Illustration par Stefanie Green

L’État et le capital à l’ère des robots

À l’essai sur l’interventionnisme étatique la société robotisée le pragmatisme gouvernemental la redistribution volontaire des richesses.

Au courant du 21e siècle, le capitalisme pourrait créer une crise qui le mènerait à sa fin. Notre rapport à la propriété et au travail se verrait profondément bouleversé par des taux de chômage record causés par la présence de robots sur le marché du travail. Ces derniers nécessiteraient une intervention de l’État inégalée jusqu’à ce jour. Il en résulterait une société utopique, société semblable à l’idée archétypale qu’on se fait parfois du socialisme. Par contre, cet état de société se formerait au terme d’une transition dirigée par les gouvernements en place, et non par un mouvement révolutionnaire cherchant à les renverser.

Le Capital au 21e siècle de Thomas Piketty explique, par une recherche économique et historique détaillée, les contrecoups du système capitaliste qui ont donné lieu à l’accroissement des inégalités dans une vingtaine de pays. Pour remédier à cet état des lieux plutôt inquiétant, l’économiste français propose, entre autres solutions possibles, une refonte profonde du système mondial de taxation dans le but d’éviter l’inertie économique, voire une crise majeure du capitalisme.

Ce type de réaction à la situation économique « mondiale » montre que, pour certains, l’interventionnisme de l’État s’impose déjà. Mais qu’en sera-t-il lorsqu’au café du coin, les baristas seront remplacés par des automates? En supposant que la place de la technologie devienne assez importante dans l’organisation du travail pour que le travail humain soit une chose du passé, il faudra peut-être remettre en question le capitalisme industriel dans son ensemble pour préserver l’ordre économique des sociétés.

 

Une petite histoire de l’interventionnisme

Aujourd’hui, la notion de croissance est fondamentale à la planification économique des gouvernements. Il est convenu que dans le cadre d’un système capitaliste, l’économie croît plus fortement que l’augmentation de la population. Durant les deux derniers siècles, les sociétés industrielles ont vu leur produit intérieur brut nominal par habitant passer de 200$ à plus de 40 000$ aujourd’hui.

L’observation empirique de la croissance économique, toutefois, montre que le capitalisme est relativement jeune. Il apparaît vers 1800 et, jusque-là, la taille de l’économie mondiale augmentait de pair avec la population. C’est l’économiste britannique Thomas Malthus qui a été le premier à observer que pendant les millénaires qui ont précédé la révolution industrielle, les revenus étaient demeurés essentiellement stables, et ce parce que les changements technologiques et les découvertes scientifiques arrivaient en parallèle avec une augmentation de la population.

Avec la mécanisation du travail au tournant du 19e siècle, l’économie commence à croître à un rythme supérieur à celui auquel la population augmente. La machine à vapeur, le charbon et l’électricité permettent une augmentation significative de la production industrielle. C’est le début de la consommation du textile, de produits alimentaires et autres produits domestiques. Par le fait même, ce mouvement d’industrialisation provoque des booms dans le transport ferroviaire et maritime ainsi que dans les secteurs minier et agricole. Bref, les nouvelles sources d’énergie et les avancées technologiques mènent à une croissance dont le plafond serait, encore aujourd’hui, toujours inconnu.

À l’aube de ces changements économiques importants, il est difficile d’en célébrer les effets immédiats à cause, notamment, des grandes disparités de richesses et des conditions de travail exécrables que ceux-ci engendrent. Ce n’est que plusieurs décennies plus tard, avec l’avènement des démocraties libérales au cours du 20e siècle, qu’on se rapproche d’une qualité de vie décente quant à la liberté, la sécurité, la santé publique et l’accès à l’éducation : c’est le début d’une sorte de collaboration entre l’État et le capital.

