Illustration par Sarah Joannette

Mémoires sélectives

À l’essai sur les trames sonores et la lecture aléatoire une envie soudaine de mettre sa vie en scène l’an 2000 et les commis boutonneux des vidéoclubs ce refuge qu’on trouve infailliblement dans le passé.

Je me suis toujours demandé d’où venait l’étrange envoutement que me font ressentir le piano de Philip Glass et les violons d’Ennio Morricone. Je pense à la magnifique trame sonore de The Hours et au Duet de Stoker, ou encore à l’orchestre qui précède la déclaration d’amour de Noodles à Déborah dans Once Upon a Time in America. Ces mélodies me laissent avec un puissant attachement à l’égard des images qu’elles accompagnent. La musique amplifie la portée émotive des histoires et semble parfois essentielle à toute l’intensité qu’elles communiquent. Les sons accordent aux images et aux histoires relatées des dimensions mythiques, de sorte que je ne les oublie plus jamais. Ces images finissent par se figer comme des toiles qui s’impriment sur ma conscience, infaillibles. Les images et la musique subsistent et c’est vers elles que je me tourne quand je me sens affaibli par les circonstances de la vie, quelle que soit la lourdeur d’un moment difficile. Cette dépendance à l’égard des mélodies provient de ma passion pour le cinéma, celui qui nait du regard qu’un cinéaste porte sur une réalité, tout comme celui qui prend forme à travers mon quotidien: le film tracé par ma vie, mettant en scène tous ceux qui croisent mon chemin. Mon histoire, celle que je veux vous raconter, n’est au fond qu’une alternance entre les souvenirs personnels et la fiction des films. La musique, quant à elle, célèbre cette harmonie. Elle me guidera toujours. Il me suffit de tendre l’oreille et les symphonies m’ouvrent leur porte, me permettant d’accéder à une imagination foisonnante, une lumière qui ne s’éteint jamais. Cet imaginaire rend l’inconnu du futur tolérable et, finalement, à travers ce chaos onirique, guide la linéarité du scénario de ma vie. Et parfois, je suis pris d’une envie de la mettre en scène.

***

Ce soir, il y a une fête dans un bar près de l’université. Pas de chaises ni de tables, seulement un service d’alcool et de vestiaire, avec une vaste scène, quelques lumières stroboscopiques mauves et une musique lounge pour appuyer l’ambiance. Tout le monde est debout, les gens sont divisés en petits cercles fermés les uns aux autres. À travers cette foule de jeunes adultes, on se lance des regards timides, mais avides de curiosité, derrière lesquels se dissimulent des désirs. Elle est à côté de son copain, et elle me complimente concernant un texte que j’ai écrit. Elle ne parle pas beaucoup. J’aime la façon dont elle est habillée, j’aime ses yeux qui se perdent parfois dans le vide pendant qu’elle rêvasse, et j’essaie de m’imaginer l’objet de ses pensées. Elle est si belle et je me sens lâche de ne pas oser lui parler davantage. Je ne fais que la contempler en sirotant ma bière, et ça me suffit. J’y trouve même un certain réconfort. Les autres autour de nous m’apparaissent comme des personnages unidimensionnels. Quand je les regarde dans les yeux, il arrive que certaines personnes me laissent contempler leur profondeur pendant un instant, infiniment petit, et puis j’ai l’impression que la surface se creuse, jusqu’à ce que les regards se détournent pour s’engouffrer à nouveau dans la mondanité, en prenant soin de me laisser loin derrière. Ce soir, je n’ai pas la tête à m’amuser et je me dis que je ferais mieux de rentrer chez moi.

