Illustration par Sarah Joannette

La balançoire

À l’essai sur la reconnaissance post-mortem les dialogues de sourds la mort réfléchie les ficelles et les bouteilles.

Un poète mort n’écrit plus.
D’où l’importance de rester vivant.
— Michel Houellebecq

 

Un parc en ville, le soir. Le treize novembre, mais pas un vendredi. Dans le parc : une balançoire à bascule, quatre balançoires ordinaires, un réverbère, une glissoire, un bassin, un tourniquet, une table à pique-nique.

Une femme est là, dans l’ombre. Elle tient en équilibre sur la longue planche de la balançoire à bascule, une palette de couleurs dans une main, un pinceau dans l’autre, concentrée à peindre des oiseaux et des fleurs le long des modules.

À l’orée du sentier qui sillonne le parc, un homme hésite longtemps, puis se risque sur le petit chemin. Son sac est rempli à craquer de bouteilles vides à l’intérieur desquelles il a inséré des bouts de papier roulés. Il en tient aussi entre ses bras et sous son menton. Ça lui donne un air gauche qui contraste avec sa posture autrement très digne. Il s’avance jusqu’à la table à pique-nique et y dépose les bouteilles en prenant grand soin de ne pas les échapper, mais la table est bringuebalante et quand il s’assoit, les bouteilles tombent, elles roulent dans tous les sens. L’homme soupire et les ramasse sans spectacle : il se croit seul. Une fois qu’elles sont bien alignées sur la table, il hésite. Il regarde par terre, mais refuse de s’asseoir dans le sable mouillé. Avec mille précautions, il s’installe sur le banc: les bouteilles tremblotent, mais ne se renversent pas. Il allume une cigarette et sort un carnet de sa besace.    

Lui (récitant). – « Soleil d’automne sur le corps comme une couverture froide, dulcinée blanche et bleue aux doigts longs sur son ventre. Destinée, ma douce je te rejoins, ma mort sur son lit de sable. » (Silence.) Bon. C’est mauvais. Romantique, cliché à souhait. Il faudrait encercler les beaux mots et oublier tout le reste…

Elle. – Arrête d’écrire dans le noir, tu vas rater tes lettres.

Lui. – Pardon?

La femme s’est approchée, elle parle en gesticulant, le pinceau dans les mains. Le poète ne sait plus qui, des bouteilles ou de lui-même, il doit protéger des gouttes de peinture.

Elle. – Tu ne peux pas bien voir le papier, c’est trop sombre. Comment veux-tu écrire comme il faut? Tu vas gâcher tout ton cahier. Tu devrais au moins aller travailler sous le lampadaire. Quand moi je peins, j’ai besoin d’un peu de lumière.

L’homme la regarde un moment, mais il ne répond pas. Il range lentement son carnet dans sa musette, le troque pour de la ficelle. Il regarde par-dessus son épaule l’inconnue, qui ne bouge plus. Il hésite un temps puis commence à nouer la corde autour des bouteilles. Ça fait un drôle de bruit quand il en coupe des morceaux avec ses dents.

Elle (s’approchant). – Tu fais quoi?

Elle attrape l’une des bouteilles, l’ouvre et glisse ses doigts à l’intérieur pour s’emparer des pages noircies qu’elle renferme. Il la lui arrache vivement des mains.

Lui. – S’il vous plait, ne touchez pas.

Elle. – Pourquoi? C’est pas fragile, c’est rien que du papier. (Silence tandis qu’elle tourne et retourne une deuxième bouteille dans tous les sens.) Je ne suis pas certaine que je trouve ça très judicieux, comme méthode de rangement. Ça va pour mettre les papiers à l’intérieur, mais après c’est toute une histoire pour les sortir de là.

Lui. – Ce n’est une méthode de rangement.

Elle. – Alors c’est quoi?

Lui. – Ça ne vous regarde pas. Écoutez, je suis occupé. Pourquoi vous ne rentrez pas chez vous? C’est la nuit. Vous êtes une femme. Ce n’est pas prudent.

Elle. – Pas prudent?

L’homme s’allume une deuxième cigarette. Il reprend son travail sur les bouteilles, sans un mot. La jeune femme reste tout près, elle l’observe.

Elle. – Tu sais, j’y pense : tu devrais utiliser des rubans pour attacher tes bouteilles. Des rubans que tu pourrais laisser pendre sur le verre. Quelque chose de plus joli que ta ficelle.

L’homme ne lève même pas la tête. Il pousse un soupire sonore puis poursuit son travail.

Elle. – Je crois que c’est une question de sexe. Les garçons ne pensent pas à ce genre de détail.

