Illustration par Stefanie Green

Hashtag voyage

À l’essai sur Hanoï l’hypnotique comment faire un diagnostic sur les réseaux sociaux une certaine appropriation de l’ailleurs la discrétion, les clichés et le rose « paparmane ».

Au dernier étage de mon hôtel d’Hanoï, par-delà les barreaux et les climatiseurs qui m’empêchent de sortir sur le minuscule balcon, je vois tous les jours une femme laver et faire sécher du linge sur le toit de l’immeuble voisin. De belles rangées de petits bas assortis, de survêtements d’écoliers bleus et blancs, de chemises immaculées et de jupes colorées. L’air d’Hanoï est lourd, humide et puant en ce dimanche matin de la fin de mars. Rien pour aider la voisine et son séchage, mais le brouillard qui résiste au soleil et qui fait suinter les immeubles n’enlève rien au visage romantique de la capitale vietnamienne.

J’ai mis les pieds à Hanoï un mercredi après-midi de février, alors que le ciel était gris, il y a 6 semaines déjà, près de 35 heures après avoir décollé d’une Montréal ensevelie sous la neige et le givre. Sans surprise, c’est pratiquement toujours du froid et de l’hiver que me parlent les Vietnamiens quand je leur révèle mes origines fleurs-d’érablesque (le Québec n’a aucun écho dans leur mémoire). Ensuite, après quelques cordiales paroles échangées sur le vide et le grand froid canadien, on m’interroge habituellement sur les États-Unis. On veut tout savoir de l’Amérique.

« Tu es déjà allée? »

« Tu as vu New York, Washington, c’est comment, raconte. »

« Je rêve de m’y installer avec ma femme et mes enfants. »

Le bon vieux rêve américain fait encore ici des heureux. Je souris par politesse, peut-être un peu trop, surtout pour cacher mon embarras, mais je n’insiste pas, ne voulant pas détruire leur imaginaire fantasmatique à coup de commentaires désobligeants concernant nos voisins du sud.

Je suis revenue à Hanoï. En fait, c’est la troisième fois en un mois et demi que j’y dépose mes valises. Cette ville m’attire, m’hypnotise alors qu’au départ, elle me faisait peur. Je m’y déplace comme une voleuse invisible de souvenirs impérissables et d’instants éternels. Très tôt le matin, les avenues et les ruelles sont vides de leurs substances, de leurs habitants, de leurs odeurs. Mais les Hanoïens sont matinaux, et c’est captivant d’assister à ce réveil en leur compagnie, quand les échoppes et les magasins ouvrent bien grand leurs portes et déploient leurs marchandises multicolores sur les trottoirs et dans la rue et que les abords des nombreux lacs et le cœur des parcs se remplissent de citadins qui s’adonnent à leur gymnastique quotidienne.

Cette ville m’attire, m’hypnotise alors qu’au départ, elle me faisait peur. Je m’y déplace comme une voleuse invisible de souvenirs impérissables et d’instants éternels.

 

Vous avez dit voyage?

Étrangement, pour une journaliste en vacances, qui plus est avec des projets d’écriture personnels, je n’avais pas élaboré—avant mon départ—de stratégie «narrative» afin de «raconter» mon voyage. J’ai bien créé un Tumblr (Hashtag Vietnam), et le rythme d’une photo par jour s’est naturellement installé. Je ne voulais pas bombarder mon réseau et mes amis d’images prises à la hâte avec un téléphone d’une autre génération (j’ai un appareil photo, mais je préfère la discrétion et la compagnie de mon vieux iPhone). Je voulais «raconter» mon voyage comme on ouvre un livre, mais je ne savais pas comment.

Ce rythme lent, imprégné de mes observations et déambulations du jour, je l’aime. Chaque soir, avant de me coucher—installée dans mon lit, souvent—, je fais l’inventaire de mes photos et je reconstruis mentalement ma journée et ma semaine. Je choisis la photo qui me parle le plus, intuitivement, afin de raconter une histoire que j’écris au jour le jour. J’ai un léger penchant pour les jardins et les parcs, les cafés et les terrasses tranquilles, les librairies et les bibliothèques. Il y a aussi quelques femmes ici et là, belles et intrigantes. J’aimerais tant pouvoir discuter avec elles, mais la barrière de la langue est impossible à surmonter.

