Illustration par Odrée Laperrière

Confession de foi

À l’essai sur le fossé religieux intergénérationnel des crustacés révélateurs les cigares de fin de messe un croyant libéré du dogme.

J’ai toujours profondément détesté aller à l’église.

Ce n’est pas parce qu’enfant, j’étais forcé d’y aller. Non plus parce que je n’ai jamais vraiment cru à tout ça, à tout ce qui se disait là-bas. J’ai toujours détesté aller à l’église pour une raison bien simple: c’était horriblement long.

Je suis allé à la messe tous les dimanches, de ma tendre enfance jusqu’à ce que j’aie 18 ans. Vers la fin, j’aurais pu dessiner l’église les yeux fermés. Je pouvais m’imaginer les vitraux, le nombre de bancs, la couleur des lustres, le drôle de lampion rouge qui pendait du plafond au-dessus de l’autel et même l’ensemble des têtes grises qui occupaient ce lieu avec moi.

Mon regard et mon attention étaient toujours détournés du prêtre. Lassé par la monotonie de ses paroles, je regardais la lumière provenant de l’extérieur resplendir à travers les portes de l’église, qu’on laissait ouvertes pour que puisse entrer la fraicheur. Durant ces moments, j’aurais tout donné pour qu’on me permette d’aller m’asseoir sur les marches du parvis de l’église et d’écouter de loin les marmonnements des fidèles.

Plus tard, mon père m’a raconté avoir passé une partie de sa jeunesse sur ce même parvis, à fumer des cigares afin d’échapper, lui aussi, à l’ennui de la messe. En ces temps plus traditionnels, c’était assez mal perçu, donc beaucoup plus risqué. Mon grand-père, le diacre de la paroisse, n’était, paraît-il, pas très flexible à ce sujet.

Je nous imaginais, mon père venu d’une autre époque et moi, assis à nous échanger des bouffées de tabac, tout en nous laissant doucement réchauffer par le soleil de juillet. Deux jeunes «flancs-mous» combattant l’ennui du dimanche matin. Il est plutôt drôle de penser, du même coup, que c’est afin de respecter les consignes données par ce même paternel que j’ai passé tout ce temps à l’intérieur de l’église, laissant pendant chacune de ces 45 minutes la foi catholique glisser doucement le long de mon corps imperméable pour finalement s’écouler en fines gouttelettes sur les tuiles du plancher de l’église.

Depuis, je n’y retourne qu’à Pâques et à Noël, plutôt par habitude que par obligation. Je paye mon manque de foi par le malaise que je ressens en demeurant en place au moment de la communion. À quoi bon manger l’hostie si on ne croit pas? Je peux heureusement compter sur le support de mes frères à travers cette inaction. Dans notre refus de communier, nous demeurons tous les trois solidairement assis sur le banc d’église, les yeux fixant le vide.

Et c’est ainsi que me sont venues mes premières grandes réflexions. Figé sur un banc de cèdre, seul avec moi-même, j’avais tout le temps du monde pour me demander pourquoi mon père, un homme intelligent, droit et sensible, maintenait sa foi dans la religion catholique.

Tout comme les voies de Dieu sont impénétrables, l’esprit humain est parfois difficile à sonder.

Figé sur un banc de cèdre, seul avec moi-même, j’avais tout le temps du monde pour me demander pourquoi mon père, un homme intelligent, droit et sensible, maintenait sa foi dans la religion catholique.

***

La Baie de Fundy est l’endroit sur terre où l’on trouve les plus hautes marées au monde. Située entre le sud du Nouveau-Brunswick et la Nouvelle-Écosse, on y retrouve des variations du niveau de l’eau allant jusqu’à 16,8 mètres. Lors d’un voyage, je suis passé par le petit village d’Alma, à l’entrée du parc national Fundy, où j’espérais être témoin de ses fameuses marées. Au village, les gens vaquaient à leurs occupations et moi, je tuais le temps. Une marée met presque douze heures à descendre ou à monter jusqu’à ces niveaux limites. Comme je voulais apprécier la beauté de la grève à marée basse, j’ai attendu.

