Illustration par Sarah Joannette

D’un certain règne de la confiance

À l’essai sur la double contingence le voyage temporel des confiants la réduction de la complexité sociale les boîtes noires et l’attribution.

Quand une fois on a accueilli le Mal chez soi, il ne demande plus qu’on lui fasse confiance.
— Franz Kafka

 

 

La société d’aujourd’hui n’a jamais autant fait parler la confiance. Qui n’a jamais entendu dire qu’il faut, dans la vie de tous les jours, avoir confiance en soi? Qui n’a jamais vu la confiance passer sous ses yeux en ouvrant une boîte de conserve, ne serait-ce qu’en étant soulagé d’y retrouver du thon? Qui n’a jamais entendu parler, parmi les économistes les plus chevronnés, de la «confiance envers le marché»? Quel politicien n’a pas eu, au cours de sa carrière, à passer le test de la confiance de l’opinion publique? Quel amant n’a pas expérimenté, au cours de sa vie, le triste désarroi de la perte de la confiance en l’autre?

L’idée de confiance entre officiellement dans notre vocabulaire au 15e siècle. Le mot vient du latin confience et du vieux français fiance. À l’origine, la confiance rapporte à l’espérance. Le fait d’avoir confiance a une connotation religieuse en lien avec la transcendance divine. On se fie—se fier, du latin fidus, «fidèle»—à ses attentes, on s’y abandonne en remettant son sort entre les mains de Dieu. Celui qui a confiance en Lui, les autres ou les choses, possède non seulement la foi, mais il se fie à un destin voulu par quelque chose d’extérieur et d’omnipotent.

Aujourd’hui, on parle plutôt des problèmes de société qui peuvent être causés par le manque de confiance. C’est qu’en théorie, on conçoit communément une vision éthique de la confiance. Dans un monde que l’on croit envahi par la corruption ou par le vice, la confiance totale envers les autres et les choses est souvent posée comme l’objectif rationnel et normatif à atteindre; c’est une forme de perfection, un idéal. C’est en raison de cette conception éthique que tous sont au fait, par exemple, de la supposée «crise de confiance» envers les politiciens. Pourtant, le système politique «fonctionne» toujours. Les gens votent, sont parfois satisfaits, souvent déçus; qu’importe, ils ont un tant soit peu confiance envers leurs institutions, ne serait-ce que pour signer un bail lorsque vient le temps de quitter le foyer familial.

Avant d’être un objet social, il faut se rappeler que la confiance se forme dans les petites choses; dans nos rencontres, nos conversations et nos hésitations quotidiennes. Subtile, elle se manifeste dès le lever.  Le cadran sonnera-t-il à la «bonne» heure?  L’autobus numéro 83 passera-t-il au bon moment? Et plus tard dans la journée: la femme qui dormait à mes côtés, et qui partage ma vie, sera-t-elle encore là ce soir?

Dans un monde que l’on croit envahi par la corruption ou par le vice, la confiance totale envers les autres et les choses est souvent posée comme l’objectif rationnel et normatif à atteindre.

 

Confiance et psychologie

Imaginez une première rencontre avec un inconnu. Vous croisez son regard et vous l’observez un instant. En quelques secondes, votre cerveau réagit, et vous «enregistrez» des informations. Vous vous êtes déjà forgé une impression de cette personne: elle est attrayante, sympathique, digne de confiance, etc. Le psychologue Alexander Todorov et son assistante Janine Willis ont réalisé une expérience qui visait à démontrer à quel point notre analyse d’une personne—par exemple, l’attribution ou non de la confiance—s’effectue très rapidement. L’expérience a été effectuée auprès de 200 personnes. Les sujets devaient d’abord observer 66 visages sur un écran. Chaque visage était présenté pendant un dixième de seconde, une demi-seconde et, finalement, une seconde entière. Après chaque présentation, les sujets devaient dire si oui ou non le visage leur inspirait confiance. Mais il n’était pas question de savoir si oui ou non le visage présenté était vraiment digne de confiance; c’était sans importance. Ce qui comptait réellement pour les chercheurs était de déterminer le temps que les sujets prenaient pour porter un jugement. Les deux psychologues ont conclu que «le lien entre les traits du visage et le caractère d’une personne peut être très faible, mais cela n’empêche en rien notre cerveau de juger en un seul coup d’œil.»