La photo sélectionnée passe ensuite par deux-trois petits coups d’Instagram, j’y ajoute quelques phrases, mots-clés et hashtags, une blague ou un jeu de mots si possible, et le tout part sur les réseaux. Ma manière de «raconter» mon voyage pourrait se résumer à cela: créer un récit personnel et littéraire de mes mois au Vietnam.

Je choisis la photo qui me parle le plus, intuitivement, afin de raconter une histoire que j’écris au jour le jour. J’ai un léger penchant pour les jardins et les parcs, les cafés et les terrasses tranquilles, les librairies et les bibliothèques.

 

Déplogue, pis vite

Je me revois un soir, il y a quelques semaines, dans un hôtel d’Ha Giang, la capitale de la province la plus septentrionale du Vietnam, en train de savourer le dernier Jean Leloup et de lire Mémé attaque Haïti de Marie Larocque. Du Québec et de la Perle des Antilles, donc, tout près de la Chine. Je me rappelle m’être dit: «Merde, tu peux pas sortir dehors, découvrir les subtilités culturelles du pays où tu te trouves, rencontrer des gens de la place, d’autres voyageurs, au lieu de traîner sur Facebook, Instagram ou Twitter, Leloup dans les oreilles et Larocque à la main?»

J’en beurre épais, certes, mais reste que je suis un peu beaucoup en ligne et connectée au Québec (et au monde) depuis mon départ. Il y a quelques décennies à peine, le voyageur au long parcours disposait de très peu de moyens pour rester en contact avec son entourage: il n’avait que papier et crayon, puis appareil photo et caméra pour raconter son voyage, en témoigner. Depuis que les médias sociaux sont partout dans nos vies, l’expérience du voyage est nécessairement différente et la façon de la raconter aussi. Je suis convaincue que notre manière de voyager s’est également modifiée. Découvrons-nous de la même manière un nouvel endroit maintenant que nous pouvons être constamment branchés sur l’ailleurs?

Cette critique fréquente faite aux voyageurs d’aujourd’hui de ne pas se «déploguer», Marie-Julie Gagnon—auteure, chroniqueuse et blogueuse voyage à Taxi-brousse et ailleurs—en parle avec humour dans un de ses billets: «“Décroche et profites-en!” Combien de fois ai-je entendu ce commentaire après avoir publié un statut ou une photo pendant un voyage? Je ne suis pas la seule de mon espèce. Mais selon la “police de la techno”, en restant ainsi en lien avec nos réseaux, nous serions moins tournés vers les gens que nous rencontrons et moins enclins à profiter de ce qui se passe sous nos yeux.»

J’ai moi-même été la cible de cette «police de la techno». Des amis, de la famille, et des membres de mon réseau bien intentionnés m’ont suggéré gentiment de me tenir loin du méchant internet et des avilissants réseaux sociaux. «Tu as la maladie de Facebook», m’a-t-on aussi annoncé durant ce périple. Bref, j’allais passer à côté de mon voyage, et assurément… à côté de moi dans ce voyage.

Merci de vous préoccuper de ma santé psycho-réseau-sociale, mais internet, Instagram, Tumblr et les autres Twitter, blogueurs, chroniqueurs voyage, techno, culturel, et sites d’information font partie de ma vie, donc de ma façon de voyager. Je suis un peu accro, en vérité, mais à la place de se demander ce que l’on perd avec l’utilisation d’internet et des réseaux sociaux, pourquoi ne pas s’interroger sur ce qu’elle peut apporter aux voyages et voyageurs d’aujourd’hui? Et si l’utilisation de ces réseaux pouvait nourrir quelque chose de plus grand, de plus créatif, de plus littéraire, de plus personnel?

Je me rends compte que c’est en quelque sorte la mission que je me suis donnée: expérimenter moi-même une forme d’écriture littéraire par le biais des médias sociaux. Une manière qui me permettrait à la fois de «raconter une histoire» et d’aller plus loin dans la manière de «raconter» ce voyage. Cette stratégie a porté ses fruits, je m’en rends compte maintenant, car elle me permet de rythmer mes pérégrinations comme le ferait un carnet de notes ou un journal de voyage: la diffusion instantanée en plus, mais pas la réflexion ou la créativité en moins.

