Illustration par Sarah Joannette

La rébellion en Mi mineur

À l’essai sur les révoltes banlieusardes les croix gammées de Mick Jagger la revendication, des sixties à aujourd’hui une place des festivals marquante.

People say that your dreams
Are the only things that save ya
Come on baby in our dreams
We can live our misbehavior
— Arcade Fire

 

Sans vraiment le concevoir, je me suis perdu dans une jeunesse éternelle. Je me suis égaré à travers ces plaisirs inconditionnels qui se déroulent entre le bar du coin et le campus. Je me suis absorbé dans ces joies que me procurent la salle de classe, le métier d’enseignant, l’apprentissage, la réflexion et la liberté d’expression. J’ai parfois sombré dans le sourire d’une femme qui avait choisi de fréquenter mon univers, tout comme je me suis embrouillé au fond des bouteilles de vin, aussi bien que je me suis enfoncé dans cette musique qui se fait toujours l’écho de ma désinvolture. Et à force de m’abîmer dans ce quotidien de libertés oubliées, je n’ai trouvé rien d’autre, au fond de mes révoltes banlieusardes, que les sixties.

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En 1962, Malvina Reynolds fait paraitre le standard folk Little Boxes. D’un ton aussi moqueur qu’humoristique, elle dénonce les banlieues qui se développent durant l’après-Deuxième Guerre mondiale. Par sa musique, elle conteste l’uniformisation des modes de vie et la conformité qui en découle. D’une voix aiguë qu’on ne croirait pas engagée, elle chante l’histoire de ces garçons qui fréquentent l’université pour devenir avocats, médecins ou hommes d’affaires, et qui finissent tous semblables, dans des maisons semblables: les little boxes. Elle évoque ces bourgeois qui jouent au golf et qui boivent des martinis et ces enfants qui fréquentent les camps de jour. Tout ça, répète-t-elle, se retrouve dans de «petites boîtes» banlieusardes.

C’est à travers des propos comme ceux de Reynolds que la rébellion sociale et culturelle des années 1960 et 70 prend forme. À travers ces revendications, une prise de conscience surgit dans les sociétés occidentales et engendre un changement graduel, mais radical, des valeurs sociales. La sexualité libre et la consommation de drogues, ainsi, deviennent des choix individuels sur lesquels la société exerce de moins en moins de restrictions. Dans la rue, comme dans les communes et sur les campus, un mouvement canalise ces changements culturels et les véhicule entre autres par l’entremise de la musique: celle-ci renferme aujourd’hui toute l’historicité de ce mouvement.

Et à force de m’abîmer dans ce quotidien de libertés oubliées, je n’ai trouvé rien d’autre, au fond de mes révoltes banlieusardes, que les sixties.

Paru en 1966, l’album Blonde on Blonde de Bob Dylan débute en force avec Rainy Day Women #12 & 35, une chanson mieux connue pour les paroles répétitives de son refrain: «everybody must get stoned». Cette formulation, croit-on, n’est pas digne du plus grand poète de cette génération. Mais dans ce cas-ci, il n’est pas question d’esthétique: pour Dylan, c’est d’abord une revendication. Au Québec, en 1973, la même réalité se manifeste dans l’oeuvre de Robert Charlebois, alors qu’il chante le classique Entre deux joints.

À la même époque, Jim Morrison affirme: «girl we couldn’t get much higher» dans Light My Fire; Jimi Hendrix, lui, nous enivre avec les sons de Purple Haze, qui font allusion à un type de cannabis de couleur pourpre. Des chansons célèbres comme Strawberry Fields Forever des Beatles et Jumpin Jack Flash des Rolling Stones font référence aux effets de l’héroïne. Aussi, le groupe Jefferson Airplane nous livre le classique Somebody to love une pièce qui fait dire à la chanteuse Grace Slick:

When the garden flowers
Baby, are dead, yes
And your mind, your mind
Is so full of red

Don’t you want somebody to love,
Don’t you need somebody to love,
Wouldn’t you love somebody to love,
You better find somebody to love