En 2005, une étude publiée dans la revue Nature—et dirigée par une équipe de chercheurs de l’Université de Zurich—a démontré que l’odeur de l’oxytocine, une hormone reconnue pour sa fonction dans l’établissement des relations interpersonnelles, pourrait à elle seule faire en sorte qu’un individu accorde sa confiance à un autre individu. La recherche en question portait sur 56 personnes qui participaient à un jeu. On leur donnait une somme d’argent et ils devaient dire s’ils acceptaient ou non de confier la somme à un banquier rencontré lors d’un entretien. Avant la rencontre, la moitié des sujets avaient inhalé un «spray» d’oxytocine. Au terme du jeu, les chercheurs ont découvert que les individus ayant inhalé l’hormone étaient beaucoup plus nombreux à accepter de confier leur argent au banquier.

Il y a aussi la sempiternelle question de la confiance en soi. Le psychologue R. M. Lynd-Stevenson, quant à lui, s’est penché sur les chances qu’ont certains jeunes de dénicher un emploi. Des questionnaires ont été diffusés chez 200 jeunes chômeurs concernant leur propre évaluation des chances qu’ils avaient de trouver un emploi et l’importance qu’ils attribuaient à cette situation. Les résultats ont soulevé que les chances d’un individu d’atteindre un but donné sont proportionnelles avec, d’une part, la confiance qu’il a en sa propre réussite et, d’autre part, l’importance qu’il accorde à sa propre réussite.

D’autres travaux en psychologie ont mis de l’avant l’hypothèse selon laquelle la confiance «résiderait» dans notre cerveau; autrement dit, dans la conscience de l’individu. Les fondements mêmes de la confiance se trouveraient, selon certains chercheurs en neuroscience, dans les bases neuronales de la stimulation. Grâce, entre autres, à l’imagerie cérébrale, on a démontré que l’être humain activait les mêmes zones du cerveau (les aires motrices) lors de l’exécution «réelle» de certaines actions que lorsque ces actions sont simulées virtuellement. Exposer un individu à un univers virtuel où la confiance est en jeu correspondrait donc, du point de vue du fonctionnement de son cerveau, à une situation «réelle».

 

Se fier à ses attentes : une affaire sociale

Un nombre considérable de travaux se sont opposés, par contre, aux thèses avancées par la psychologie sur le phénomène de la confiance. En général, on reproche aux recherches psychologiques d’avoir dépassé certaines limites dans leurs conclusions. Il semble que ces chercheurs appliquent l’analyse de la cognition à l’explication de comportements sociaux, telle l’attribution de la confiance. Ce problème se rapporte à un questionnement fondamental qui hante tous les travaux sur le sujet: la confiance relève-t-elle de l’individu ou de la société? Faisons le tour de cette question.

Disons d’abord que la confiance, c’est le fait de se fier à ses propres attentes. Avoir confiance en soi, du point de vue de l’individu, c’est détenir la certitude que les choses ou les évènements se dérouleront exactement comme on les anticipe. Mais en réalité, peu importe la situation, rien n’est jamais tout à fait certain. Les autres n’agiront pas nécessairement en fonction de nos attentes, même les plus certaines. Au fond, seule l’incertitude est vraiment certaine!

Le sociologue allemand Niklas Luhmann explique que l’individu qui manifeste une confiance en soi effectue, d’une certaine manière, un «voyage dans le temps». Cela signifie qu’il est certain du rapport symétrique—plus ou moins parfait selon le degré de confiance—entre le présent et l’avenir. Dans des termes plus abstraits, la confiance en soi est la certitude d’un présent à venir: la certitude—toujours incertaine!—que nos attentes présentes seront les réalisations à venir.