Le tout sans compter que le voyage, dans le sens de déplacements et de découverte de l’ailleurs et de soi-même, permet d’adopter une posture de création et d’observation inégalée. Loin de tout, de mes repères, de mes proches ou de mon entourage, je suis plus à même de consacrer du temps à l’écriture et à la réflexion. C’est peut-être cliché, mais si certains doivent s’ancrer dans une routine pour écrire ou créer, moi, c’est le contraire. Une chambre d’hôtel, une ville nouvelle ou un billet de train sont suffisants pour faire naître en moi le désir brûlant de raconter, d’écrire le nouveau, l’ailleurs et même le connu, l’ordinaire, que je découvre autrement. Et c’est à ce moment-là que les médias sociaux et autres plateformes de diffusion peuvent devenir une manière créative et littéraire d’y parvenir. Comme un motif en forme de chapitres, de réflexions, de carnets de bord.

Et si l’utilisation de ces réseaux pouvait nourrir quelque chose de plus grand, de plus créatif, de plus littéraire, de plus personnel?

 

Écrire+voyager

Quand j’ai trempé les pieds pour la première fois dans les eaux vietnamiennes, j’étais depuis quelques heures sur l’île de Cat Ba, dans le nord-est du pays. La plage était vide, le ciel tourmenté et la plus grande île de la baie d’Halong—surfréquentée par les touristes vietnamiens en période estivale—désertée en cette semaine de nouvel an lunaire. Février est un peu frisquet pour les gens du coin, mais dès que j’ai vu la plage en contrebas de la route, j’ai voulu y tremper les orteils. Et j’ai pleuré. Oui, j’ai pleuré, parce que j’étais seule, que la température de l’eau était parfaite, que le soleil pointait timidement le bout de son nez et que personne n’était là pour ramasser des coquillages avec moi.

Le 17 février, le soir même, j’écrivais sur Hashtag Vietnam: #plagesdesertes #catba #lecture #hashtagvietnam et j’ajoutais une photo des mes sandales sur une plage vide. J’ai lu et j’ai écrit sur cette plage vide. J’aurais aimé, bien sûr, partager ce moment avec quelqu’un, mais je m’y sentais moins seule, sachant que j’allais pouvoir relater l’épisode sur les médias sociaux ensuite, et raconter l’ambiance du lieu qui m’avait inspiré.

«Ma traque ira de détails en détail, que j’enfilerai ensuite à mon collier de mots, puis que je viendrai t’offrir. C’est bien plus long de voyager comme ça, un temps à chercher l’or et un temps à t’écrire combien j’en ai trouvé. Presque toutes mes heures y passent», écrit le dramaturge Marc-Antoine Cyr dans Comme une seule voix, un collectif dédié aux carnets d’écrivains. Une résidence de création à Beyrouth est le prétexte du magnifique récit qui m’a beaucoup fait réfléchir il y a quelques semaines. Tous les mouvements, les déplacements, et les respirations de l’auteur sont adressés à une personne demeurée au Québec, un peu comme si Marc-Antoine Cyr ne pouvait vivre pleinement sans le regard de l’autre. Ou comme s’il ne pouvait écrire que pour ceux qui ne sont pas avec lui dans les rues de la capitale libanaise. L’auteur s’interroge magnifiquement sur le geste d’écriture en voyage, la manière de raconter et la distance nécessaire par rapport au matériau, les mots et le contexte.

Marc-Antoine Cyr m’a rendue à l’évidence: sortir de chez soi, aller vers l’ailleurs—qu’il soit à 3 coins de rues, 345 kilomètres ou 14 heures d’avion—permet de m’évader et d’écrire. Pour quelle raison, sinon, des personnes qui n’écrivent pas habituellement se munissent-elles de carnets de voyage ou diffusent-elles tant de photos sur Facebook alors qu’en temps normal, elles sont plutôt muettes? L’écriture et le voyage sont pour moi un seul et même mouvement. Écrire et publier des photos en ligne me permet de revenir sur mes découvertes ou encore de prendre de la distance avec ce qui m’éblouit ou me choque dans mes explorations. C’est aussi un excellent moyen de ne pas me laisser envahir par la solitude, car partager une expérience crée une interaction, un peu comme celle qui existe entre un écrivain et ses lecteurs.

Les médias sociaux sont devenus l’extension de mon voyage. Mes déplacements me donnent naturellement envie de raconter ce que j’ai sous les yeux. Aussi, le fait de sortir de ma zone de confort induit la contemplation et la réflexion sur moi-même et les autres. Les médias sociaux peuvent alors être les terrains littéraires les plus fertiles qui soient, si, bien sûr, la narration est l’objectif qu’on se donne. Pour moi, raconter un voyage n’est plus alors seulement «publier» ou «partager» des photos, mais tenter de l’«écrire» et de le créer sur les différentes plateformes de diffusion.