Sur le chemin du retour, au volant de ma voiture, je branche mon iPod et j’ajoute de la musique au bruit monotone du chauffage. Quand la réalité du présent ne me satisfait pas, je peux me réfugier dans le passé à l’aide de la musique. En sélectionnant le mode aléatoire, c’est la trame sonore de Badlands qui débute, composée par Carl Orff. C’est une histoire d’amour enfantine aux conséquences très violentes, une aventure tragique et inoubliable qui se déroule au coeur de l’américanité. Tout m’est revenu violemment: mon ancienne maison et sa façade pas très présentable, le vieux bazou capricieux de mon père qui se reposait dans l’entrée, les appareils électroménagers en vente dans le garage avec la porte grande ouverte pour accueillir les visiteurs. Dehors, il faisait très beau et le vent était doux, le printemps battait son plein et les derniers tapis de neige exposés au soleil se dissipaient pour laisser place aux terrains verdoyants noyés dans des flaques d’eau. Dans la cuisine, il y avait beaucoup de tofu avec de la sauce tomate, des carottes trop cuites et des saucisses avec du ketchup; tout ça trainait sur la table pendant qu’on s’adonnait à des engueulades conjugales à cause du manque d’argent. Mes parents étaient comme Ethan Hawke et Patricia Arquette dans Boyhood, mais toujours ensemble, inséparables. J’étais tellement occupé à les observer que je n’écoutais pas vraiment ce qu’ils disaient.

Quand la réalité du présent ne me satisfait pas, je peux me réfugier dans le passé à l’aide de la musique.

C’était à une époque où ma mère devait, chaque matin, attendre son amie que je n’avais jamais rencontrée, cette femme qui avait la gentillesse de venir la chercher pour la reconduire au boulot: la voiture familiale nous avait encore une fois laissés tomber. C’était à une époque où mon père était au chômage et s’occupait quotidiennement de ses quatre fils, notamment en se servant de ses cartes de crédit pour acheter d’innombrables babioles, parmi lesquelles des trottinettes aux roues miniatures comme dans l’annonce à la télévision, de même que quatre ordinateurs parce qu’on voulait tous jouer en même temps et les uns contre les autres. Il louait aussi régulièrement, au Superclub Vidéotron, une Nintendo 64 avec quatre manettes et quelques jeux. Ces jeux nous permettaient de créer des histoires, comme au cinéma, mais tous ensemble grâce au mode Multiplayer. Le player one, c’était habituellement moi: le réalisateur. J’étais celui qui organisait les parties, qui choisissait le mode de jeu parmi ceux qui nous étaient offerts, ainsi que l’environnement dans lequel les joueurs évolueraient au cours de la prochaine partie. Ensuite, nous devions chacun choisir un pseudonyme. C’était le moment de se créer une nouvelle identité en incarnant un personnage. J’avais désormais mes acteurs, les personnages contrôlés par mes frères. Ce rituel de début de partie était beaucoup plus important pour moi qu’il ne l’était pour mes trois frères. Alors qu’ils voulaient jouer au plus vite, moi, je m’attardais au scénario. Et ensuite, je me posais la question suivante: qui sera le gagnant de la prochaine partie, autrement dit, qui sera le héros de ce nouveau film que nous étions sur le point de tourner les quatre ensemble ? Nous aimions particulièrement le jeu Conquer’s Bad Fur Day et GoldenEye, mais aussi Mario Kart, et Super Smash Bros. La bande sonore de ces petits films, c’était nous qui la performions, soit en criant de joie, en nous insultant, ou encore en succombant à d’intenses fous rires. Nous étions souvent incapables de déposer nos manettes pour aller manger et ma mère devait nous apporter les plats devant la télévision; les manettes se salissaient alors énormément, tellement que nos doigts glissaient et nous perdions au jeu, mais nous ne nous en souciions pas. Cette activité nous amusait pendant des heures et, même si on criait, cela permettait à nos parents d’être tranquilles pour un moment.