Manifestement, le même son de cloche se fait entendre du côté du sexe et de l’amour. En 1967, les Rolling Stones sont invités au Ed Sullivan Show. Au programme, ils donnent une prestation de la chanson populaire du moment, Let’s Spend The Night Together. L’animateur-vedette aux idéaux plutôt conservateurs, Ed Sullivan, est catégorique concernant le contenu de cette pièce: «Either the song goes or you go», dit-il au jeune chanteur des Rolling Stones, Mick Jagger. On trouve ensuite un compromis et une fois en ondes, Jagger prononce les mots suivants: «let’s spend some time together». Cette version tempérée des paroles est définitivement plus acceptable aux oreilles d’un public qui n’a pas encore compris que, comme le chante alors Bob Dylan, les temps changent—«The times they are a-changin’». Chaque fois qu’ils répètent les paroles modifiées, Jagger et le bassiste du groupe, Bill Wyman, font les gros yeux devant la foule et les téléspectateurs. Après la pause publicitaire, les Rolling Stones reviennent sur scène vêtus d’uniformes nazis arborant des croix gammées. Furieux, Ed Sullivan ordonne leur départ immédiat.

À l’époque de l’arrivée de la pilule contraceptive et de l’émancipation de la femme, les Rolling Stones ne sont pas les seuls à aborder la transformation des rapports intimes. Dans A Day in the Life, John Lennon évoque l’envie érotique en chantant «I’d love to turn you on». Puis en faisant référence à une vie domestique libérée de l’institution du mariage, Joni Mitchell chante dans My Old Man (1971), extraite de son légendaire album Blue:

We don’t need no piece of paper 
From the city hall 
Keeping us tied and true 
My old man 
Keeping away my blues  

Au-delà des drogues et du sexe, l’éthos des années 1960 et 1970 se manifeste aussi par l’esprit de rébellion et la remise en question de toute forme d’autorité. À l’époque de la Guerre du Vietnam, de Mai 68 et, du côté du Québec, de la Révolution tranquille, on assiste à un réel «coming of age» des sociétés démocratiques et modernes. On veut enclencher une évolution sociale accélérée en réclamant un monde de paix et d’amour.

John Lennon chante Give Peace a Chance en 1969 et Neil Young fait allusion, dans Ohio, aux quatre étudiants de l’Université d’État de Kent qui ont été tués, le 4 mai 1970, sur leur campus par des membres de l’Ohio National Guard lors d’une manifestation contre la Guerre du Vietnam. Enfin, un favori personnel, le groupe britannique Ten Years After exprime une réelle indignation dans I’d love to change the world, parue en 1971. Les paroles dévoilent un abandon, une volonté de changer le monde, mais aussi la constatation que c’est peut-être impossible.

World pollution, there’s no solution
Institution, electrocution
Just black and white, rich or poor
Them and us, stop the war 

I’d love to change the world
But I don’t know what to do
So I’ll leave it up to you

Dans les années 1970, la rébellion sociale est exprimée par l’expérimentation musicale. Des albums comme Thick as a Brick de Jethro Tull, The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars de David Bowie et L’Heptade d’Harmonium représentent tous une nouvelle manière de faire de la musique populaire: des chansons de quinze minutes, des orchestres symphoniques agencés à des sons de guitares électriques, des cris et des transes de plusieurs minutes en fin de pièce, des paroles qui sont de véritables poèmes épiques.

Au-delà des drogues et du sexe, l’éthos des années 1960 et 1970 se manifeste aussi par l’esprit de rébellion et la remise en question de toute forme d’autorité.

Dans l’ensemble, on propose une nouvelle vision du monde à travers la musique. Même parmi les musiciens qui ne sont pas explicitement revendicateurs, on parle d’un nouveau projet de société basé sur l’ouverture d’esprit, la créativité et l’émancipation individuelle.

L’éthos des années 1960 est beaucoup plus présent qu’on le croit dans l’esprit de la jeunesse d’aujourd’hui. C’est un acquis culturel qui semble se manifester dans l’idéalisme des jeunes, même des enfants. C’est le rêve. C’est une façon de voir le monde autrement. C’est l’idée que tout est possible. C’est la curiosité. C’est la soif d’apprentissage et d’expériences.

Aujourd’hui, les jeunes expriment encore certaines remises en question des formes d’autorité. Par exemple, les théories conspirationnistes qui fusent dans l’esprit de plusieurs, malgré une crédibilité souvent discutable, sont tout de même une preuve incontestable de cette attitude rebelle. Toutefois, le sexe prénuptial et la consommation de drogues douces sont maintenant considérés comme des comportements normaux et largement acceptés. Ce ne sont plus des actes de rébellion. Forcément, il devient plus difficile de se rebeller en 2015, si les grandes revendications des années 1960 sont aujourd’hui choses communes.

