Illustration par Alexia Laferté-Coutu

J’ai crié dans la paroisse

À l’essai sur l’air plastique des cadavres inconnus les tiges malodorantes et la purification de l’âme des marées noires inapaisables une preuve faite en un éclat de voix.

Des palmiers verts, comme des feux d’artifice rouges mais verts, des palmiers il y avait, sur la plage comme ailleurs sur les falaises, presque dans le ciel aussi, ce feuillage qui s’étirait autour des noix de coco, au sommet des troncs lissés par les vents salins et, sous l’ombre desdits, des bosquets en cactus brassés par des vents que notre nord ne hale jamais, et des rochers en mousse; il fallait voir tout ça, en plus des coraux qui n’en étaient pas mais qui écorchaient les pieds comme des vrais, et les oursins, herbage animal qui se hérisse, et les conques qui ressemblaient au vide de nos oreilles. Tout cela tel qu’énuméré, sur une grande affiche publicitaire à l’entrée de la paroisse où nous allions assister aux funérailles de Monsieur Pellan.

Le cadavre était bien en vue dans son cercueil. Son visage sommeillait sous un air plastique, tout droit sorti de chez l’embaumeur. Pour éviter que des muscles retors se détraquent pendant la cérémonie du prêtre, on lui avait cousu les yeux, les lèvres, et tout ce qui pouvait s’ouvrir ou se raidir. Il était beau, Monsieur Pellan, dans son habit de velours. Les endeuillés passaient au cercueil quelques remarques, y critiquaient le travail de l’embaumeur, versaient presque une larme. On s’échangeait les mouchoirs, propres ou pas, dans les pleurs et la mucosité d’une messe liminaire qui nous rappelait les rhumes de l’hiver. On avait placé la dépouille sous des carreaux de fenêtre un peu gauchis par le jambage d’une cheminée, dans une grande salle lambrissée de panneaux blancs sur lesquels des vierges bleues avaient été peintes en traits fins, plus fins et plus adroits en tout cas que les doigts de ma mère quand elle déplumait les oeufs du poulailler, ramassait à la pelle les œufs cassés et nous les servait poêlés sur un lit de brindilles grillées comme sur du pain.

Le cadavre était bien en vue dans son cercueil. Son visage sommeillait sous un air plastique, tout droit sorti de chez l’embaumeur.

Attirés par les palmiers de l’affiche publicitaire, Liziane et moi étions entrés aux funérailles de Monsieur Pellan sans invitation. Il faut dire que dehors le froid avait commencé à nous jouer le moral bas. La chaleur de la paroisse avait été une solution à nos engelures, et puisque notre présence ne semblait pas déranger, j’ai supposé qu’il était en notre droit de nous incruster et d’assister aux obsèques de l’inconnu. Pas sans fierté que je le dis : sur ce coup-là, ma soeur et moi avons eu l’air normaux. Aucun officier n’a sonné d’alarme en nous voyant. Quand le directeur de la paroisse a exigé que nous nous assoyions sur un banc avant que débute la cérémonie à huis clos, j’ai presque cru qu’il nous comptait au nombre de ses invités. L’émotion m’a inondé, et l’air de mes poumons est monté à mes narines:

— Liziane! je chuchotais en me retenant de pouffer de rire. On va voir un vrai mort mourir!

La chaleur de la paroisse avait été une solution à nos engelures, et puisque notre présence ne semblait pas déranger, j’ai supposé qu’il était en notre droit de nous incruster et d’assister aux obsèques de l’inconnu.

Ma soeur ne riait pas. Liziane n’aime pas la mort. Il faut dire que, à la maison, on ne voyait jamais de morts. On les cachait au trou. Dans la cour. Ma mère s’occupait elle-même de libérer leur âme en récitant des poèmes, et jamais on ne pouvait entendre la musique du trépas, jamais on ne pouvait en voir le corps. Nos yeux n’en avaient que pour les feux d’artifice que mon père allumait, à la mémoire de nos ancêtres au trou, en pétarade au-dessus du jardin une fois la nuit tombée. Le trou, plus profond qu’un puits, s’annonçait en surface par un cercle de pierres en saillie, un monticule sur lequel il m’arrivait souvent de monter pour cracher ou en faire mes chiottes. Ça me faisait rigoler, de me faire vengeance sur mes ancêtres desquels je tenais ma vie en faute.

Cela ne m’a plus fait rire quand Liziane a pleuré son chat jeté là. Depuis la mort de l’animal, quand elle pense à la mort, le monde arrête de tourner. C’est que le monde tourne en elle, jamais en dehors, que son coeur a ses continents. Mais ses artères ne pompent pas moins les océans, et à son sourire, pas moins les marées ne se retirent. Elle dit que la lune est un miroir sur lequel est calqué en cratères le museau de Mitaine. C’est sa croyance. Sa façon de guérir. Le monde est malade, qu’on se le dise, quand on pense à toutes les croyances qui le pansent. Le discours du prêtre allait suivre:

— Nous sommes ici pour honorer le départ d’un être cher. Ce n’est jamais facile de subir le départ d’un proche. Mais rappelons-nous, en ces jours où les mystères n’existent presque plus, que Dieu a gardé pour nous un chemin que lui seul connaît. Aujourd’hui, c’est l’occasion de s’en remettre à Dieu…

Ça me faisait rigoler, de me faire vengeance sur mes ancêtres desquels je tenais ma vie en faute.