Nos moments de joie étaient suffisants pour rendre mon père heureux. Ma mère, ce qui l’enchantait, c’était quand je jouais du violon et quand mes institutrices me demandaient de lui écrire des lettres d’amour. Nous allions parfois au théâtre avec elle, mon frère Félix et moi. Le soir venu, mon père devait toujours obliger ma mère à quitter nos chambres pour nous laisser dormir. Elle adorait nous parler et nous, l’écouter, avec sa voix douce toujours empreinte de fatigue et de nostalgie. Félix et moi étions dans la même chambre, alors que Jérémi et Tristan étaient ensemble, juste de l’autre côté du mur. Parfois, les plus jeunes s’impatientaient parce qu’ils voulaient eux aussi se faire border par leur mère avant de s’endormir, mais elle n’était pas capable de nous dire au revoir. Nous les entendions se plaindre avec une insistance grandissante et elle devait alors se forcer à nous souhaiter bonne nuit, à Félix et moi, avant d’aller voir ses deux plus jeunes fils adorés. Mais si nous laissions la porte ouverte et que nous prêtions l’oreille attentivement, nous pouvions quand même l’entendre lorsqu’elle discutait avec Jérémi et Tristan, juste de l’autre côté du mur, à quelques mètres.

Elle nous racontait sa vie, ses petits gestes du quotidien, mais aussi son enfance, entourée de ses neuf frères et soeurs, de sa mère, femme au foyer, et de son père, qui avait été facteur. À cette époque, j’étais fasciné par son histoire. J’apprenais qui était ma mère, à quel point elle aimait ma grand-mère et comment était le quartier dans lequel elle avait grandi, à Longueuil. J’écoutais le récit de sa vie, trop occupé à la mettre en scène dans ma tête pour prendre part à la discussion entre Félix et elle, Félix posant des questions juste à côté. Ce rituel, qui a été quotidien pendant de nombreuses semaines, m’était très précieux parce que je savais que viendrait le jour où il m’intéresserait de moins en moins. Je savais qu’un jour ma propre histoire prendrait toute la place: les rencontres nocturnes, les histoires d’amour, les soirées en compagnie d’amis et d’alcool, de cigarettes et de conneries. Je savais que toutes ces choses arriveraient rapidement, parce que le temps passe et ne s’arrête pas, et l’histoire que nous avons vécue ne se répétera jamais. Sachant qu’il n’y a pas d’éternel retour, il ne nous reste que les souvenirs.

La balade de Carl Orff vient de se terminer. Je reviens à moi pour quelques secondes, seul dans ma voiture et en route vers chez moi, les yeux brouillés par des larmes de nostalgie. Une légère averse accompagne mon voyage, et parfois je dois adapter ma conduite face aux quelques voitures qui vont dans la même direction que moi en changeant de voie, puis en réajustant le cruise control pour préserver le rythme de mon parcours. C’est la mélodie de Think You Can Wait, composée par le groupe The National, qui succède au morceau de Carl Orff. On peut entendre cette chanson dans le film Win Win. Celui-ci raconte l’histoire d’un avocat, père de famille, qui vit d’importantes difficultés financières. À la fin du film, alors qu’on peut entendre la chanson, il revient chez lui, après une grosse journée de travail. Il a à peine le temps de se changer pour retourner gagner de l’argent, mais cette fois, à titre de barman. Mike fait ce qu’il a à faire pour sa femme et ses enfants, sans rechigner. Ce personnage, tout comme la chanson, me rappelle mon père.

Je savais que toutes ces choses arriveraient rapidement, parce que le temps passe et ne s’arrête pas, et l’histoire que nous avons vécue ne se répétera jamais. Sachant qu’il n’y a pas d’éternel retour, il ne nous reste que les souvenirs.