Avoir confiance en soi, du point de vue de l’individu, c’est détenir la certitude que les choses ou les évènements se dérouleront exactement comme on les anticipe.

Le propre de l’avenir, cependant, c’est qu’il est impossible à déterminer. C’est ce qui génère l’aspect social de la confiance, parce que toutes les situations sociales sont marquées de l’incertitude que pose le futur. C’est le résultat de ce qu’on a nommé, en sociologie, la double contingence. Conceptualisée par le sociologue américain Talcott Parsons, la double contingence entre en jeu lorsque deux «boîtes noires» se rencontrent et que leurs «contenus» respectifs ne peuvent être connus ni de l’une, ni de l’autre. L’incertitude s’explique donc dans le fait que nous n’avons pas accès, autrement que sous forme d’attentes, à la conscience d’un autre individu. Nous ne pouvons connaître ses réelles motivations, ses réelles intentions.

Par exemple, on retrouve la double contingence lorsque deux individus se rencontrent pour la première fois. Au moment de cette première rencontre, les deux individus—appelons-les alter et ego—sont confrontés à l’incertitude inhérente à cette situation sociale. Alter ne sait pas comment, ni quand ni pourquoi ego agira. De son côté, ego ne sait pas non plus comment alter agira, ni quand ou pourquoi: il y a double incertitude, et donc double contingence. C’est une condition sociale toujours latente, en attente constante de résolution. Qui fera le premier pas? Qui se décidera le premier à tendre la main pour «briser la glace»? Qui parlera le premier? Quel signe, quel mot sera employé? La confiance sera-t-elle ou non de la partie?

C’est la société, et non la conscience individuelle, qui permet aux individus de résoudre cette condition incertaine; car après tout, malgré l’incertitude, il doit toujours se dérouler quelque chose. On doit continuer à interagir et à communiquer. Dès lors, si la société existe, c’est que les individus ne peuvent se projeter dans l’avenir autrement qu’en attribuant la confiance aux autres personnes qui leurs sont inaccessibles. Le fait d’attribuer ou non sa confiance aux autres, ou aux évènements, sert donc à pallier une situation d’incertitude quant au déroulement des actions futures. La société—la continuation des interactions et des communications malgré l’incertitude—n’est possible que par la résolution constante de la double contingence.

Rappelez-vous, de plus, qu’en ce qui concerne la confiance, il n’y a pas de demi-mesure. Faire «un peu» confiance, c’est tout de même faire confiance. Soit on fait confiance, soit on se méfie. La confiance s’apparente ainsi au «comportement»; on ne peut pas ne pas se comporter. La méfiance, dans ce cas, est aussi une manifestation de la confiance, parce que se méfier signifie, au bout du compte, être confiant qu’il n’y a pas de confiance possible: «J’ai la certitude que ça ne marchera pas, que je vais échouer…» Au fond, la méfiance est aussi digne de confiance!

C’est aussi la double contingence, au bout du compte, qui nous pousse à faire un choix, à faire quelque chose. Donner la main? Sourire? Dire «bonjour»? Tous ces choix à la fois? Accordera-t-on notre confiance aux gens, aux choses? Et plus ces choix sont nombreux, plus une situation sociale est complexe. Parce que l’univers social qui s’offre aux individus est plus vaste aujourd’hui que jamais auparavant. Pensons à l’univers des choix et à l’attribution de la confiance au plan de la consommation. Le choix de nourriture disponible augmente avec le temps, de sorte que les questions «quoi manger ce soir?» ou «à quelle marque de produit peut-on se fier?» deviennent aujourd’hui plus difficiles à résoudre qu’auparavant, plus complexes. Ces situations planent au-dessus de n’importe quel consommateur placé devant le comptoir de viandes de l’épicier: «poitrines biologiques ou ailes de poulet extra piquantes?» La complexité, c’est donc l’augmentation des possibles.

