cadeaux pour les enfants hospitalisés, etc. Similaire à la remplaçabilité faisant partie des arcanes des descriptions de tâches en entreprises, il n’apparaissait pas trop pertinent de questionner le tout.

Et qui oserait conspirer contre tout cela?

Déstabilisante est la liberté d’expression en dehors des confins lénifiants de la culture corporative. Pourtant, aucun de vos droits, aucune de vos envies fondamentales ne vous semblera brimés lors de votre passage dans le maquis corpo. En fait, la cohésion du grand tout-corpo vous apparaîtra probablement plus transparente que l’idée de faire autre chose. Et par ailleurs, vous aurez toujours le loisir oiseux de détester votre affectation et de rire de vos collègues.

Il s’agira, semblera-t-il, de la meilleure manière de vous en sortir, du moins en attendant cet emploi dans une boîte plus créative. Vous connaîtrez les rouages de l’expérience client et aurez compris et ciblé le dénominateur commun lorsqu’on parlera de «contenu ludique qui stimule les communautés web». Avec un peu de chance, votre nouveau collègue, peut-être adepte du nœud papillon, se plaira à aborder le sujet lorsque vous le croiserez à la salle de bain. Avec un peu plus de chance, ces moments passés à la salle de bain s’avèreront pour vous une échappatoire, car vous aurez compris que la liberté se trouve sur le trône d’un autre étage, là où personne dans la tour ne reconnait vos souliers.

Si le rapprochement avec le cancan est facile, celui avec le karaoké est peut-être encore plus révélateur. La culture corpo s’avère une touslesjourification d’une soirée de karaoké. Elle est celle du «c’est spécial… on n’est pas habitués à ça» et du «eille, c’est MA toune.» L’analogie est confondante: comment aura-t-on fait, collectivement, pour apprendre tant de refrains dont on ne peut que rire au quotidien? La seule réponse sera un bruit de fond, un «Hit Me Baby One More Time», un «Total Eclipse of the Heart» ou les «ho ho ho» du plus amer «Sweet Caroline» de votre vie de buveur. Et quand le tour de piste sera terminé, les crédits de traduction et les © souligneront une chose : les petits caractères sont plus importants et plus lucratifs que la performance et sa mise en scène prévisible. La conjugaison de l’idée de coopération et de fiction aboutira en cette parure qui donne aux époques un coloris monnayable; pensons ici à la récupération de typographies psychédéliques pour vendre des soirées thématiques en manque de raffinement et des déguisements d’Halloween, ou plus récemment, à l’obsession des trois ou quatre mêmes polices de caractères, jumelée à de grands espaces vides et à un assortiment de pots Masson pour suggérer l’urbanité bohémienne. Donnez la chance à un négociateur habile de convaincre les croulants, et vous vous retrouvez avec une nouvelle image de marque pour un produit déphasé. Le turd-polishing, c’est aussi utiliser la présumée « authenticité » pour mettre en marché des épigones.

 

On pourra toujours aller travailler en jeans le vendredi: refouler le malaise par l’humour

 

A black mass, today, would consist of the blasphemy of such ‘‘sacred’’ topics as Eastern mysticism, psychiatry, the psychedelic movement, ultraliberalism, etc.
— Anton Szandor Lavey, The Satanic Bible

 

Héritage des be-ins, bed-ins, love-ins, die-ins, sit-ins, etc., la réappropriation périodique (la plupart du temps, non spontanée) des espaces publics par des masses donne lieu à ce qui semble être la seule forme convenue et autorisée d’action citoyenne : les journées thématiques.

Loin de moi l’idée de rire de l’initiative de réclamer sa rue huit heures par année afin d’y poser quatre carrés de tourbe et d’y jouer de l’ocarina. Néanmoins, le parallèle entre l’insignifiance des Journées mondiales, des rassemblements ponctuels pour se donner bonne conscience et des casual Fridays est si frappant que l’on peut se demander si l’on ne trouvera pas des traces de sang dans son urine, au sortir de cette gymnastique mentale. Pour calmer cet embarras vis-à-vis les velléités du slacktivisme, j’aime me remémorer les paroles que William S. Burroughs prononça lorsqu’il rencontra les babouins, drills et mandrills de Timothy Leary, exaltés à l’acide lysergique diéthylamide:

Burroughs came to Harvard and looked at us and said we were like hopeless. He said: “if I hear one more story of someone takin’ a drug and discovering God, man, woman, love or the meaning of life, I’m gonna vomit on my shoes”.