Avant même le déploiement actuel des médias sociaux, la chroniqueuse et blogueuse voyage Marie-Julie Gagnon a utilisé les possibilités d’internet de manière créative. Quelques années après une odyssée de 18 mois en Asie, en 2001, elle a publié Cartes postales d’Asie. Un ouvrage pétillant d’instantanés et d’anecdotes sur le Japon, le Cambodge, Singapour et la Thaïlande, entre autres, ouvrage qui a vu le jour à partir de courriels qu’elle envoyait à ses amis durant son périple. La voyageuse tentait de leur raconter ses aventures, et si elle avait un blogue qu’elle a «rapidement cessé d’alimenter parce que personne ne comprenait ce que c’était à l’époque! », Marie-Julie voulait aller plus loin dans sa manière de témoigner de ce qu’elle découvrait.

La rédaction atypique de cet ouvrage m’a fait réfléchir à propos de notre envie de «raconter» nos voyages, tout particulièrement ceux en solitaire: «Je peux dire aujourd’hui que si j’avais vécu cette période d’exil en 2015, souligne Marie-Julie, il n’y aurait pas eu de livre! C’est si facile maintenant de tenir un blogue…» Oui, les voyages tendent à nous faire raconter nos découvertes, mais le désir de s’adresser à ceux restés sur place, comme Marc-Antoine Cyr, ou de transmettre à ses proches ses découvertes, comme Marie-Julie Gagnon, trouve de nouvelles avenues avec les médias sociaux.

Les médias sociaux sont devenus l’extension de mon voyage. Mes déplacements me donnent naturellement envie de raconter ce que j’ai sous les yeux. Aussi, le fait de sortir de ma zone de confort induit la contemplation et la réflexion sur moi-même et les autres.

 

Se nourrir du voyage

J’ai littéralement dévoré Mémé attaque Haïti de Marie Larocque. Le récit est drôle, sans compromis, mordant. L’auteure s’est installée à Haïti avec deux de ses filles pour donner un coup de main après le tremblement de terre de 2010 et nous raconte des bribes de sa vie là-bas. Elle nous fait découvrir des voisins excentriques et une cour extérieure des plus animées et, surtout, décrit une île loin, très loin des clichés misérabilistes et de l’exotisme surfait qu’on évoque habituellement. L’ouvrage se déploie en courts chapitres vibrants comme autant d’instantanés puisés à même l’effervescence haïtienne et le quotidien de la petite famille.

«J’ai souvent eu à défendre mon choix de vivre en Haïti, explique Marie Larocque. Tout le monde a son idée sur le pays, une idée particulièrement épeurante et dégoûtante qui ne tient pas du tout la route quand on s’installe là-bas. En écrivant Mémé attaque Haïti, j’ai voulu essayer de rétablir un peu certains faits et briser plusieurs clichés. Haïti est un pays superbe et fascinant, je suis convaincue qu’il mérite d’être un peu mieux connu.»

Est-ce parce que les textes sont d’abord parus sur le blogue de Marie Larocque et allient concision du web et anecdotes savoureuses, ou est-ce le grand talent de raconteuse de l’écrivaine qui fait que cet ouvrage nous donne envie de nous précipiter à l’aéroport pour monter à bord du premier avion pour Port-au-Prince?

La littérature mondiale regorge de récits de voyage de toutes sortes, certains littéraires, d’autres plutôt techniques ou introspectifs; romanciers, artistes, journalistes, chroniqueurs, voyageurs anonymes s’y sont adonnés. Et il s’en publie encore beaucoup. Je faisais en décembre dernier une recension de la «littérature de voyage» pour un magazine et j’ai été surprise de la quantité et de la qualité de ce qui a été publié dans les dernières années au Québec. Cette vivacité prend une autre forme sur internet et les réseaux sociaux, et si parfois on se perd dans le foisonnement des publications, la qualité littéraire de certains blogues et articles en ligne captive par leur capacité à construire des récits puissants et poétiques de la vie sur la route et l’ailleurs.