Les effets du capitalisme industriel continuent de se faire sentir au début du 20e siècle. Pour la première fois, le système économique crée des besoins. C’est l’époque de l’automobile, du phonographe, de la radio et des premières sorties au cinéma. Dans les pays occidentaux, on constate le cercle potentiellement vertueux que cette économie génère. Comme l’augmentation de la taille de l’économie semble couplée à une relative augmentation des revenus, les travailleurs peuvent se procurer les articles de consommation qu’ils contribuent à produire, comme le disait Henry Ford. C’est aussi au début du 20e siècle que les gouvernements occidentaux commencent à corriger le tir, en tentant de règlementer les conditions de travail. Les syndicats sont progressivement reconnus, alors qu’on introduit des plafonds à la durée des semaines de travail et qu’on interdit l’emploi des enfants.

Puis il y eut la crise. Les taux de chômage ont frôlé les 30%. Les plans de relance ont d’abord échoué. À l’époque, plusieurs interprètent la descente aux enfers des années 1930 comme l’échec du système capitaliste. Au terme de la crise, par contre, le système capitaliste s’en sort indemne, mais transformé. Les gouvernements démocratiques sont maintenant au fait d’une réalité économique importante : le capital laissé à lui-même ne peut s’autoréguler et conserver la stabilité naturelle qu’on lui attribuait. Il convient donc à des instances extérieures au système économique d’encadrer sa régulation. C’est ainsi que pendant les « trente glorieuses », les gouvernements occidentaux créent le filet social moderne. Pour assurer la stabilité du système capitaliste, les États jugent que certains secteurs d’activités doivent être soumis à une règlementation plus stricte, aux dépens du libre marché.

 

Des gouvernements pragmatistes

Ce bref historique de l’interventionnisme étatique montre que lorsqu’une instabilité économique d’importance se pointe le bout du nez, les gouvernements se portent garants des besoins sociaux. Que ce soit pour corriger les douteuses conditions de travail au tournant du 20e siècle ou pour démocratiser l’accès à l’éducation et la santé, les gouvernements occidentaux ont agi lorsque les besoins se manifestaient.

Toutefois, ces interventions étatiques n’étaient pas nécessairement basées sur des principes socialistes ou même sociaux-démocrates, mais faisaient plutôt appel à une gestion gouvernementale pragmatique qui visait à préserver un minimum de cohésion sociale et de stabilité économique. Qu’ils aient été de droite ou de gauche, ces gouvernements répondaient à des besoins sociaux qu’aucune institution privée n’aurait pu corriger convenablement.

Alors qu’on aurait cru que la « révolution conservatrice » des années 1980 – menée par Ronald Reagan, Margaret Thatcher et Brian Mulroney – aurait engendré un démantèlement des syndicats et des programmes sociaux, cette prédiction ne s’est pas avérée. N’est-ce pas l’administration républicaine de George W. Bush qui a autorisé un plan de rescousse de 700 milliards de dollars lors de la crise financière de 2008?

Tout compte fait, on constate que les gouvernements modernes n’interviennent pas dans le cadre d’un principe soutenu par une idéologie, mais afin de prévenir des problèmes sociaux susceptibles de déstabiliser le système économique. C’est dans cette optique qu’on a pu observer la création de nouveaux ministères et d’agences gouvernementales avec le temps.

 

Une ère de supercroissance

Hormis le pragmatisme gouvernemental et une relative augmentation de l’interventionnisme, le monde de l’emploi, quant à lui, a essentiellement toujours été laissé à lui-même. Malgré des interventions circonstancielles de l’État, telles que l’assurance-emploi et les subventions aux entreprises, le marché du travail est toujours un système autorégulé. Le principe de base d’offrir un salaire décent à un travailleur afin qu’il puisse le dépenser dans le but de réintroduire du capital au sein d’autres entreprises est encore central à l’économie capitaliste moderne.

On constate donc que l’idée de croissance économique a longtemps avantagé les travailleurs puisqu’une croissance de la production pouvait permettre une augmentation générale des revenus et du nombre d’emplois disponibles. De plus, l’introduction de nouvelles technologies ne faisait qu’augmenter les capacités de production des entreprises.