Lui. – J’y ai pensé. Je veux que ça soit de la ficelle.
Excusez-moi mais… vous n’avez pas remarqué que vous me dérangez? S’il vous plaît.

Elle. – C’est pour quoi faire?

Un instant, les doigts de l’homme tremblent, enroulés autour de son mégot. Il prend de longues bouffées et, calmé, examine l’inconnue à travers un nuage de fumée.

Lui. – Bon d’accord, à vous je peux bien le dire : ce n’est pas comme si vous alliez m’en empêcher. Je vais me pendre. Ici, dans quelques minutes. Vous pouvez rester, vous ne saurez pas me faire changer d’idée.

Elle. – Mais je ne comprends pas. Les bouteilles, elles sont pour quoi faire?

Lui (dans un soupir). – Je suis poète.

Elle (plus intéressée par les poils de ses pinceaux que par la discussion). – J’ai toujours pensé que les gens qui écrivent des textes sont un peu bêtes. C’est idiot de raconter les histoires au lieu de les vivre.

Lui. – C’est que vous ne connaissez rien à la poésie. Le poète ne raconte pas des histoires, il est dans les mots, dans le langage. Il fait apparaître de l’inusité là où on ne voyait que des formules banales.

Elle. – Mais les bouteilles?

Lui (comme pour lui-même). – Il rend le quotidien tolérable, mais se brûle à la tâche. Et la reconnaissance tarde trop, si jamais elle vient. Baudelaire disait:
« Le poète est semblable au Prince des nuées
Qui hante la tempête et se rit de l’archer;
Exilé sur le sol au milieu des huées,
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher. »

Magnifique, oui. Être poète chez les hommes, c’est se vouer à un malheur que seul le suicide transforme en gloire. Aujourd’hui si je me pends, c’est pour inscrire ma poésie dans l’histoire. Pour que plus jamais le passant ne lève le nez sur mes vers.

Elle. – Les bouteilles…

Lui. – Vous ne savez pas, j’imagine, ce qu’est une performance.

La jeune femme a repris sa palette, elle mélange les couleurs du bout du doigt.

Lui. – La performance, c’est cet instant fugace où l’œuvre ne se dissocie plus du corps de son auteur. Le poète et ses vers ne forment plus qu’un et, lorsque c’est réussi, le côté unique de cette fusion dépasse tout et s’inscrit dans la mémoire collective.

Elle. – … Dis, j’ai envie d’aller sur le tourniquet. Tu ne voudrais pas me faire tourner en papotant?

Lui. – Je… Non! Je ne papote pas! Je vais me pendre! Là! Maintenant! Je n’ai pas envie d’aller tourniqueter!

Il jette son mégot et s’allume une troisième cigarette.

Lui. – Vous assistez aux derniers instants de l’existence d’un homme. Vous ne trouvez pas inconvenant de lui offrir de jouer comme un enfant? (Dans un soupir.) Oh et puis après tout, je ne suis pas obligé de vous expliquer, je vous parle parce que vous l’avez demandé. Je peux tout aussi bien me taire.

Elle. – Arrête, les poètes, ça parle tout le temps.

Lui. – …

Elle. – …

Lui. – Eh bien pas moi. Moi, quand j’ouvre la bouche, c’est toujours pour dire quelque chose d’important. De senti.

Elle. – Dis donc, tes bouteilles… Je pourrais peindre des fleurs dessus?

Lui. – N’y touchez pas!

Elle. – Elles servent à quoi?

Lui. – Je vais me pendre. Je veux suspendre ces bouteilles autour de moi. Ce sont mes poèmes, à l’intérieur.

Elle. – Un décor?

Lui. – Si on veut.

Elle. – Pour un spectacle?

La jeune femme attrape une bouteille, la tourne entre ses mains puis la suspend à la barre de la balançoire. L’homme, abattu, lui tend tout de même les autres, qu’elle accroche avec application.

Lui (doucement, comme pour lui-même). – Je devrais être en train de rédiger les derniers vers de mon existence. La mort toute proche m’inspirerait sans doute des poèmes d’une beauté à pleurer. Mais non, je suis là à discuter théâtre avec… avec…

Elle (lui tendant la main). – Ange.

Il s’étouffe un peu, puis lève les yeux au ciel.

Ange. – Tu sais ce qui serait beau? Des lumières, dans tes bouteilles. Il faudrait quelque chose comme des lucioles. Des lucioles d’été qui voleraient dans tous les sens. Tu imagines? Quelque chose de très poétique.

Lui. – Des lucioles… Vous savez que les insectes sont mon thème de prédilection? J’ai déjà écrit de nombreux poèmes sur les mouches ou les blattes… même un sur les vers à soie, mais les lucioles sont trop gaies pour être poétiques.