Je le réécris: j’ai dévoré Mémé attaque Haïti. Pour plusieurs raisons, mais surtout à cause du ton personnel et de la vision sans filtre de Marie Larocque. Elle critique, s’insurge, s’énerve, se démène, s’interroge et nous fait plonger avec humour dans cette île qu’elle connaît bien à force d’y avoir habité et côtoyé ses résidents. Tout l’intérêt de ce récit—qui n’est pas un «récit de voyage» dit Larocque, car il ne repose pas sur des péripéties classiques du genre—devient une expérience sublimement dynamique dont les protagonistes, ses filles et elle-même, servent surtout, ajoute-t-elle, «à susciter des réactions, à mettre en lumière les grandes différences de nos cultures, sans jamais juger. Je raconte, c’est ça mon rôle dans l’histoire…»

Larocque ne tient pas un journal chronologique de ses aventures haïtiennes, au contraire. Son livre est plus écrit sous forme de chroniques, elle raconte «son Haïti», vue à travers sa propre histoire, sa propre narration. Elle ne veut pas informer le lecteur sur l’endroit visité, mais bien dépeindre une partie de l’expérience qu’elle y a vécue. Les personnes rencontrées et côtoyées deviennent ainsi des personnages à part entière; leurs noms ont d’ailleurs été modifiés, et elles prennent alors vie dans un univers fictionnel dont l’écrivaine tient les rênes. Comme si l’ailleurs, Haïti pour Larocque, le Vietnam pour moi, était plus l’objet que le sujet de l’écriture.

«J’ai du mal avec les formes rigides, explique Marie Larocque, que ce soit dans le domaine de la littérature ou dans le simple quotidien. Chacun peut bien se donner le droit de créer à sa façon, sans se préoccuper du comment-ça-se-fait-normalement. Mon “récit”, par exemple, est très romancé. J’ai transgressé plein de règles de véracité quand ça m’arrangeait, parfois juste parce que ça me tentait. À se demander si on devrait pas inventer le genre du roman récité!»

Cette manière de raconter l’ailleurs par l’expérience littéraire dépasse le récit de voyage pur et dur et transforme aussi la manière de raconter le voyage. Dans ce cas, voyageons-nous pour raconter ou racontons-nous pour mieux voyager? Je me suis encore posé la question dans ma chambre d’hôtel d’Hanoï, alors que je peux diffuser en direct mes déplacements et découvertes. Suis-je venue au Vietnam seulement pour «partager» mes expériences et ensuite en témoigner? Non, bien sûr. Je ne souhaite nullement publier un compte-rendu fidèle de mes expériences vietnamiennes, ou encore donner des trucs ou des suggestions d’endroits à visiter—je laisse le journalisme de voyage aux professionnels.

Je veux plutôt expérimenter une écriture média-sociale littéraire, c’est-à-dire suivre une trame narrative personnelle, sélectionner des photos qui vont au-delà de l’expérience touristique ou de la simple découverte, témoigner de moments de création et de réflexion, et publier des mots et des textes personnels et introspectifs afin de (me) raconter «mon Vietnam», celui que j’ai décidé de dépeindre, un peu à la manière du “roman récité” qu’évoque Marie Larocque.

Un ami québécois m’a d’ailleurs souligné sur Facebook que mes photos et textes ne témoignaient pas de la grande population du Vietnam: « Je sais que c’est volontaire, mais à voir tes (magnifiques) photos, on croirait que le Vietnam ne comporte certainement pas 90 millions d’habitants… », écrivait-il. En lisant ce commentaire, j’ai souri intérieurement, parce que mon plan semblait fonctionner: je racontais un Vietnam qui m’était personnel, intime et fictionnel à la fois. J’avais réussi à faire entrer les autres dans mon histoire, en quelque sorte, sur le chemin que je m’étais tracé, loin du reportage ou du récit de voyage, dans un entre-deux créatif et expérimental.

Cette vivacité prend une autre forme sur internet et les réseaux sociaux, et si parfois on se perd dans le foisonnement des publications, la qualité littéraire de certains blogues et articles en ligne captive par leur capacité à construire des récits puissants et poétiques de la vie sur la route et l’ailleurs.

