Illustration par Alexia Laferté-Coutu
Traduction par Danielle Orhan et Marjorie Ribant

Quel monde

À l’essai sur les plus lourdes pelletées de terre ces fosses qu’on ne referme jamais le bourgeonnement des pruniers une récolte inattendue.

Chers Wendell, Larry, Ed, Bob et Gurney,

 

 

Mes amis, j’ai un terrible poids sur la conscience.

Je ressentais le besoin d’écrire et de parler à quelqu’un et, comme je l’ai dit il y a longtemps à Larry, vous êtes les meilleurs confidents que je connaisse. Aussi, soyez un petit peu indulgents avec moi; je ne suis que souffrance.

Nous avons confectionné le cercueil nous-mêmes (George Walker, surtout). Zane, les amis de Jed et les membres de la confrérie ont creusé la fosse dans un joli endroit, entre le poulailler et la mare. Page a trouvé la pierre et l’a gravée. Tu aurais été fier, Wendell, en particulier du cercueil—en pin clair, bordé et orné de séquoia. Les poignées, en corde de chanvre épaisse. Et toi, Ed, tu aurais apprécié le tissu de revêtement. C’était une pièce de brocart tibétain, qu’Owsley avait donnée à la Mountain Girl il y a quinze ans, cousue d’or et d’argent, dont les motifs brun roux représentent des phœnix jaillissant des flammes. Le mois dernier, Bob, Zane chassait dans le champ de l’autre côté de la route et a tué une oie blanche comme neige. Je lui avais fait part de mon souhait de conserver le duvet. Susan Butkovitch a recouvert l’oreiller d’une soie immaculée, tandis que Faye, MG, Gretch et Candace ont piqué et agrafé l’étoffe à l’intérieur du cercueil.

Ce fut une belle journée à double titre, comme si l’hiver retenait son souffle, nous accordant une pause. Trois cents personnes environ se tenaient là et entonnaient les cantiques du carnet de chants que Diane Kesey avait photocopié—«Everlasting Arms», «Sweet Hour of Prayer», «In the Garden», etc. Avec tous mes cousins menant le chant et Dale au violon. Alors que nos voix vibraient sur «Blue Eyes Crying in the Rain», Zane, Kit et les garçons du voisinage qui ont grandi parmi nous tous transportèrent le cercueil jusqu’à la fosse. Le pasteur est aussi le surintendant de l’école de Pleasant Hill et connaît nos enfants depuis la maternelle. J’ai beaucoup appris sur Jed, des choses que j’avais oubliées, d’autres que je n’avais jamais sues – comme le fait qu’il était membre de la National Honor Society et qu’il avait terminé à la sixième place dans une classe comptant plus de cent élèves.

Ce fut une belle journée à double titre, comme si l’hiver retenait son souffle, nous accordant une pause.

Nous avons encore chanté. Les gens ont défilé et déposé des choses dans le cercueil. J’y placé ce sifflet en argent que j’avais toujours sur moi, avec la croix Hopi soudée dessus. L’un de nos frères a déposé une montre à quartz, qui sonnera toutes les quinze minutes pendant cinq ans. Faye a déposé une photo d’elle et moi devant le vieux bus, fourche à la Grant Wood en main. Paul Foster a déposé le petit livre relié de cuir du Nouveau Testament donné par son père, qui l’avait conservé durant ses soixante-cinq années de ministère pastoral. Paul Sawyer a lu Feuilles d’herbe tandis que les garçons ont chacun martelé le clou qu’ils s’étaient rappelé de mettre dans leur poche. Les Betas ont formé un cercle et fait circuler la tasse d’amour—un rituel que notre confrérie accomplit généralement quand un membre quitte le cercle pour se fiancer. (Jed, Zane et moi-même sommes tous membres, voyez-vous, sans parler de Hagen.) Et les garçons ont fait descendre le cercueil avec ces cordes que George avait coupées et tressées. Zane et moi avons répandu les premières pelletées de terre. Elles ont résonné comme les premiers coups de tonnerre de l’Apocalypse…

Mais c’est d’un moment antérieur dont j’aimerais vous parler à vous tous, en tant qu’écrivains, amis et pères… qui remonte à l’hôpital, dans la ville froide et grise de Spokane:

Il avait finalement commencé à bouger un peu. Zane et moi avions apporté des sacs en plastique emplis de neige pour envelopper sa tête dans l’espoir de stopper l’œdème qui s’ensuivrait, d’après ce que tous les médecins nous avaient dit, quand le sang affluerait dans le cerveau atteint. Et nous avons remarqué une réaction au froid. La neige que je lui ai appliquée sur les lèvres, par où passaient tous les tubes, afin d’apaiser leur dessèchement ensanglanté, a ensuite provoqué un léger mouvement des bras. Puis plus encore. Puis trop, les petites lumières de l’écran émettaient un bip de plus en plus rapide. J’ai alors couru jusqu’au téléphone pour appeler le motel, où je venais d’envoyer se reposer la plus grande partie de la famille.

Elles ont résonné comme les premiers coups de tonnerre de l’Apocalypse…

«Vous feriez mieux de revenir ici! Ou il s’en va ou il revient.»

Tout le monde était là en moins de cinq minutes—Chuck, Sue, Kit, Zane, Shan et son fiancé Jay, le père de Jay, Irby, Sheryl et son mari Bill, ma maman, Faye… toute ma famille à l’exception de mon papa décédé et de Grandma Smith, diminuée par l’âge et Alzheimer. La jambe de Jed tremblait au rythme des battements de son cœur. Kit et Zane ont essayé de la maintenir. Il commençait à avoir des convulsions, comme les neurochirurgiens l’avaient prédit.