Au-delà de l’objectif de la prospérité globale, par contre, il reste que la rentabilité individuelle des entreprises prime. La technologie devient ainsi une sorte de cadeau empoisonné, puisqu’elle sert plutôt l’intérêt des entreprises que celle des travailleurs. Pendant toute l’histoire du capitalisme, l’expansion de la taille de l’économie et des niveaux de production ainsi que l’arrivée de nouvelles technologies ont toujours été gages de nouveaux emplois.

En faisant ainsi passer la croissance du capital de l’entreprise avant celle du portefeuille des salariés, le système capitaliste s’expose une fois de plus à une possible impasse.

Toutefois, le désir de rentabilité des propriétaires pousse le rôle de la technologie dans la production à l’extrême : on assiste de plus en plus au développement et à l’emploi de robots. Grâce à un investissement ponctuel, les entreprises peuvent mécaniser un travail qui pourrait être réalisé par des êtres humains, rendant ainsi la production plus « simple » et moins coûteuse. En faisant ainsi passer la croissance du capital de l’entreprise avant celle du portefeuille des salariés, le système capitaliste s’expose une fois de plus à une possible impasse. En ce sens, il semble exister une crise latente fondamentale dans le capitalisme moderne.

Les premiers travailleurs à écoper de l’entrée en scène des robots ont été les travailleurs d’usine et les travailleurs manuels. Mais avec les avancées en robotique, rien n’empêche que cette présence s’étende vers le secteur des services. Le guichet automatique, machine robotique simple, existe depuis maintenant des décennies; il n’est pas exclu que de grandes entreprises de restauration rapide confient le service d’un café, d’un sandwich ou d’un muffin à un automate plus sophistiqué. Une étude récente de l’Université d’Oxford chiffre à 92% la probabilité que les robots remplacent les travailleurs de la restauration rapide d’ici quelques décennies. Avec le temps, même le secteur des transports pourrait voir ses travailleurs de première ligne remplacés par des véhicules « intelligents ». On remarque déjà l’automobile sans conducteur de Google qui a réussi à parcourir plus de 500 000 km sans causer d’accident.

Grâce à leur potentiel de rentabilité et de productivité, il semblerait que les robots puissent arriver à défigurer le système capitaliste tel que nous le connaissons. En causant des changements importants dans le marché du travail, les avancées en robotique risquent de mener le capitalisme moderne vers son démantèlement. La « supercroissance » que pourrait engendrer la robotique du 21e siècle comblerait sans doute les besoins de la société entière par le travail de quelques-uns. Par contre, il ne servirait à rien qu’une entreprise réduise ses coûts de production par la présence de robots si une part importante de la population ne gagne pas les revenus nécessaires pour participer à la consommation des biens. Et les entreprises ne décideront pas par humanisme de le cesser afin d’employer des travailleurs dans le but d’en faire des consommateurs. Bref, ce type de scénario, s’il relève de la science-fiction, mènerait les sociétés occidentales à une situation plutôt dystopique.

 

Le capitalisme : une erreur de parcours

Comment l’État interviendra-t-il afin de gérer cette crise? Si on se fie à l’histoire des gouvernements occidentaux, lorsque l’ordre économique et social est en jeu, les gouvernements interviennent afin de régler les problèmes qui guettent la société. Si l’économie capitaliste moderne devait connaître une crise de cette ampleur, l’État moderne, lui, détiendrait le pouvoir coercitif nécessaire afin de corriger le tir.