L’imprécision qui régit les masses s’abandonnant à la culture corpo contraste avec l’individualisme qui motive le tout, nous l’avons déjà mentionné. La prolifération de mèmes, d’articles humoristiques et d’objets à collectionner qui tournent en dérision le jargon corpo et la culture du cubicule témoignent de l’ampleur du ratissage de ladite culture—que l’on pense aux articles de The Onion, aux calendriers Corporate Bullshit, aux sites web dédiés à générer du lorem ipsum corpo, aux séries telles Gentlemen Lobsters, The IT Crowd ou à The Office.

Le philosophe Christian Saint-Germain soulignait que les petits peuples n’ont pas de philosophes ; ils n’ont que des «répétiteurs» ou des imitateurs de ce qui se pense ailleurs, des franchisés avec leurs franchiseurs admirables comme dans les contrats de dépanneurs. Des esthètes aussi qui connaissent le latin, le grec, l’allemand, dont l’érudition émerveille les vieilles filles.

Point habitué au «vieil argent» [old money], le Québécois—d’expression française, du moins—fait figure d’excellence lorsqu’il s’agit d’avoir l’air parvenu. Est-ce l’une des raisons qui poussent ici tant d’individus à se dire que lorsque les riches s’enrichissent, tout le monde s’enrichit? Le point est discutable. On a qu’à envisager l’impressionnante quantité d’États-Uniens prête à conduire plus d’un coin de rue pour zieuter Donald Trump coiffé d’une casquette (vif souvenir ici de Tom Hanks, dans Une ligue en jupons, invectivant l’arbitre d’un: « on t’a jamais dit que t’avais l’air d’un pénis avec une casquette »).

Néanmoins, l’absence d’une réelle tradition de multimillionnaires francophones vulgairement ostentatoires, couplée à la volonté de mettre de l’avant nos vedettes et notre industrie culturelle, en encourage plusieurs à ambitionner une place parmi les quelques 43 589 Québécois dont le salaire atteignait environ 542 000 $[1] en 2012. Si trois des neufs individus milliardaires du club sélect Québec inc. ont pu faire fortune avec une chaîne de dépanneurs où il est impossible de ne pas se faire offrir quelque chose qui ne se fume pas en achetant du papier à rouler et qu’un autre milliardaire a pu garnir son portefeuille grâce aux maisons de vieux, pourquoi ne pas tenter une incursion dans le vedettariat culturel? 50 000 Elvis fans can’t be wrong…

 

Étroit est le chemin où tous se pilent sur les pieds:
Quand les spéléologues de la médiocrité flairent l’oseille et se font justice

 

Le Salon du livre de Québec était l’hôte cette année d’une fantastique démonstration de verve de vendeur de balayeuses doublée d’une volonté de croissance digne d’une start-up carburant à l’argent venu d’on ne sait où.

Alors que les petits éditeurs de poésie et d’essais peinent parfois à attirer assez d’âmes pour payer le prix du tapis sous leurs pieds, un kiosque complet de la très prisée cérémonie de Tupperware à couvertures souples et rigides offrait le désolant spectacle de ses ambitions, en avril dernier.

Dans une tentative qui laissait presque croire que l’auteur vendrait son thriller «sexé-mou» par souscription, l’équivalent de l’erreur boréale semblait être passé dans la production de fascicules ornés d’un visuel vaguement semblable à l’affiche du bar Le Lady-Mary-Ann, distribués gratuitement, avec la mention «12 000 exemplaires».
Une incursion dans les méandres de la pensée de l’auteur par le Web annonçait que le livre était déjà traduit en anglais (24 000 exemplaires, marché oblige). Cette version portait un titre dont la syllabe finale était substituée par un X… comme dans DominatriX, ExcentriX, etc. On imaginait déjà Dan Bilzerian faire une ixième crise cardiaque, après absorption de Viagra mexicain et de caviar de béluga iranien, sur le plateau de tournage de l’adaptation cinématographique du roman.

La page Facebook de l’écrivain affichait aussi une photo de celui-ci en compagnie de Guy A. Lepage, avec la mention:

Pour espérer une présence à l’émission Tout le monde en parle, il faut d’abord que le roman […] soit digne des conversations de tous! En attendant, j’ai eu le plaisir de me retrouver en compagnie de Guy A. Lepage le week-end dernier au Salon du livre de Québec, l’extrait de mon roman en main. En espérant qu’il y aura une prochaine fois…

En poussant légèrement les recherches, on apprenait que ce livre est le premier à bénéficier d’un stand complet dans les salons du livre pour seulement un extrait, et qu’il jouit d’un budget promotionnel dépassant les 100 000 $. Le site web du distributeur de cette nouvelle merveille québécoise mentionnait aussi que le lancement serait parmi les plus grands lancements de livre québécois, sinon LE plus grand (sic)…

Sur une note plus sérieuse, le compte Twitter du même auteur nous informait que celui-ci avait des billets en première rangée pour un spectacle de Guy Nantel. On lui aurait souhaité que l’un des vox-pop du savant humoriste lui fasse comprendre que les cinq ou six cents lecteurs qui peuplent le Québec n’étaient peut-être pas encore prêts pour le phénomène.

