Illustration par Odrée Laperrière

Tous les garçons et les filles

À l’essai sur une amitié et des boules de cèdre Délima Caillou la plasticité des villages de granit la fadeur de certains savons de marque.

«C’est Denys, il veut savoir s’il peut venir jouer tantôt.»

 

Je sais déjà qu’elle va dire oui.

— Oui, il peut.

Denys a juste assez de linge pour que ça tienne dans un seul tiroir plein de boules de cèdre, les autres sont remplis de petites maisons en plastique grenu pour son village des Pierrafeu. Il s’habille tout le temps de la même façon, c’est comme un uniforme. Il me fait penser aux dessins animés à la télévision: les personnages aussi s’habillent tout le temps de la même façon.

Boule-de-Cèdre et moi, on regarde le grand blond à Terence Hill taper sur la tête de Bud Spencer le vendredi, en soupant.

Aux alentours de huit heures, on joue à étourdir notre fatigue, puis on décolle du divan de cuir en y laissant la peau de nos fesses:

— Y’avait pas assez de coups dans cet épisode-là!

Ça fait qu’on se donne ceux qu’on trouve qu’il manquait puis on fait nos haïssables en attendant que tu cognes ponctuellement à la porte, à l’heure des sitcoms qui commencent en simultané. On t’ouvre sous une pluie d’applaudissements. C’est que l’école et le terrain de foot sont juste à côté puis là-bas, ça s’applaudit.

— À ce qu’il paraît, il y a un petit chat à la lisière du terrain de foot.

— On peut-tu aller le voir?

Je sais déjà ce qu’elle va dire.

— Oui, vous pouvez.

En approchant, même de loin, on voit la masse caramel sur le tapis vert, blanc et bleu du terrain.

Les joueurs se ramassent assez vite parce qu’il commence à pleuvoir. Il va y avoir un gros orage. Autrement, les gars continueraient à jouer. Nous autres, on marche à contre-courant pour aller voir le chat. Les gigantesques lampes, des phares, nous évitent, et c’est un malheur, de foncer sur une pom pom girl. On voit trop bien, baignés dans la lumière qui flotte au-dessus de la boue. Des phares, je te le dis, une manne pour la multitude. L’ambroisie des mouches qui s’y collent en petits sons électriques pour en saper des lampées. Parfois, en sortant du bois, un bois au travers duquel on voit le ciel, un bois presque vide, t’en vois une qui a trop bu, qui vole croche dans l’obscurité. On appelle ça une luciole.

Les voitures dans lesquelles tout le monde fonce ont les yeux pas mal allongés, je pense que c’est pour faire des clins d’oeil aux filles.

Elles sont toutes stationnées ensemble, les voitures, avec dedans des filles qui aiment les clins d’oeil et l’odeur de l’essence. Il fait un gros brouillard dans leurs têtes, mais c’est pas dangereux. Les radios de tout le monde ont du mal à attraper les ondes ce soir; Marie Laforet s’étouffe un peu avec son «Quand je rêve, c’est de toi». Le ciel lui gruge sa chanson en vrombissant en même temps que les moteurs.

Des estrades, la file de voitures donne envie d’être parcourue à genoux, sans jamais toucher par terre, d’être parcourue d’un bout à l’autre, comme un labyrinthe, un tunnel de cuir et de secrets.

On se rapproche du chat, on se rapproche de l’école dont les murs ont été remis à neufs, avec des appliques qui éclairent par en dessous, comme si elles avaient honte.

Moi, je suis d’accord avec elles, personne n’a besoin de lumière pour regarder par terre le pied d’un mur.

À moins peut-être d’avoir été puni.

Le chat, pour être honnête, ne bouge pas beaucoup quand on arrive à lui. Je sais pas comment dire, mais il est beau quand même, malgré sa raideur. On peut lui voir les dents, elles sont minuscules, elles brillent tellement elles sont blanches. Peut-être qu’on savait depuis le début que c’est un chat comme ça qu’on trouverait. C’est pas comme s’il fallait être un génie, il est resté immobile pendant tout le brouhaha, la lune étampée dans l’émail grand ouvert de son dernier râle.

On décide qu’on est déjà assez mouillés de toute façon. Une fois à l’abri sous le tableau de pointage jaloux de l’orage, on se couche dans l’herbe, puis on jase.