 

Voyage-spectacle

Il y a quelques semaines, toujours dans le nord du Vietnam, j’ai passé quelques jours dans la petite ville de Hoang Su Phi. Il n’y a pas grand-chose à visiter à Hoang Su Phi. Bien sûr, les paysages entre les rizières et les montagnes sont pittoresques et parfaits pour la randonnée, l’escalade ou la simple balade. Mais seule, sans guide ou carte de la région, et personne qui ne parle anglais (j’ai discuté avec le type de la minuscule et unique maison d’hôtes grâce à la magie de la traduction Google et j’ai rapidement compris qu’il ne voulait que me faire boire de l’alcool artisanal—le matin—et qu’il cherchait à comprendre pourquoi je n’avais pas d’enfants à 32 ans), je ne sais pas trop par quoi commencer. Il y a bien le marché dominical le lendemain, mais d’ici là, il ne me reste plus qu’à sillonner les petites routes de la ville traversée en son centre par une douce rivière ou rester dans ma chambre pour écrire.

Si près de la Chine, à environ une dizaine de kilomètres, il y a à Hoang Su Phi une profusion de jeunes militaires fiers de leurs nouveaux uniformes et plusieurs membres des ethnies colorées de la région, mais aucun Blanc ou Occidental en vue. À un moment, dans une rue en pente dans les hauteurs de la ville, trois femmes ravissantes et assez jeunes—parées de leurs beaux atours noir et bleu royal—remontent la chaussée dans la direction opposée.

Je les vois, je suis éblouie, sors mon vieux téléphone et tente de les prendre discrètement en photo. Elles sont belles et me regardent, ralentissent. C’est à ce moment que je me rends compte que la dernière s’est munie de son cellulaire (d’un beau rose «paparmane») pour me prendre elle aussi discrètement en photo. Mon propre téléphone à la main, je croise son regard et nous éclatons de rire en même temps. Sans surprise, la photo n’est pas bonne, mais reste ce fou rire franc.

Dans ma chambre d’hôtel d’Hanoï, je regarde encore et encore cette photo. Les traits des trois femmes s’estompent déjà dans ma mémoire. Je ne saurai jamais si le cliché de la femme au cellulaire rose est réussi. Je ne saurai non plus si, comme moi, elle tente de se remémorer ce moment. Les vêtements de la voisine profitent du soleil de fin de journée et je me demande ce que nous rapportons de nos voyages. Je suis en plein dedans, mais outre les images, les instants, les fous rires, il reste que dans tous les voyages, il y a une part de secret, d’inexprimable, d’inracontable.

Il y a quelques semaines, une amie a porté à mon attention le texte «Pis, c’tait tu cool?» publié sur Les populaires. La comédienne Myriam Sophie Deslauriers y aborde, avec beaucoup d’humour et d’autodérision, son retour d’un voyage en Inde et la réaction des gens lorsqu’ils lui demandent (dans un bar, notamment) de raconter comment c’était. Elle explique qu’en fait, elle ne sait pas vraiment quoi répondre:

«Fait qu’un mandné t’es juste tellement écoeurée de t’obstiner à essayer de comprendre rationnellement les choses, tellement à boutte d’échouer lamentablement que tu gueules fuck-off à ton jus de cerveau pis t’arrêtes d’essayer. Pis là. Elle t’apparaît, l’Inde. Immense, magistrale, riche, fière, comme une reine, pis tu te mets à ressentir un nouveau spectre de la vie, que t’aurais même pas pu t’imaginer parce que c’est trop éloigné de ce que t’as toujours connu. Pis ça c’est crissement dur à décrire. C’pour ça que j’pas capable de t’expliquer en gueulant par-dessus la dernière toune de Beyoncé.»

Peut-on rapporter fidèlement l’expérience vécue lors d’un voyage? Veut-on seulement en témoigner fidèlement? À l’instar de Myriam Sophie Deslaurier, je constate que ce n’est pas toujours le cas. Je pense que nous pouvons créer notre propre narration littéraire, ce que je tente de faire, mais à voir la profusion de blogues de voyage, de sections dédiées au voyage sur les sites d’information ou dans les magazines, le voyage demeure un créneau porteur et vendeur. Et les réseaux sociaux amplifient ce phénomène de manière exponentielle quand tout un chacun, téléphone ou tablette en main, peut publier des photos, des conseils ou des itinéraires et alimenter un blogue.

Dans ma chambre d’hôtel d’Hanoï, je regarde encore et encore cette photo. Les traits des trois femmes s’estompent déjà dans ma mémoire. Je ne saurai jamais si le cliché de la femme au cellulaire rose est réussi.