Jusqu’alors, tout le monde l’avait encouragé: «Accroche-toi, mon vieux. Ne craque pas. Tu ne peux pas te laisser avoir. Tu es trop coriace, trop courageux. Bien sûr, cela te fait souffrir mais tu peux t’en tirer. Serre simplement les dents et tiens bon.» On le voyait essayer, se battre. On pouvait le voir à ses poings serrés, au battement de ses jambes. Et alors, oh Jésus, on l’a perçu sur son visage, qui, d’inanimé, inconscient, tuméfié, paisible, se remplit soudainement d’expression. Il revenait à lui. Il expirait, et il entrevoyait mieux que personne la gravité de son état. Son pauvre visage grimaçait de douleur. Ses sourcils violacés se fronçaient et ses dents tentaient de serrer les tubes.

Et alors, oh Jésus, on l’a perçu sur son visage, qui, d’inanimé, inconscient, tuméfié, paisible, se remplit soudainement d’expression.

Et alors, oh mes vieux copains, il a pleuré. Les médecins nous avaient déjà avertis, avec toute la diplomatie dont ils étaient capables, que son cerveau était mort, parti pour de bon, mais nous l’avons tous vu…  le bref retour d’une lueur de conscience, la découverte de la douleur, les larmes qui disent: «Je ne pense pas être capable de faire mieux cette fois-ci, papa. Je suis désolé, je le suis sincèrement…»

Et tout le monde dit: «C’est OK, cher petit Jed. Tu sais mieux que nous. Respire calmement. Vas-y. Nous te rattraperons plus tard, à l’autre bout du chemin.»

Il cessa de trembler. Son visage redevint livide. Wendell, j’ai pensé au vieux Jack, qui avait desserré les mains, quittant finalement le monde des vivants.

Le téléphone sonna dans le bureau des infirmières. C’était le médecin, pour moi. Il venait d’analyser tous les derniers relevés. «Votre fils est en état de mort cérébrale, monsieur Kesey. Je suis vraiment désolé.»

Sa tristesse me sembla absolument sincère. Je bredouillai quelque chose. Zane décrocha l’autre combiné et nous nous quittions pas des yeux tandis que la voix expliquait le phénomène. Nous répondîmes que nous l’avions vu, nous aussi, et que nous n’étions pas surpris. Merci…

C’est alors que le médecin posa une question étrange. Il voulait savoir quel genre de gamin était Jed. Zane et moi lui demandèrent ce qu’il voulait dire. Il dit qu’il se demandait si Jed aurait aimé être un donneur d’organes. Nos deux cœurs firent un bond.

«Il aurait adoré cela! Jed a toujours été le plus généreux des êtres humains. Prenez tout ce que vous pouvez utiliser.»

Le médecin attendit que notre émotion retombe et nous dit qu’ils devaient prendre les reins avant que le respirateur artificiel ne soit débranché. Est-ce que nous comprenions? Au bout d’un moment, nous lui répondîmes que oui.

Faye et moi-même signâmes alors cinq exemplaires chacun, sur un plan de travail en formica froid, tandis que la machine émettait le petit «bip… bip… bip…» derrière nous, dans le sombre enchevêtrement de technologie. De toute ma vie, éveillé ou en rêve, je n’ai imaginé scène plus terrible.

Tout le monde entra et lui dit au revoir, baisa son nez cassé, lui serra la main, pressa son grand pied hirsute abîmé… avant de regagner le couloir. Quelqu’un dit que ce serait une bonne idée d’obtenir une ordonnance de quelques tranquillisants. Nous étions tous debout depuis environ quarante heures, ou dans la chapelle à prier comme des fous, ou à son chevet à lui parler. Nous ne savions pas si nous pourrions dormir.

De toute ma vie, éveillé ou en rêve, je n’ai imaginé scène plus terrible.

Je retournai avec Chuck dans le service des soins intensifs pour nous renseigner. Tous les médecins étaient présents, courbés sur une longue liste, composant des numéros de téléphone, associant des groupes sanguins, donnant des ordres aux infirmières… dans une telle urgence qu’ils ne pouvaient guère trouver le temps de manifester quelque compassion. Occupés, et à juste titre. Même les infirmières, les infirmières penchées sur leur presse-papiers, peinaient à trouver le temps de remplir les formulaires.

Ils ont appelé à l’hôtel environ une heure plus tard pour nous dire que c’était fini, et que les reins étaient en parfait état. Il était environ quatre heures du matin. Ils ont de nouveau appelé un peu après six heures pour dire que les reins étaient déjà dans deux jeunes corps.

Quel monde.

Nous avons appris depuis qu’ils avaient prélevé douze éléments, dont les cornées. Et les carouges à épaulettes chantent dans le prunier bourgeonnant, celui qui donne les reines-claude.

Avec toute mon affection,

 

Ken

P.S.: Quand le portefeuille de Jed a finalement été retrouvé parmi les débris et le fatras de l’épave, on a découvert qu’il avait déjà prévu une telle éventualité. Il avait indiqué sur son permis de conduire qu’il voulait être un donneur d’organes au cas où, etc, etc. L’on récolte ce que d’autres sèment.

 

Ce texte a d’abord paru dans la revue Feuilleton (numéro 9, automne 2013). La rédaction souhaite remercier la revue Feuilleton et la maison d’édition Monsieur Toussaint Louverture pour leur collaboration.