Le tout me rappelait l’histoire d’un immigrant asiatique d’expression anglaise qui avait acquis un dépanneur dans région de Gatineau et dont la tragédie avait été de se faire enseigner que «tycoon» et «ti-coune» (le nom de son dépanneur) n’avaient aucunes racines étymologiques communes.

Mais surprise, voici que le roman en question fait un tabac dans les zones périurbaines. Au moment de réécrire ces lignes (il a fallu se rendre à l’évidence que le triomphe dudit ouvrage dépasse le succès d’estime), celui-ci trône au sommet des palmarès chez Renaud-Bray et dans plusieurs librairies en dehors de l’île de Montréal. Il s’apprêterait d’ailleurs à traverser l’Atlantique pour «rentrer dans le lard» des cousins. Les marchandises promotionnelles—balles de golf, étuis pour iPhone, t-shirts, casquettes, etc.—seront-elles au rendez-vous dans les vieux pays? «Oui, papa!» aimerait-on entendre répliquer les protagonistes de l’iconique publicité québécoise pour le magasin Au bon marché. On espère que quelqu’un posera la question à l’auteur lors de sa prochaine séance de dédicace chez Jean-Coutu.

Ceci dit, l’individu est-il à blâmer? Doit-on y voir une plaie dont la cautérisation sera longue et pénible? Il est vrai que l’on a l’impression que le bon monsieur ne lésine pas sur la vigueur du pétrissage de l’entrejambe de son lectorat. Néanmoins, ce qui choque peut-être in petto, c’est de savoir cette œuvre commercialisable autant en pharmacie qu’en librairie, mais qui plus est, que son auteur a réussi à appliquer, en solo, les codes stylistiques nécessaires à convaincre tous les abonnés du bêtisier ayant constamment besoin de se faire expliquer le menu pour comprendre ce qui se trame sous leur nez. Ce déjà-vu, ce prévisible, ce convenu et cette réussite par-devers de ceux-ci sont peut-être la bosse dans le chemin qui nous fait sentir qu’un charlatan cherche à nous zigonner dans l’orifice culier en toute légalité, comme dans le corpo.

En aval de ces considérations, si l’on se dit que les deux publications les plus lues au Québec, durant les dernières années, furent la revue Qu’est-ce qui mijote, de Kraft Canada, et le magazine Touring, conçu par CAA Québec, on ne peine à imaginer ce que sera le monde [corpo] du futur. On s’y plaira comme on se plaît au Moulin Rouge, en touriste. Un monde qui a dans les yeux des feux de Bengale qui brûlent de manière sécuritaire sur un cupcake au glaçage pastel, avec une inscription linéale: «merci de m’ajouter à votre réseau»; un monde où des opportunistes mous et des carriéristes cools calculent la quantité de salive dépensée en paroles, en lèchements et en lubrifiant naturel sur les marchepieds des gloires à venir.

Dans ce carnaval de l’individualisme fédérateur, se passera-t-on même le mot pour se dire que le bonhomme est trop gros pour rentrer dans l’Bonhomme et que dépasse du zipper brisé le jupon de la matrone corporative obèse, cachée sous un entrelardement de fausse bonne volonté?

La parade passe probablement trop vite. La sécurité financière sera un mythe pour ma génération, prise entre le spectacle des relations publiques, les salaires de pee-wee, les reproches de gérants d’estrade et le taux d’endettement que la pétaudière encourage. «La maison payée, les enfants partis, on va s’aimer encore, à la vie à la mort»; tant d’uchronies que nous laisserons à Vincent Vallières—probablement sur le circuit corpo d’ici quelques années. Pour les autres, il ne restera qu’à paraphraser cette insulte à la dignité, soulevée par un sociologue québécois dans les pages de Liberté l’année dernière: «souris, je te paye». Seule consolation: les statues de lions devant les maisons se feront peut-être plus rares, a contrario des visites à l’hôtel.

[1] Statistiques fiscales des particuliers, année d’imposition 2012, dépôt légal : mai 2015, Gouvernement du Québec