Alors que mon petit frère Tristan était sur le point de commencer l’école primaire, notre père s’est trouvé un boulot comme vendeur de portes et de fenêtres. Il en a profité pour acheter une piscine hors terre. À côté, il a installé un trampoline, parce que nous n’arrêtions pas de le harceler depuis que nous avions découvert celui du voisin. Aussi, chaque Noël, il garnissait le plancher du sous-sol avec ce qui est devenu mon véritable trésor: les quelques centaines de figurines Corps qui me permettaient de reproduire mes histoires préférées après avoir regardé les films qui mettaient en scène les héros de mon enfance. Les personnages principaux de mes récits imaginaires, dérivés des héros du cinéma populaire américain, s’appelaient Jack, John, Billy ou Steve. Je pouvais reproduire les fins tragiques qui me frustraient jusqu’aux larmes: la mort du tireur d’élite Jackson dans Saving Private Ryan, tué par l’obus d’un tank alors qu’il était haut perché au sommet d’un clocher, ou encore le décès de Draco dans Dragonheart, qui m’avait fait pleurer pendant des heures. Quelle incroyable frustration j’avais ressentie face à l’impossibilité de changer le destin de Draco. Afin de mettre un terme à cette cruelle injustice, j’ai décidé de reconstituer l’histoire à l’aide de mes figurines, en prenant soin de modifier le scénario. Parfois, je demandais à ma mère de filmer mes histoires, et elle m’énervait en fixant l’objectif sur mon visage au lieu de capter l’action.

Ce que je préférais par-dessus tout, c’était les séances de cinéma maison qui, encore aujourd’hui, sont particulièrement importantes dans ma vie. Nous allions souvent au Superclub Vidéotron, situé à 2 pâtés de maisons, et nous louions des tonnes de films. C’était une activité peu dispendieuse et elle nous permettait de vivre un tas d’émotions: la culture populaire américaine nous subjuguait tous, nous, les enfants, et notre éternel adolescent de père. Ma mère regardait rarement les films avec nous, mais ensuite, elle voulait que nous lui expliquions l’histoire et le dénouement, ce que mon père faisait avec beaucoup de clarté et de gestuelle.

Quelle incroyable frustration j’avais ressentie face à l’impossibilité de changer le destin de Draco. Afin de mettre un terme à cette cruelle injustice, j’ai décidé de reconstituer l’histoire à l’aide de mes figurines, en prenant soin de modifier le scénario.

Une fois, je suis allé au Superclub à pied avec mes trois frères et nous avons choisi des films d’horreur et de suspense. Mais le grand, maigre et boutonneux commis ne voulait pas nous laisser partir avec Hostel, Fight Club, et From Dusk Till Dawn 3, tous classés 18 ans et plus. Il faut dire que j’étais sur le point d’avoir dix ans, et que je suis l’aîné de la famille. Mon père, tel Adam Sandler dans Big Daddy, est rapidement arrivé en renfort pour louer les films à notre place. Il en a profité pour demander au commis, qui semblait alors très mal à l’aise, d’ajouter à notre compte la note suivante: Émile, Félix, Jérémi et Tristan peuvent louer n’importe quoi, y compris les films classés 18 ans et plus (le club vidéo ne comportait pas de section réservée aux adultes). Tristan, euphorique, s’est emparé du sac de popcorn gratuit qu’on nous offrait avec les trois locations et nous sommes retournés à la maison, excités et impatients de prendre place sur le sofa.

Nous regardions tous les films dont la jaquette laissait sous-entendre un divertissement violent ou vulgaire, ainsi que les plus dramatiques: de From Dusk Till Dawn à Saving Private Ryan, en passant par tous les films d’Arnold Schwarzenegger, Steven Seagal, et John Carpenter. Je fais aussi partie de cette génération qui a été conquise par les films d’ados vulgaires, avec ses protagonistes maladroits auxquels je m’identifiais et qui finissaient toujours par participer à un bal de finissants du secondaire aux dimensions mythiques.

À cette époque, le cinéma de Paul Thomas Anderson m’était encore inconnu, mais je savais qui était Mel Gibson, grâce à The Patriot et à Braveheart. Je ne savais pas encore qui était David Lynch, alors que Wesley Snipes figurait parmi mes acteurs favoris, grâce aux scènes d’action appuyées par une célèbre musique électro dans Blade. Après avoir regardé Gladiator, nous nous sommes fabriqués, mes frères, quelques amis du voisinage et moi, des épées en styromousse pour nous livrer des guerres aussi fictives qu’épiques. Notre ami Alexandre se prenait pour Tom Cruise dans The Last Samourai et nous flanquait des coups démesurément forts qui laissaient de grosses marques rouges. Après avoir regardé Deep Rising et Terminator, nous nous sommes acheté des fusils à air comprimé et nous nous sommes tirés dessus pendant des jours. Il y avait des petites billes vertes qui jonchaient l’ensemble du terrain et qui garnissaient les pots de fleurs adorés de ma mère.