— Denys, pourquoi tu as pas les personnages, pour ta ville des Pierrafeu?

C’est vrai, il a juste les maisons, même pas un seul dinosaure, même pas Délima.

Il répond:

— J’ai un cousin qui a tout le kit. Une fois, il a ouvert son placard et il m’a montré ça, il m’a offert de jouer avec les personnages sur sa maquette idéale. Je te le jure, il ne lui manquait rien. T’avais Arthur et Bertha dans leur maison de Sainte-Granite, t’avais Fred Caillou qui gesticulait à mi-chemin entre la carrière puis chez eux. Il avait les mains tendues vers le ciel. Tu peux les lui retourner de bord, ses petits bras de plastique font le tour. Si tu veux jouer avec les autos, tu appuies un peu et il y a une minuscule horloge à l’intérieur qui fait bouger les pieds des personnages, ça fait un cliquetis.

— Et Gazou?

— Tu peux pas acheter le bonhomme de Gazou, ça fait que mon cousin s’en est fait un en plasticine et lui a collé un fil de fer au cul, tu as vraiment l’impression qu’il vole.

— Tu as joué avec?

— Je sais pas comment te dire, mais moi, de voir tout ça, ça m’a fait quelque chose. Je me suis mis à me sentir mal. C’était trop parfait; les petits détails préhistoriques, les os dans les cheveux, les jeux de mots dans les noms de famille, la poussière, les pierres des champs sur les cheminées, les quatre trous dans les boules de bowling. J’ai appelé ma mère en braillant qu’elle vienne me chercher, je sais pas comment j’ai fait mon compte.

Quand bien même qu’on aurait le goût de rire de lui, c’est impossible. Je comprends un peu ce qu’il veut dire.

— Juste la ville, les maisons vides, j’aime mieux ça. Tu peux faire semblant que c’est une ville du futur. Tu peux faire semblant que le feu des cheveux de Délima Caillou lui lèche les épaules, lui tombe sur le front, noue la gorge d’un gars moins épais que Fred Caillou.

— Un beau gars comme Terence Hill?

— Tous les gars en même temps, avec toutes les filles en même temps.

— Est-ce qu’ils se diraient «Baby», comme dans les chansons?

— Tu peux en être sûr.

C’est pas pour dire, mais on est restés suspendus là toute notre vie, à côté d’un animal mort qu’on n’avait pas chassé, avec nos mères qui nous attendaient dans les chaumières, à se décrire ce qui était invisible entre les maisons, ce qui n’était pas déjà une rue qui portait un nom.

On s’est raconté tous les garçons et les filles, avec le sillage de la gomme à bulle qui s’était épanchée autour de leurs bouches, sans laisser de trace, mais qui expliquait en somme pourquoi l’empreinte humide du philtrum, sous le nez, goûtait mentholé alors que Neutrogena faisait juste du savon sans saveur.

— Il est une graisse sur la peau qui est comme une mémoire, elle retient les odeurs. Quand tu parles de trop proche à une fille, c’est avec ça qu’elle te laisse, s’en retournant d’où elle est venue en fouettant de ses grands gestes l’air que l’amour respire pour toi. C’est mon cousin qui me l’a dit.

C’est pour cette fille-là, invisible, parfaite, que Boule-de-Cèdre installait gracieusement le silence et la pierre dans son village de granit en plastique. Il se laissait imprégner de son songe qui ne laissait pas de trace au bout des doigts, qui ne laissait pas de trace sous le nez. Il la pensait si fort, cette fille, qu’elle était partout à la fois, imprimée dans les éons. Il diluait son image pour qu’il puisse l’oublier et la réinventer au fur et à mesure qu’il jouait chez lui en regardant tourner ses longs-jeux des Kid Stuff Records, agenouillé sur le tapis. Quand l’aiguille arrêtait le temps dans le vinyle, quand elle indiquait qu’il devait être l’heure du souper, Boule-de-Cèdre lâchait son village, se levait et marchait jusqu’à chez nous. Il cognait à la porte si fermement que les rameaux cloués dessus en étaient tout secoués. Ma mère lui ouvrait puis laissait entrer avec lui des applaudissements qui venaient de loin dehors.