Ange. – Tu savais que les lucioles ont une longévité moyenne de deux ans?

Lui. – Deux ans. Elles scintillent puis s’éteignent.

Il s’arrête, farfouille dans sa besace, en ressort son carnet et se met à écrire.

Lui. – « Frivoles lucioles,
montez vers la lumière et vous
vous brûlerez les ailes. »

Ce n’est pas mal! En tout cas, l’idée générale est là, il y a même de la matière pour tout un recueil! Le côté funeste du bonheur, l’inconscience, le malheur qui guette.

Ange. – Si la longévité était en lien avec la taille et qu’on vivait aussi longtemps que les lucioles, ça nous ferait une vie de 178 ans. C’est un peu long, quand même.

Lui (enthousiaste). – Il y a une faille en chaque homme! Même en vous, il doit bien y en avoir une! Les insectes n’en sont que l’illustration amoindrie. Même un papillon peut être abject. C’est fascinant. J’aurais dû y penser bien avant…

Ange. – Et toi?

Lui. – Quoi moi?

Ange. – Tu vas te placer où?

Lui. – Je… Quoi?

Ange. – Pour que tout le monde puisse bien te voir. Pour que ça soit joli.

Lui. – Euh… je pensais installer la corde entre deux balançoires. Celles du centre, j’imagine.

Ange. – Tu sais qu’en art, ils disent que c’est mieux quand « la composition est déséquilibrée »? Ils appellent ça la règle d’or. C’est beau, non? « Règle d’or ». Tu devrais peut-être te pendre un peu plus vers la droite. Je dis la droite, parce que droite c’est le côté « de l’avenir »… gauche, c’est pour le passé. Tu veux te pendre vers l’avenir ou vers le passé?

Lui. – Je n’en sais rien. Je n’y avais pas trop réfléchi.

Ange. – Attends, je vais placer la corde pour que tu puisses te faire une idée… Tu vois, ici, plus vers la droite, mais pas trop… Je pense qu’avec le lampadaire, ça t’avantagerait. Cette nuit, on verra ton ombre s’allonger. S’il vente, tu te balanceras et les bouteilles feront de la musique en se frappant les unes contre les autres.

Lui. – Ne parlez pas de balancement, s’il vous plaît. Ça me donne des hauts le cœur rien que d’y penser.

Ange. – Mais il va bien falloir que tu montes sur la balançoire pour te donner un élan. Non?

Lui. – Maintenant que vous le dites…

Ange. – Viens là : je vais te la tenir, moi, ta balançoire. Pour qu’elle ne bouge pas trop. Comme ça, tu ne seras pas malade. Ta performance, elle serait tout de même moins jolie avec du vomi.

Lui. – Vous savez… je ne sais pas… vous êtes certaine que c’est le meilleur endroit pour la corde?

Ange. – Esthétiquement parlant, oui. Tout le monde te verra très bien. Ce sera bouleversant, avec les bouteilles.

Lui. – Si vous le dites.

Ange. – Je sais. Allez, fais-moi confiance un peu. Grimpe, il n’y a rien à craindre. Je ne lâcherai pas la balançoire, si c’est ça qui t’effraie.

Lui. – Bon… eh bien…

Ange. – Oui. Voilà. Tu vois : ce n’est pas si épeurant.

Lui. – …

Ange. – …

Lui. – Écoutez, je ne suis plus trop certain.

Ange. – Plus trop certain de quoi?

Lui. – Je… Je ne sais pas. Vous êtes persuadée que c’est l’emplacement idéal, pour la corde?

Ange. – Je peux la déplacer un peu vers le centre, si tu préfères. Moi je dis que tant qu’à débalancer, aussi bien le faire pour vrai, mais ce n’est pas moi qui vais me pendre.

Lui. – Non… Non. Pas vous.

Ange. – Alors, tu sautes ou pas?

Lui. – Il le faut bien. Vous leur direz quelque chose de ma part?

Ange. – Je dirai que pour la ficelle autour des bouteilles, c’était réfléchi.

Au milieu du parc, un petit saut en bas des balançoires, ça ne fait pas vraiment de bruit, surtout entre le vent et les autres sons de la nuit. Ange regarde le grand corps mou et inerte du poète, la tête un peu inclinée. Elle s’éloigne de quelques pas, se mord les lèvres, mesure avec ses doigts. Vraiment, c’est plus esthétique juste sous le lampadaire. Au milieu, ça aurait eu l’air artificiel.

Et la ficelle, oui. Ce n’était peut-être pas une si mauvaise idée après tout.