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Le flottement silencieux entre les pièces m’a alors extirpé de mes pensées. Puis, en traversant un pont j’ai pu contempler sur ma droite la noirceur de la nature endormie, la rivière gelée qui traversait perpendiculairement ma trajectoire en contrebas et la panoplie d’arbres immobiles qui semblaient former un tout, en me scrutant, en attendant la suite de mon histoire. Puis, sans préavis, les premières mesures d’une pièce de James Horner a fait surgir de nouveaux souvenirs.

Alors que plusieurs voyaient l’an 2000 comme la fin du monde, il marquait pour moi l’éveil d’un amour inconditionnel pour le cinéma avec la sortie du film de guerre Enemy at the Gates. Ce qui n’avait été pour moi qu’un divertissement prenait désormais des allures plus grandioses. Au début du film, à travers une séquence simple, mais magnifique, le soldat Vassili Zaitsev est blotti contre d’autres soldats de l’armée rouge dans un train. C’est à ce moment qu’il la voit. Elle est dans le même wagon que lui et elle lit un livre. Tania lève légèrement la tête et le regarde dans les yeux. Il détourne le regard, effrayé par sa beauté. S’en suivent une belle histoire d’amour sur fond de guerre, des drames immenses que seule une histoire d’amour permette de supporter. C’est toutefois pendant le générique de ce film que j’ai fait une prodigieuse découverte. J’ai goûté à une première trame sonore marquante, enivré par la mélodie du morceau intitulé Tania, composé par James Horner, alors que défilaient à l’écran les visages marqués par la tristesse de ces personnages du film qui ont vécu la guerre. Subitement ébranlé par l’émotion, j’ai décidé de m’inscrire au programme de musique de mon école primaire pour apprendre à jouer du violon.

Malgré les avertissements de mes parents concernant les difficultés qu’un tel programme pouvait impliquer, je m’y suis lancé tête première en écoutant avec fébrilité la trame sonore de James Horner, à répétition dans mon lecteur CD. J’ai été admis au programme et mon père m’a acheté un violon. Mes parents m’ont caché pendant longtemps qu’ils riaient aux larmes dans la pièce d’à côté en écoutant mes premières pratiques cacophoniques. Dans la cour de récréation, cependant, les autres élèves ne me trouvaient pas drôle du tout.

J’ai goûté à une première trame sonore marquante, enivré par la mélodie du morceau, alors que défilaient à l’écran les visages marqués par la tristesse de ces personnages du film qui ont vécu la guerre.

Chaque matin, je devais descendre de l’autobus jaune avec l’étui de mon violon et aller le porter à la salle de cours en traversant le terrain de jeu extérieur de l’école. Je devais le faire sans la musique dans mes oreilles parce que mon lecteur était trop gros pour mes poches et que je devais donc le ranger dans mon sac à dos en sortant de l’autobus. Je marchais la tête vers le sol, dominé par mes angoisses, incapable de regarder devant moi. Une fois, un élève s’est arrêté devant moi et m’a crié le plus fort qu’il pouvait dans l’oreille. J’ai entendu tous ses amis se marrer et je suis devenu rouge comme un piment. J’ai accéléré le pas, apeuré, pour aller ranger mon violon et m’éviter davantage de contacts hostiles et surtout fort humiliants: je ne voulais pas que les filles de mon programme ou même mes frères me voient dans cet état honteux qui m’enlevait temporairement toute dignité. Néanmoins, je leurs pardonnais à tous leurs injures parce qu’ils ne connaissaient pas le véritable bonheur que je ressentais en regardant des films et en écoutant les trames sonores. En revenant à la maison, ceux qui m’aimaient m’attendaient déjà pour commencer un nouveau film.