En début de soirée, l’eau avait finalement atteint ce qui m’est apparu comme étant son niveau le plus bas. Me levant, je me suis mis à marcher jusqu’à la mer sur un sol qui avait été, quelques heures plus tôt, complètement recouvert. Alors que le terrain avait une forte inclinaison près de la rive, on pouvait se rendre, quelques mètres plus bas, à une grande étendue de sable humide qui s’étirait sur des dizaines de mètres. L’eau coulait par petits ruisseaux, sillonnant le sable pour aller rejoindre la mer un peu plus loin.

La marche était assez difficile. Le principal défi n’était pas d’éviter les poches d’eau, mais bien de ne pas marcher sur l’infinité de crustacés tout petits qui peuplaient la plage. Même en faisant attention, j’ai dû en écraser une dizaine. Plusieurs laissaient derrière eux un minuscule chemin creusé dans le sable. Ces petites bêtes se déplaçaient très lentement. Pour apercevoir leur moindre mouvement, il fallait approcher très près le bout du nez et, en retenant son souffle, attendre un moment que le crustacé reparte — toujours aussi lentement.

Peut-être était-ce le soleil qui me tapait sur le crâne depuis déjà un moment. Peut-être aussi était-ce la sérénité du moment. Toujours est-il que j’ai trouvé cette toute petite aventure absolument magnifique: la course d’un crustacé cherchant la sécurité d’un rocher pour éviter la fatalité de la marée qui, inéluctablement, allait revenir.

Avec le recul, je ressens une certaine tristesse. Une tristesse associée au fait d’être voué à un rôle que je n’ai pas nécessairement envie de jouer, mais que je dois remplir pour s’assurer mon salut. Parce qu’une pièce d’un casse-tête gigantesque ne prend son sens qu’une fois tous les morceaux assemblés.

Parfois, je me dis que c’est ce qui motive mon père à croire et, plusieurs fois par semaine, à aller s’enfermer là où le soleil ne brille pas pleinement. Pourtant, en bon biologiste, il sait que la vie sur terre ne nait pas de l’intervention divine. Mais il trouve tout de même la force de croire que quelque chose transcende les mécanismes de l’évolution et que chaque action posée, si minuscule soit-elle, n’est pas vaine.

Le petit crustacé—dont j’ignore l’appellation scientifique—glissant vers son rocher s’imbrique dans une réalité incroyablement complexe. Par lui-même, il ne vaut pas grand-chose. J’ai d’ailleurs eu le malheur d’écraser plusieurs de ses semblables. C’est en tant qu’acteur d’un ensemble—dont il fait partie sans le savoir—qu’il trouve sa raison d’être. Ce crustacé et les dizaines de milliers d’autres forment une population d’une certaine espèce qui a un rôle à jouer au sein d’un écosystème.

Parfois, je me dis que c’est ce qui motive mon père à croire et, plusieurs fois par semaine, à aller s’enfermer là où le soleil ne brille pas pleinement.

Mais la foi qu’entretient mon père ne dépend pas uniquement de la biodiversité et de l’équilibre qui la régit. Pour s’imbriquer dans un dogme, il faut, dans une certaine mesure, adopter ses rituels, son approche, sa philosophie. Avoir la foi catholique, c’est d’abord croire en la transsubstantiation, soit la transformation de l’hostie et du vin en le corps et le sang du Christ lors de l’eucharistie. C’est également la croyance en la Sainte Trinité, ou la foi en un Dieu unique constitué de trois personnes: le Père, le fils et le Saint-Esprit. Sans vous réciter le credo au complet, il importe de savoir que le dogme de la religion catholique est tout de même basé sur plusieurs piliers. Pour mon père, donc, pratiquer l’amour d’autrui, le pardon, la charité et le don de soi, c’est déjà une belle preuve de foi religieuse.

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Quand on est enfant, les adultes profitent parfois de notre naïveté pour nous amener à croire n’importe quoi. Ou plutôt pour exprimer des croyances auxquelles ils adhèrent fermement, mais qu’ils n’exposeraient pas à un autre adulte. Ça doit faire partie des privilèges qui sont donnés aux parents.