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Le 22 septembre 2011, je me suis rendu au Quartier des spectacles de Montréal pour assister, en compagnie de plus de 100 000 spectateurs, à la prestation gratuite qu’offrait alors Arcade Fire. Le groupe venait de faire paraître son album The Suburbs. Contrairement à ce que chantait Malvina Reynolds, à son époque, j’assistais ce soir-là à une discrète célébration de la banlieue à travers la musique. Comme elle est originaire d’une banlieue, Saint-Lambert, comme moi de Beaconsfield, je m’associais aux sentiments qu’évoquait Régine Chassagne, une des membres fondatrices de la formation, au sujet de l’enfance banlieusarde. Les images projetées d’enfants qui se promenaient à bicyclette me faisaient ressentir une nostalgie réconfortante.

L’album d’Arcade Fire ne voulait sans doute pas faire l’éloge de la vie de banlieue, mais ce n’en était pas non plus une critique ouverte. Le leader du groupe, Win Butler, a d’ailleurs affirmé dans une entrevue qu’il a donnée à The New Musical Express que l’œuvre n’est «ni une lettre d’amour ni une accusation de la banlieue.» Cette vision équilibrée nous montre qu’en fait, il n’y avait pas vraiment de volonté politique derrière cette musique.

J’ai alors pensé que le groupe et son public avaient en fait embrassé les acquis des années 1960, de sorte que l’esprit rebelle qui le sous-tend s’était, avec le temps, tempéré. Je remarquais que cette foule de jeunes se distinguait de la débauche du Festival de Woodstock, en 1969. Sans se réclamer d’une acceptation totale du conformisme, le public ne rejetait pas l’ordre social. Cette vision modérée est, à mon sens, un gage de bonheur: alors qu’une acceptation aveugle serait aliénante, la rébellion constante est certainement épuisante.

Je voyais autour de moi bien des garçons et des filles qui fumaient du pot et buvaient de la bière; les deux personnes devant moi, qui semblaient vivre les balbutiements d’une relation amoureuse, allaient sans doute rentrer chez l’un pour un bref moment d’intimité. J’en ai alors conclu que tout ce que revendiquait la musique des années 1960 était aujourd’hui sensiblement toléré, accepté ou promu, voire institutionnalisé. L’organisation même de cet événement témoignait d’un certain conformisme assumé: une présence accrue des gardiens de sécurité pour assurer la convenance de la foule,  l’omniprésence des affiches publicitaires—TD Canada Trust, la ville de Montréal, le gouvernement du Québec, l’Agence métropolitaine de transport, entre autres, pour nous rappeler les institutions derrière cet événement gratuit. Le véritable esprit rebelle se fait beaucoup plus rare, en ces années 2010. La rébellion a été institutionnalisée, elle coule dans notre sang, conformément aux normes et à notre continuelle civilité.  

Cette vision modérée est, à mon sens, un gage de bonheur: alors qu’une acceptation aveugle serait aliénante, la rébellion constante est certainement épuisante.

À force d’observer cette foule qui s’animait si posément, j’ai réalisé que plusieurs de nos actions quotidiennes—dont on oublie souvent la portée sociale—prennent leur source dans les revendications des années 1960. Je peux aujourd’hui, sans qu’on me fustige, me présenter à un rendez-vous Tinder et—après avoir fait la rencontre d’une belle étudiante en traduction ou en cinéma—me permettre de l’inviter chez moi en fin de soirée. Je peux aller m’éclater lors d’un vernissage au Cégep de Saint-Laurent en profitant de vin rouge à volonté. Je peux faire la fête dans un appartement Rue Sherbrooke Est, ou encore y discuter de politique, y réfléchir à la société et y considérer les arts tout en sirotant une bière. Je peux fumer un joint au Parc Laurier sans être nécessairement réprimandé par une autorité policière. Et alors que je fais tout cela, l’esprit rebelle des sixties vit par procuration dans mon âme.