Une fois, pendant la période de récréation, je discutais avec des amis quand quelqu’un m’a subitement baissé les culottes devant les quelques centaines d’élèves qui jacassaient autour de nous, et surtout devant la belle Tania qui, tout comme le personnage dans Enemy at the Gates, était d’une grande beauté. J’ai remonté mon pantalon avec empressement et me suis retourné pour découvrir le visage de mon nouveau bourreau: un élève plus vieux, avec une tronche moqueuse et des cheveux roux. Mon premier réflexe a été de pleurer. Derrière lui, la surveillante du dîner trouvait la blague bien drôle et me dévoilait son sourire gras et mesquin. Elle s’appelait Nicole.

Deux jours plus tard, dans la cour d’école, il y avait un grand cercle d’élèves qui nous entouraient, Nicole, mon père et moi. Les deux adultes se faisaient face, et moi j’attendais avec beaucoup d’appréhension ce moment de vengeance. Mon père était «cool» et baveux. J’ai encore pensé au Big Daddy joué par Adam Sandler. Je débordais de fierté.

— Mon gars vous a vu rire de lui quand le grand con lui a baissé les culottes.

— … voyons je crois qu’il y a eu un malentendu.

— Aimeriez-vous ça que je vous baisse les culottes devant tout le monde, là, maintenant?

— … mais non monsieur … il doit y avoir un … un malentendu.

Puis, elle s’est excusée avec sincérité, plusieurs fois, en me regardant dans les yeux. Quelques heures plus tard, la directrice de l’école laissait un message vocal  rempli de colère à mon père pour dénoncer son attitude profondément immature. Malgré cela, Nicole n’a plus jamais ri de moi et le grand rouquin me saluait quotidiennement sans me déranger, probablement par obligation. À la fin de la journée, mon père est venu nous chercher à l’école, mes amis et moi, et nous avons eu droit à une balade très rapide en voiture. Peu importe la couleur des lumières, on traversait les intersections, comme le tank que conduisait James Bond dans Goldeneye et on se sentait totalement libres, voire invincibles. Je me rappelle avoir été très heureux. Je me souviendrai toujours de cette journée. En rentrant, on a écouté History of Violence de David Cronenberg, le film qui est devenu le préféré de mon père.

C’est lorsque le bruit du moteur a supplanté celui de ma stéréo que j’ai remarqué que je roulais à près de 140km/h. Mon iPod avait sélectionné par lui-même Loose Yourself du film 8 Mile et l’ouverture du morceau m’avait fait inconsciemment accélérer. J’ai vu ce film durant ma sixième année du primaire et, comme moi, Eminem était victime d’intimidation. Je crois que ses compositions et ses performances musicales lui étaient nécessaires pour tolérer les multiples injures qui lui étaient adressées. Pour moi, ce film et sa trame sonore constituaient un remède vital. Après le visionnement du film, les insultes de cour d’école m’apportaient une certaine satisfaction parce qu’elles me permettaient de vivre une situation similaire à celle de B-Rabbit. Ensemble, nous vivions l’intimidation. Ensemble, nous la surmontions.  À la fin de chaque journée d’école, dans l’autobus, je guérissais mes plaies avec Lose Yourself. Je rêvais en demeurant éveillé, je revisitais les images du film qui m’avaient marqué et j’associais certaines d’entre elles aux expériences personnelles d’intimidation. Ces périodes de mutisme sont rapidement devenues nécessaires. Je m’évadais, littéralement, en rejetant avec dédain tout contact humain. Mon imagination était la meilleure compagne quand je lui offrais de la musique. Tant que j’avais des batteries dans le lecteur de musique, je vivais bien.

À la fin de chaque journée d’école, dans l’autobus, je guérissais mes plaies avec Lose Yourself.