— Sais-tu que c’est important d’aller à l’église, Étienne?
— Oui papa, je sais.
— Tu sais pourquoi c’est important.
— Euh… parce que Dieu le veut?
— C’est important parce que, vois-tu, l’humain est composé de trois parties: le corps, l’esprit et l’âme. Il faut nourrir chacune de ces parties, sinon elles meurent.
— …
— Et aller à l’église ça permet de nourrir ton âme. Tu comprends?
— Je pense… oui.

Je ne comprenais jamais ce que mon père voulait dire par là.

En suivant son raisonnement, je pouvais facilement m’imaginer de quoi aurait l’air une personne qui ne mange pas suffisamment ou ne qui n’est pas assez stimulée intellectuellement. Par contre, ce qui me laissait coi, c’était d’imaginer l’allure d’une personne qui n’allait pas à l’église. Parmi tous mes amis à l’école, je devais être le seul à aller à la messe tous les dimanches, et eux ne s’en portaient pas plus mal pour autant.

Encore aujourd’hui, le raisonnement de mon père me laisse perplexe. Je n’ai jamais réussi à en tirer un sens, sinon que la spiritualité est une bête que je n’ai jamais vraiment approchée. Il y a de ces questions qu’on n’ose pas se poser.

Est-ce être naïf que d’avoir la foi? La première fois qu’on rencontre quelqu’un, on tient généralement pour acquis que cette personne est athée—ou laïque, disons. Ça va de soi, pense-t-on.

Une amie me racontait l’autre jour qu’une de ses proches avait la foi. Ça surprend, disait-elle, et malheureusement, ça laisse planer un certain malaise. «Elle croit? Ah oui…? Eh ben…» On se retient de poser plus de questions parce qu’on respecte les croyances au même titre qu’on respecte les idéologies des autres, mais ça reste tout de même surprenant. Tout aussi surprenant que de réaliser à quel point la religion n’est pas un lieu commun pour notre génération ou, plus largement, à quel point la pratique religieuse est largement évacuée de nos vies.

Du fait que la religion est si peu présente, on en vient à l’oublier, à prétendre qu’elle n’existe pas. Et quand elle se pointe dans le débat public, elle est vite stéréotypée: on l’associe au manque d’éducation, au conservatisme, à un passé révolu. Ainsi, la religion, au Québec, c’est la Grande Noirceur; aux États-Unis, c’est le conservatisme; ailleurs dans le monde, c’est l’extrémisme.

À l’inverse, certains croient maintenant différemment et se rapprochent de l’aspect spirituel de la religion plutôt que de son côté potentiellement dogmatique. C’est d’abord une idéologie qu’ils adoptent: une manière de penser et de vivre leurs croyances. Souscrire à une religion en passant par sa propre subjectivité, c’est une manière de se rapprocher de soi. Et c’est peut-être ça, avant tout, la spiritualité: une manière d’entrer en contact avec nous-mêmes et avec nos émotions profondes. Si la spiritualité est parfois interprétée comme relevant de la naïveté, c’est parce qu’on oublie qu’elle peut donner un sens à nos gestes les plus simples.

Allumer un lampion pour protéger un ami en voyage.

Parler aux arbres, seul en forêt.

Faire une minute de silence, se souvenir.

Faire quelque chose qui n’a rien de réellement salvateur, mais qui comble l’absence de sens qui marque certains moments de nos vies. Voilà quelque chose de fort peu rationnel.

Souscrire à une religion en passant par sa propre subjectivité, c’est une manière de se rapprocher de soi. Et c’est peut-être ça, avant tout, la spiritualité: une manière d’entrer en contact avec nous-mêmes et avec nos émotions profondes.

Nous sommes si habitués à raisonner de manière logique, à constamment chercher les causes et les conséquences probables d’une situation donnée, que nous hésitons à laisser de côté la rationalité attendue pour se laisser—ne serait-ce qu’un moment—comprendre autrement. Peut-être en venons-nous même, à force de rationaliser nos vies, à manquer de temps pour exister simplement, dans toute notre profondeur et notre complexité.