La confiance est donc un mécanisme qui permet non seulement de résoudre le problème de la double contingence, mais aussi de réduire la complexité de l’univers social. À la fois les individus et la société sont confrontés à une complexité accrue et doivent développer des mécanismes plus efficaces pour réduire celle-ci. C’est un cercle vicieux (ou plutôt créatif!): plus la société se complexifie par le nombre de choix qu’elle propose, plus les individus sont appelés à adopter des stratégies menant à la simplifier, et par le fait même, ceux-ci contribuent à la complexification de la société! Plus que jamais auparavant le nombre de mécanismes qui servent au plan social à la réduction de la complexité augmente. Tellement que la société dans son entièreté n’est, en théorie, qu’une gigantesque entreprise de réduction de la complexité.

 

La confiance : entre l’individu et la socitété

Mais si la confiance est principalement une affaire qui relève du social, elle doit bien avoir besoin, comme l’horloge requiert souvent l’intervention de l’horloger, des individus qui prennent des décisions. Ce sont les individus qui décident ou non d’enclencher le dispositif de la confiance, ce mécanisme qu’ils observent au jour le jour dans la société. Mais comment s’effectue ce démarrage, ce déclic? Autrement dit, comment l’individu met-il la confiance en marche?

Le phénomène de la confiance est un de ces points d’ancrage qui, au plan théorique, nous permet de mieux saisir le rapport entre l’individu et la société. La confiance en soi, envers les autres ou les choses est un mécanisme social à la disposition des individus afin qu’ils aient la perception—ou parfois l’illusion!—de mieux comprendre le monde qu’ils observent. Prenons, par exemple, le fait de régler une facture au restaurant en argent comptant, et ne pas remettre en question le fait que le serveur nous remettra la monnaie exacte. Il y a là, lorsqu’on y pense un peu, l’illusion d’une transaction parfaite engendrée par la confiance. Une illusion paradoxale, par contre, puisque celle-ci a des conséquences tout à fait réelles, même si le change s’avère inexact!

Enclencher le mécanisme social de la confiance est donc toujours un «voyage dans le temps», c’est-à-dire une façon de se fier ou non, dans le présent, à ses propres attentes quant au futur. Nous ne pouvons, par contre, voyager dans le temps de manière confiante en tout temps et dans toutes les situations. Il me semble que l’attribution de la confiance est plus soumise au risque dans certains domaines sociaux que dans d’autres.

Le gens sont-ils plus confiants envers la science qu’envers la politique? Se méfient-ils davantage lorsqu’il est question de la loi, de l’amour? Il semble que plus le domaine social est «éloigné» de l’individu, plus la confiance est susceptible d’entrer en jeu. Par exemple, les relations intimes sont un domaine social beaucoup plus «près» des individus que bien d’autres. L’amour repose sur la confiance réciproque, mais celle-ci est soumise à un ordre plutôt fragile. Existe-t-il une plus grande déception, au plan de la non réalisation des attentes, que celle d’être trompé par celui ou celle qu’on aime, ou de voir un politicien ne pas tenir ses promesses? En politique, par ailleurs, les perceptions des individus leurs viennent souvent d’un intermédiaire, tels les médias; les individus sont moins interpelés et donc plus «éloignés» de ce domaine social.

Enclencher le mécanisme social de la confiance est donc toujours un « voyage dans le temps ».

Paradoxalement, il semble également que la méfiance (c’est-à-dire, la confiance en l’échec!) est plus sollicitée dans le cas des relations intimes que dans le cas de la politique, et ce malgré que l’opinion commune relate souvent une «crise de confiance» ou une «perte de légitimité» du politique. Les amants, vous en conviendrez, sont confrontés à ces situations critiques beaucoup plus souvent que les dirigeants. C’est que la double contingence, dans le cas de l’intimité amoureuse, est beaucoup plus manifeste, en attente quasi-permanente de résolution. D’ailleurs, disons que si la fameuse assertion de Jean-Paul Sartre «l’enfer, c’est les autres» est si populaire, c’est qu’en réalité, les «autres» nous sont toujours imprévisibles et inaccessibles. Dans ce cas, si la confiance règne, c’est qu’on se doit de l’accorder, même sur les chemins infernaux qu’on croyait pavés de bonnes intentions.