Et qu’en est-il de la musique d’aujourd’hui? L’industrie est tellement diversifiée qu’il est difficile d’imaginer qu’un groupe restreint d’artistes puisse être porteur des revendications du temps. On ne fait généralement plus de la musique pour changer le monde, mais bien pour le sentiment d’extase qu’elle peut provoquer. Je vous parle des transes dont je suis victime quand je joue Don’t Look Back in Anger d’Oasis ou Bandages  de Hey Rosetta! à la guitare, seul dans mon salon ou dans des soirées bien arrosées alors que mes amis m’accompagnent en chœur. Je me rappelle aussi l’héritage de cette rébellion lorsque je peux entendre L’amour à trois de Stereo Total ou Tongue Tied de Grouplove sur les ondes d’une radio alternative alors que je numérise des résultats d’examen un beau matin au travail. Et quand je vais au Bain Mathieu à l’occasion de la Nuit Blanche de Montréal et que j’y vois une foule de gens—souvent bien enivrés—s’exprimer par la danse sans crainte d’être jugés par les autres, j’y vois aussi une manière de vivre la rébellion des sixties, dans toute la conformité de notre temps.

Pour la société d’aujourd’hui, la rébellion est devenue une institution. Si notre soif de liberté demeure indomptable, les individus ne sont plus à la merci de valeurs sociales qui déterminent les comportements et les actions des individus. Certes, je brosse un portrait plutôt glorieux de la vie sociale d’aujourd’hui, mais je considère que les idéaux politiques et sociaux des sixties ont largement été menés à bien. Il y a certainement encore du travail à faire, mais la rébellion se vit tous les jours à travers notre liberté d’exprimer et d’agir.

Si nous sommes les grands héritiers des revendications des années 1960, et qu’ainsi nous sommes libres et ouverts d’esprit, il faut nous assurer de ne pas devenir aliénés. Nous nous devons de maintenir cette rébellion à travers l’effervescence de notre expression artistique et intellectuelle. Il faut à tout prix maintenir notre contact charnel et spirituel avec les personnes qui nous entourent. Il faut faire de l’art dans le plus grand sens du terme. Il ne faut pas avoir peur de danser dans la rue ou de scander des slogans poétiques de nos balcons.  

Et nous pourrons toujours nous évader grâce à la magie de la musique, comme des rebelles institutionnalisés.

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Cet essai devait prendre fin avec la phrase qui précède. Mais une autre prestation musicale—cette fois-ci par Michel Rivard—a été révélatrice le 20 juin dernier, alors que j’assistais à la dernière soirée des Francofolies de Montréal, au même endroit qui avait accueilli Arcade Fire il y a déjà quelques années. Plus tôt ce jour-là, j’avais discuté avec une amie de cet essai,  déjà en édition. Étant sur les lieux qui m’avaient inspiré cette réflexion, je me faisais un plaisir de porter à son attention les indices mêmes qui m’avaient amené à penser à cette rébellion institutionnalisée: la publicité, la sécurité et la consommation raisonnable.

Au début du spectacle, le fondateur des Francofolies, Alain Simard, est monté sur scène pour faire quelques remerciements. À la mention du ministre responsable de la région de Montréal, Robert Poëti, et du maire de la ville, Denis Coderre, il y a eu quelques applaudissements de la foule.

Vers la mi-spectacle, Rivard a rejoint le public en interprétant Le Blues d’la Métropole. Cet hymne aux teintes politiques traite du mouvement hippie, puis de son éventuel relâchement:

J’avais un chum qui était correct lui
Mais je l’vois pus y est en prison dans l’bout d’Québec
Y a mis des bombes quand y a perdu ses élections
Si j’m’ennuie trop, vous êtes ben mieux, vous êtes ben mieux d’faire attention

Étonnamment, en ce soir de juin, Rivard a enchaîné Le Blues d’la Métropole sans même s’arrêter un instant, comme si c’était totalement naturel, avec Revolution des Beatles. Tout cela sous un immense logo de l’entreprise Bell et après avoir remercié messieurs le ministre et le maire.

Michel Rivard fait partie des pionniers parmi ces artistes québécois qui ont su véritablement moderniser notre musique à une époque où l’on modernisait nos valeurs. Quarante ans après avoir parlé d’un blues quant aux jours des grands changements, Rivard a fait appel à une chanson de ses idoles de ce temps, nous rappelant ainsi que la rébellion n’est pas terminée, qu’elle est continuelle et possiblement sans fin. La rébellion, finalement, c’est un mode de vie.

You tell me it’s the institution
Well, you know
You better free your mind instead…
Don’t you know it’s gonna be, alright

Comme le chante John Lennon, cette rébellion n’en est pas nécessairement une qui nécessite un renversement quelconque. Il faut d’abord savoir se rebeller contre notre propre esprit, ne jamais cesser de rêver et, par certains soirs de juin, être en mesure de s’évader grâce à la magie de la musique, comme de véritables rebelles institutionnalisés.