Alors que je lui demandais ce qu’il faisait dans la vie, un collègue m’a un jour répondu:

Faire… Pourquoi faut-il toujours faire quelque chose? Ne peut-on pas simplement être? Se promener dans un parc, observer les oiseaux, sentir la brise rafraichissante du matin et apprécier un bon café? Je ne fais rien. Je ne fais qu’être.

Ainsi, laisser la beauté du moment l’imprégner était une manière de se rapprocher de son for intérieur. Il était busboy, comme moi. Il servait des plats, nettoyait des couteaux et débarrassait des tables pour gagner sa vie. Or à son sens, ce n’était pas ça, vivre.

Prendre conscience de nous-mêmes et du monde qui nous entoure, c’est une forme de spiritualité. Qu’importe le moyen que nous prenons pour y arriver, il s’agit de nous rapprocher de ce que nous sommes avant tout. Avant de faire.

Il y a dans cette idée quelque chose de rassurant. Parce que c’est probablement en nous-mêmes, avant tout, qu’on trouve ce qu’il nous faut pour vivre et être heureux. Ça devrait être assez.

***

Alors que le petit crustacé profitait de la marée basse pour chercher un refuge, j’ai eu mon propre moment de recueillement. Oui, la beauté d’une si petite bête luttant continuellement contre les éléments m’a touché. À mes pieds, c’étaient les forces de la nature qui s’exerçaient, formant ce tout dont l’équilibre repose sur bien plus qu’un crustacé minuscule et un «illuminé» en voyage.

Cet instant, c’était simplement l’émerveillement. Je vivais un moment de découverte propre à l’enfance, une émotion si lointaine que je l’avais presque oubliée. Tel un jeune garçon captivé par l’histoire qu’on lui raconte, j’avais les yeux grands ouverts et l’esprit enchanté. Ça avait quelque chose de presque primitif.

Il faut se rappeler que premières sociétés se sont formées autour de rites païens. On y racontait le monde et on apprenait à le craindre afin de se prémunir contre les mauvais sorts. L’art était au service des croyances; c’était le temps des symboles, des rites, de l’oralité. On se servait ainsi de l’émerveillement pour dépasser les limites de notre entendement et donner un sens au monde. Dans sa forme la plus élémentaire, la spiritualité nous a—d’une manière ou d’une autre—toujours accompagnés.

Aujourd’hui, on s’en détache. On s’est abandonné à un monde dans lequel la rationalité triomphe. On vit peut-être un manque. On cherche un sens à tout ça. On déprime. On se trouve un passe-temps. On fait du jogging. On sort. On se tient au courant de l’actualité. On se forge des opinions. On projette. On réalise ses rêves. On attend. On se trouve d’autres plans. On occupe les temps vides par peur de ne rien faire—par peur d’être.

Je sais que mon père prie, et que par ses prières, il vit dans l’espoir que les gens qu’il aime soient protégés. Il n’en aura jamais la preuve concrète, mais il le croit, et cette croyance lui apporte la paix d’esprit. Il se sent écouté. Il sait que Dieu l’écoute, le comprend et qu’il l’aidera, s’il le lui demande. Croire en l’existence d’une bouée de sauvetage dans une situation critique, c’est sans doute salvateur en soi.

Quant à moi, devant une multitude de positions rationnelles, je préfère une spiritualité qui n’a pas besoin de justification. Je préfère me promener dans une forêt où l’air est bon et les oiseaux chantent. Je préfère une croyance qui me permet d’exister, pleinement et simplement.

Quant à moi, devant une multitude de positions rationnelles, je préfère une spiritualité qui n’a pas besoin de justification.

***

C’était dimanche matin et il faisait beau. Le soleil frappait le béton du parvis de l’église. La fumée du cigare montait vers le ciel. Les yeux pleins d’eau, je regardais mon père. Assis, il rêvassait. Les pieds croisés, la tête en l’air et les mains dans les poches, il affichait ce sourire amer qu’on associe à la fin d’un moment marquant.

Derrière, on entendait l’écho des fidèles qui chantaient la fin de la messe.