Mon père était le premier à croire que ma soeur et moi n’étions pas assez forts pour voir la mort en face. Premier à dire que notre santé mentale, comme un bâton dans une roue, nuirait à la paix des morts au trou. Mais voilà que nous nous retrouvions à de vraies funérailles, loin de tous ceux qui nous croyaient incapables de côtoyer les cadavres. Quelques témoignages d’amour allaient ponctuer l’oraison funèbre du prêtre, à commencer par celui du fils aîné qui, une grenouille dans la gorge, reniflait ses sentiments en oubliant de lire les mots qu’il avait composés sur son téléphone. Il pleurait. Sans son. Sa femme venait lui porter secours, lui proposait de lire son témoignage à sa place, mais il refusait qu’elle touche au téléphone. Il tenait à poursuivre seul :

— Papa… Je me rappelle encore, le jour où tu m’as appris à zester un citron…

Pour si peu, il a éclaté en sanglots. Et j’ai prié, franchement, s’il s’émouvait au souvenir d’un agrume, par pitié qu’on ne lui serve jamais un verre de limonade—mais enfin, peut-être était-il de coutume dans cette famille de pleurer les fruits, qui suis-je pour le dire. Tout le monde s’est tu quand le prêtre a brandi son encensoir autour du sépulcre. La fiole dorée boucanait les regards obliques de l’assistance qui souffrait l’odeur prégnante de l’encens. La plupart se raclaient la gorge, une manche au visage; d’autres s’évitaient la nuée nauséabonde en quittant subtilement la salle.

Mon père était le premier à croire que ma soeur et moi n’étions pas assez forts pour voir la mort en face.

À la fin de la cérémonie, sans que personne n’objecte les possibilités de l’enfer, le prêtre a déclaré que l’âme du défunt avait rejoint le ciel. Chez nous à la maison, quand un mort avait une dette envers mon père ou qu’il l’avait cocufié, il n’allait pas au ciel. Il allait en enfer, et l’enfer n’était pas très loin. C’était la fosse à purin. Mais s’il semblait que d’un nuage d’encens nous puissions nous absoudre, et je n’allais pas remettre les procédures cérémoniales en doute, au contraire, je comptais bien rapporter quelques tiges malodorantes et m’en faire des purificateurs d’âme à même ma chambre.

Le prêtre a demandé qu’un membre de la famille referme le cercueil, ou comme on dit chez nous au moment de boucher le trou avant l’hiver : refermer le couvercle des cornichons. Personne n’a levé la main. Les Pellan restaient figés, le regard bas ou les paupières occluses, avec la fixité d’un chevreuil sur le toit d’une voiture. Liziane ne tenait plus en place. Des spasmes l’assaillaient tout à coup, comme si une crise l’avait piquée. Son esprit était un vieux muscle. Son angoisse, un genou qui lui faisait mal, mais qu’elle s’entêtait à plier quand même. Je l’ai embrassée. Sur la bouche. C’est ce que je fais pour la calmer depuis que, après le chat, notre père a rejoint le trou. Ma langue sur la sienne comme dans les chemins de son intérieur, caresser son palais d’or, ses merveilles de coeur et de continents, et ses océans ce que j’en sais—je sens qu’en un baiser j’éteins en elle autant de volcans, Vésuve et les autres, que je dompte de marées noires. Il faut le dire. Les pompiers ne sont pas tous à la caserne.

Chez nous à la maison, quand un mort avait une dette envers mon père ou qu’il l’avait cocufié, il n’allait pas au ciel. Il allait en enfer, et l’enfer n’était pas très loin.

J’avais beau la couvrir de langueurs, beau interpeller les dieux, les arcanes du tarot, car elle m’y tirait c’est vrai, rien ne la ramenait à la réalité qui fuyait en fumée de ses pores; beau dire que l’âme de papa était au ciel ou sous le feu des étoiles, ce qu’elle aurait aimé entendre, rien n’y faisait. Je n’arrivais plus à contenir ses tremblements. J’ai crié dans la paroisse :

— Tu ne prouves pas là en tout cas que tu es capable de voir la mort en dehors du trou, là tu ne prouves pas ça ma soeur, là! Là!

Crié, ai-je fait ça moi… l’océan d’une vague soudaine quittant l’amour qu’encore savais-je avoir, ici, là-bas… Sous les élans des officiers montés contre nous comme en selle, mes cris avaient donné raison à notre père, à la roue et au bâton, avaient troublé les Pellan qui se dirigeaient confusément vers une réception où leur étaient servis le vin et les canapés sur des tables juponnées.

Sous les élans des officiers montés contre nous comme en selle, mes cris avaient donné raison à notre père.

Notre père au ciel ou en enfer, témoin de ce que nous avions voulu nous réchauffer à la lumière des funérailles d’un inconnu, devait bien s’être retourné dans son trou. Chassés de la paroisse, tirés de force par un portier et un directeur, nous retournions sans encens ni absolution à nos engelures et à nos souffrances nivales. Mais auparavant, les yeux rivés à l’affiche de l’entrée, nous avons pleuré une dernière fois ces palmiers verts, verts comme les feux d’artifice que nous ne verrions plus jamais.