Illustration par Jean-David Perron

La survie de l’écrivain hyperconnecté

À l’essai sur la solitude créative les retraites facebookiennes l’autopromotion littéraire Marguerite Duras et la twitosphère.

En 2010, The Guardian demandait à une vingtaine d’auteurs – Ian Rankin, Joyce Carol Oates, Colm Tóibin, Margaret Atwood, notamment – de dresser au bénéfice de leurs lecteurs une liste de leurs 10 meilleurs conseils pour écrire des romans. Alors que certains y vont de recommandations plus formelles sur la syntaxe, le rythme et la narration, d’autres se mêlent de vie personnelle. « Ne faites pas d’enfants », suggère Richard Ford. Jonathan Franzen et Zadie Smith sont les seuls écrivains interrogés à évoquer l’arrivée d’Internet dans le quotidien du travail d’écriture.

L’auteur de The Corrections et de Freedom est catégorique : « Je doute que ceux qui ont une connexion Internet sur leur lieu de travail puissent écrire de bons romans. » Zadie Smith est moins tranchée et suggère simplement aux aspirants écrivains de travailler depuis un ordinateur qui n’est pas connecté à Internet.

Mais qu’est-ce que Jonathan Franzen et Zadie Smith reprochent exactement à la toile qui nuit au travail d’écriture et de création? Son irrépressible attraction? La quantité astronomique d’informations vraies et fausses qu’on y retrouve? Le temps qu’on perd à y naviguer, débusquer les aubaines ou épier nos semblables? Les multiples réseaux et autres profils virtuels où la vie est en apparence plus douce? Quoi qu’il en soit, il est vrai que les habitudes d’écriture des écrivains actuels risquent d’être modifiées par ses exponentielles possibilités.

Travaillant dans le confort de la maison, et avec une moyenne au bâton d’une dizaine d’heures d’écran quotidiennement, je me demande souvent si mes habitudes numériques ne sont pas un frein à ma créativité ou ma productivité. Et je ne suis pas la seule à me poser la question. Couper Internet? Impossible, la majeure partie de mon travail consiste à consulter les antres du web (je suis journaliste et recherchiste), à diffuser du contenu, ou simplement à débusquer des nouveautés et flâner pour faire des découvertes. Je m’inquiète plutôt pour les quelques romans inachevés dans mes tiroirs qui eux, pâtissent de mon addiction au web.

Est-ce que cette boulimie numérique pourrait transformer les manières de faire des écrivains de ma génération ou de celles à venir? Déjà que très peu d’entre eux écrivent encore un crayon à la main, est-ce que l’hyperconnectivité des écrivains pourrait modifier en profondeur leur travail premier, celui « d’écrire » et de « raconter »?

Dans un article du New York Times, « The 7-Day Digital Diet », l’auteur Teddy Wayne examine plusieurs aspects de la dépendance moderne au monde numérique et tente de se débrancher une semaine durant. Plus que la simple perte de temps au quotidien, notre transformation en voyeur ou les effets néfastes sur le cerveau et la qualité du travail occasionné par le multitâches, Wayne questionne d’autres créateurs sur leurs habitudes numériques.

Est-ce que cette boulimie numérique pourrait transformer les manières de faire des écrivains de ma génération ou de celles à venir?

Taylor Ho Bynum, un musicien de New Haven, ne fait pas que se comparer à ses contemporains, il met en doute les nouvelles habitudes de son milieu : « Pour la composition, dit Ho Bynum, être présent sur les médias sociaux n’est pas ce qu’il y a de mieux. Ellington ne l’était pas, ni Beethoven, ni Bach, et ils ont tous écrit beaucoup plus de musique que nous. Particulièrement dans la création, l’engagement total vis-à-vis de son art et la nécessaire solitude pour y parvenir sont en totale contradiction avec ce qu’on attend de ces artistes dans leurs milieux. »

Même si les artistes cités par Taylor Ho Bynum n’avaient pas la possibilité de se connecter à Internet, le musicien critique âprement le fait qu’on demande aux artistes d’être présent sur les médias sociaux (voir les Rihanna et autre Lady Gaga de ce monde), mais aussi de créer, de performer et de « divertir » à un rythme soutenu, alors que cela demande une grande part de solitude, ce qui est incompatible, selon lui. Comment la créativité peut-elle survivre dans ces conditions?