Par conséquent, il est possible qu’un système capitaliste s’appuyant trop sur les avancées technologiques se métamorphose progressivement en un système économique qui ressemblerait au socialisme, à cause de l’importante implication de l’État dans la régulation des marchés. Bien que cette transformation ne soit pas motivée par des principes proprement « socialistes », mais plutôt par une vision pragmatique de la gestion de l’ordre social et économique, il en résulterait un système utopique. Ce serait, après tout, la démocratie qui triompherait sur le capitalisme, alors qu’on découvrirait que ce dernier n’était, à la lumière des changements sociaux qu’il aura provoqués, qu’une simple erreur de parcours.

Si l’apogée de l’époque du capitalisme industriel, basée sur la croissance, devait mener à un taux de chômage record et des inégalités comparables à celles qui ont précédé l’industrialisation, la démocratie devra se pencher sérieusement sur le rôle soi-disant vertueux du libre marché.

Les sociétés occidentales, réputées parmi les plus démocratiques, ont généralement adopté des systèmes économiques capitalistes avec différents niveaux d’intervention et de règlementation étatique. L’association entre le capitalisme et la démocratie a été défendue par les idées de liberté de travail, de liberté d’entreprise et de liberté d’expression. Or, le principe central de la démocratie est sans doute celui de la constante remise en question de ses fondements. Et si l’apogée de l’époque du capitalisme industriel, basée sur la croissance, devait mener à un taux de chômage record et des inégalités comparables à celles qui ont précédé l’industrialisation, la démocratie devra se pencher sérieusement sur le rôle soi-disant vertueux du libre marché.

De plus, étant donné qu’au fil des générations, les gouvernements démocratiques ont généralement augmenté le nombre de secteurs sociaux et économiques dans lesquels ils intervenaient, l’extension de cette action gouvernementale vers les entreprises et l’emploi semble, après tout, « normale ». Et comme le capitalisme industriel est un système qui existe depuis à peine deux siècles, sa disparition ne devrait pas nous sembler improbable.

Bref, si les vertus du libre marché et du capitalisme devaient être démenties, les appareils gouvernementaux des sociétés démocratiques et modernes se devront de réagir. La réaction des gouvernements à ce genre de crise pourrait mener à une véritable prise en charge de la gestion des moyens de production comme le veut la théorie socialiste.

 

Société d’utopie et de loisir

On peut imaginer le genre de société qui émergerait de cette transformation de l’économie politique des sociétés occidentales. Parallèlement à la croissance économique des derniers siècles, il s’est aussi développé une industrie de la culture et du loisir de plus en plus présente. La « société de loisir » dont parlaient certains économistes pendant les années 1960 pourrait être à notre portée.

À condition de réussir à profiter réellement de cette possible révolution technologique – c’est-à-dire réussir à redistribuer la richesse plutôt que de simplement en créer –, l’investissement « humain » dans le travail pourra être, lui aussi, redistribué dans d’autres sphères de la vie sociale. Il ne faut pas penser que cette société de loisir serait nécessairement une société où la culture populaire deviendrait aliénante, telle qu’on la décrit souvent de nos jours dans les récits dystopiques. En fait, la fin du travail tel qu’on le connaît pourrait permettre des avancées spectaculaires dans les domaines de l’éducation et des arts, par exemple, ainsi qu’une implication renforcée dans les institutions politiques et sociales des communautés. Ces activités humaines pourraient prendre une place beaucoup plus importante dans la vie citoyenne si les besoins matériels étaient comblés par des robots gérés par des gouvernements hautement interventionnistes.

Devoir façonner un monde post-capitaliste cohésif pourrait être le plus exigeant défi de l’histoire des gouvernements démocratiques. C’est pourquoi je pense que la plus importante leçon de l’arrivée de ce monde utopique serait la résilience de la démocratie. Grâce à leur légitimité et leur adaptabilité, les États démocratiques ont réalisé de grandes interventions dans une période de temps relativement courte. Si ces gouvernements ont toujours agi de manière rationnelle et pragmatique, les interventions ont quand même été caractérisées par un humanisme sous-jacent. Un humanisme qui, tout compte fait, aura été le reflet des valeurs des sociétés.