La première année du secondaire a été difficile pour moi parce que je ne connaissais personne. Avant chaque période de dîner, je regardais l’horloge, effrayé. Les terribles périodes de dîner étaient des prisons sans issue. Je voguais seul au milieu de la foule avec la boîte à lunch que ma mère avait préparée pour moi. Je devais me concentrer sur cette nourriture sans accorder trop d’importance à ceux qui étaient présents autour de moi. Durant les premières journées, j’essayais de me mettre dans la peau d’un jeune gangster brillant, celui qui saurait se faire une place dans un monde de malfrats lorsque les autres prendraient conscience de l’intelligence de ce nouveau prisonnier, et j’essayais de me donner une démarche comme le personnage du jeu vidéo GTA Vice City. Le subterfuge n’a malheureusement pas duré longtemps. Je jouais au basket seul dans le milieu de la cour lorsque les premiers contacts verbaux hostiles m’ont tapé dessus, et ce, devant d’anciennes camarades violonistes qui me regardaient avec cette pitié que je n’oublierai jamais. Pendant que mes yeux se gonflaient d’eau, je n’ai rien trouvé d’autre à faire que de continuer à courir après le ballon.

Lorsque In a heartbeat de John Murphy a retenti dans la voiture, j’ai regardé mon iPod en fronçant les sourcils. Soudainement, j’avais l’impression qu’une certaine linéarité se dessinait à travers la sélection aléatoire des pièces. Le flux de mes pensées semblait prendre tout le contrôle sur le hasard, dominé par la seule volonté de mettre en scène les souvenirs. En effet, c’est justement l’acteur Cillian Murphy dans 28 Days Later qui cette fois m’a aidé à traverser cette nouvelle impasse. Dans ce film de zombies réalisé par Danny Boyle, symbiose parfaite entre l’horreur et le drame, l’acteur incarne Jim, un jeune homme inoffensif, naïf, amoureux, attachant, mais qui manque d’autonomie. Puis, tout au long du film, on remarque que son innocence se transforme en cruauté puisqu’on voit un type s’adapter à la dureté de son environnement pour survivre. J’ai alors compris que je devais faire la même chose à l’école. Chaque matin, avant de quitter la solitude de la maison désormais vide (j’étais le dernier à partir), j’écoutais la séquence finale de vengeance du film, je regardais Jim se changer en tueur et se débarrasser des soldats qui avaient tenté, quelques minutes plus tôt, de le tuer et de violer ses amies, et j’écoutais avec une irrésistible passion la trame sonore qui gagne en intensité sonore et rythmique, un véritable crescendo, jusqu’à l’apothéose de violence avec le violeur qui se fait fracasser le crâne et crever les yeux. Après, je pouvais quitter la maison pour les affronter, sans riposter, mais en les empêchant de m’enlever ma dignité. Encore une fois, un personnage m’avait empêché de sombrer. À cette époque, j’étais trop fier pour partager mes douleurs avec un camarade de classe, ou encore avec un membre de ma famille. C’était Jim, mon meilleur ami.

Après, je pouvais quitter la maison pour les affronter, sans riposter, mais en les empêchant de m’enlever ma dignité.

***

Il commençait à neiger lorsque mes souvenirs se sont finalement dissipés pour regagner leur place au fond de ma conscience. Des gros flocons tombaient alors que je conduisais sur l’autoroute. La trame sonore du film italien La Grande Bellezza, intitulée The Lamb et composée par John Tavener, débute tout doucement dans les haut-parleurs. Je ne veux pas comprendre les paroles parce que je veux avoir la liberté de les inventer. Cela marquait la fin d’une soirée au goût amer, comme tant d’autres qui l’ont précédée. Le moment présent passe le flambeau au souvenir, l’imprègne de sa mélancolie et de tous ces petits éclats de beauté. Ce soir, quand je fermerai les yeux, je continuerai à me balader, à travers une nouvelle œuvre. Je serai le dernier de la famille à s’endormir.