 

Le marketing du voyage

Quand je suis débarquée à Hanoï la première fois, j’avais très peu lu sur le Vietnam. J’étais tout de même l’heureuse propriétaire d’un guide sur le pays reçu à Noël, et j’avais réservé une chambre pour 5 nuits; autrement, rien. Je me suis souvent demandé ce que mes semblables cherchent quand ils lisent sur le voyage ou préparent le leur. Internet peut alors ressembler à un étrange magma informe et gluant d’informations où les articles «pratiques» sont beaucoup plus nombreux que les articles de fond et de contenus sur le voyage.

Journaliste indépendant au Devoir  et blogueur voyage à L’actualité, notamment, Gary Lawrence est aux premières loges pour analyser ce qui se fait maintenant dans le domaine. «Si internet et les médias sociaux ont permis à quiconque de raconter ses voyages en trois clics, explique-t-il, ils ont aussi créé quelques monstres, comme les 10 bonnes raisons de voir telle ville, 42 façons de plier sa chemise sans la froisser ou 17 plus belles plages de l’univers connu – “Cliquez, vous n’en reviendrez juste pas!”»

Pleine de bonnes intentions, j’ai ouvert un compte Pinterest au tout début de mon voyage. Je me disais: je vais expérimenter également la découverte du Vietnam par le biais de ce média social. J’ai vite déchanté. Moins de deux semaines plus tard, je croulais sous les informations, les blogues de voyageurs intrépides et les listes de lieux à ne manquer sous aucun prétexte. Bref, mon calepin était rempli de destinations où je n’irais jamais et de conseils que je ne suivrais pas. Et j’ai abandonné Pinterest. Cette manière de publier des photos et des conseils ou de chercher de l’information ne convenait pas à mon rythme plus lent et personnel.

Gary Lawrence décrit le fait que certains blogues de voyage sont purement et simplement «de belles courroies de transmission de marketing touristique, trop souvent à cheval sur la frontière entre promotion et information, ce qui contribue à nuire à la réputation de ceux qui donnent l’heure juste, qu’ils soient blogueurs ou journalistes.» Selon lui, certains blogueurs voyage n’ont aucun scrupule, sont complaisants ou manquent cruellement d’esprit critique, «ou tout cela à la fois, ce qui fait l’affaire des offices de tourisme, tour-opérateurs et autres entités qui ont besoin de visibilité sans qu’on expose au grand jour leurs points faibles», ajoute-t-il.

Interrogée sur la situation actuelle du blogue de voyage, Marie-Julie Gagnon constate que tout est encore en définition, mais que «les motivations des nouveaux blogueurs ne sont pas les mêmes qu’il y a 10 ans, ou même 5 ans, explique-t-elle. Aujourd’hui, la plupart des gens lancent des blogues dans l’espoir d’en faire leur gagne-pain, chose absolument impensable quand j’ai lancé Taxi-brousse en 2008. Rares sont ceux qui créent un blogue par pure passion et ça se sent parfois, je trouve.»

Pourquoi écrire en voyage, alors? Et tenir un blogue? Est-ce qu’on veut réellement partager son expérience ou simplement montrer qu’on s’éclate à l’étranger? Dans mon cas, il est plus question d’écrire une histoire parallèle et personnelle que de faire état de mes découvertes. C’est l’aspect littéraire et créatif qui me pousse à inventer mon périple en ligne, à le sublimer et créer une narration fictionnelle sur les médias sociaux. En cela, je laisse la journaliste à la maison et emporte l’écrivaine dans mes valises.

Mon désir d’expérimentation d’une forme d’écriture littéraire par le biais des médias sociaux me permet de me tenir loin du marketing de mon voyage: je ne vends pas une destination, j’écris et raconte une histoire avec les outils qui sont à portée de mains. Et je me rends compte que peu importe le média social ou la plateforme, si une écriture de qualité, une narration bien définie et la créativité restent au cœur de l’expérience livrée, il n’y a pas de limites aux histoires que l’on peut raconter sur les réseaux sociaux.

Dans ma chambre d’hôtel d’Hanoï, la nuit tombe, mais pas la chaleur. Je prends mon téléphone, regarde les photos de la journée, de la semaine, du mois dernier. À l’instar de mon calepin de notes et des pages écrites depuis mon départ de Montréal, ces moments volés rythment mon voyage. Les vêtements de la voisine bougent doucement dans le vent. Elle les ramassera certainement à l’aurore alors que je dormirai encore. Et j’écris ce soir encore pour mieux me rapprocher d’elle. Pour l’inclure dans mon histoire. Celle que je raconte depuis que je suis montée dans l’avion, un soir glacial de février.