 

La maison de l’écriture

À la fin de sa vie, Marguerite Duras a fait paraître Écrire, un récit puissant d’une cinquantaine de pages sur son rapport à la création et la nécessaire solitude qui accompagne selon elle l’écriture. « La solitude de l’écriture, écrit Duras, c’est une solitude sans quoi l’écrit ne se produit pas, ou il s’émiette exsangue de chercher quoi écrire encore. Perd son sang, il n’est plus reconnu par l’auteur. » Pour elle, il n’y a pas d’écriture sans solitude, un point c’est tout. Est-ce que la solitude créative est encore possible chez la nouvelle génération d’écrivains? Est-ce pour eux un idéal, à l’instar de la situation décrite par Duras? Rien n’est moins sûr.

Pour l’auteure Marie Hélène Poitras, la solitude n’est pas du tout une fatalité : « Pour moi, explique-t-elle, la solitude n’est pas quelque chose de négatif. L’isolement, c’est autre chose. Si l’écrivain n’aime pas la solitude, il a un problème, car c’est intimement lié à l’écriture. »

Marguerite Duras s’est isolée des années durant dans sa maison de Neauphle-le-Château où elle a écrit, entre autres Le Ravissement de Lol V. Stein et Le Vice-consul, au prix de sacrifices immenses. Pour la prolifique écrivaine, « On ne trouve pas la solitude, on la fait. » C’est donc à la fois une solitude dans le travail d’écriture —  l’auteure, seule face aux mots et au papier —  et une solitude physique, matérialisée dans son cas dans maison loin de tout. « Parce que j’ai décidé que c’était là que je devrais être seule, que je serais seule pour écrire des livres. Ça s’est passé ainsi. J’ai été seule dans cette maison. Je m’y suis enfermé — j’avais peur aussi bien sûr. Et puis je l’ai aimée. Cette maison, elle est devenue celle de l’écriture. Mes livres sortent de cette maison. De cette lumière aussi, du parc. De cette lumière réverbérée de l’étang. Il m’a fallu vingt ans pour écrire ce que je viens de dire là. »

Sont-ils nombreux à faire ce choix maintenant? À « s’enfermer », « s’encabaner » au nom de leur art? À se tenir loin d’Internet et des médias sociaux? Au Québec, il y a bien eu Réjean Ducharme, qu’on a seulement vu en photo, et François Blais ne fait guère d’apparitions publiques, préférant un anonymat relatif, mais leurs cas font plus figure d’exceptions que de règle dans le paysage littéraire québécois.

L’auteur Raymond Bock explique lui aussi avoir besoin de solitude pour écrire. Il parle même de « solitude variable » : « Je peux m’isoler dans ma bulle dans un café ou à la bibliothèque, par exemple, où les autres ne me dérangeront pas. Mais chez moi, je dois être tout à fait seul. Donc tant que mon fils est réveillé, je n’arrive pas à travailler. »

Stéphane Baillargeon publiait dans Le Devoir en avril  2014 un article au titre intrigant : L’écrivain doit-il être public? La question du journaliste est extrêmement pertinente. « La tension entre l’anonymat et le vedettariat existe encore, écrit-il. Ici, Réjean Ducharme, là Cormac McCarthy ou J. D. Salinger fuient volontairement les médias, tandis que d’autres écrivains comme Michel Tremblay ou l’incontournable Dany Laferrière, bâtissent en partie leur carrière comme une vedette de la télé. »

Le texte de Stéphane Baillargeon met surtout de l’avant les notions de « jeu médiatique » et de « starification » auxquelles certains auteurs doivent maintenant se plier : entrevues, conférences, chroniques dans les médias, commentateurs de l’actualité, etc. Le plus grand paradoxe, écrit-il, c’est « que cette enflure médiatique du littérateur va de pair avec une contradiction de la place de la littérature dans les médias. » Comme si on s’intéressait davantage aux personnages d’écrivains qu’à leurs livre. Triste constat qu’aucun acteur du milieu du livre, écrivains d’abord, ne pourra contredire.

Est-ce que les médias sociaux pourraient pallier cette quasi absence de la littérature dans les médias? Est-ce que l’écrivain est devenu son seul et unique porte-parole? Si Jacques Poulin ne donne pratiquement jamais d’entrevues et n’est pas à l’aube d’échanger sur les médias sociaux, des écrivains et artistes de toutes les générations – pas seulement les plus jeunes – sont maintenant connectés, discutent sur les réseaux sociaux et ne s’isolent pas volontairement de la vie publique. Plusieurs y sont même de férus abonnés et de prolifique raconteurs.

Faire la solitude autour de soi est une chose, mais se déconnecter comme le suggèrent Jonathan Franzen et Zadie Smith en est une autre. Raymond Bock fait le pas quand il est question de création : « Il faut que je me déconnecte complètement pour lire et écrire, explique-t-il. Garder simplement l’ordi fermé est insuffisant, il faut que je bloque tout pour résister à la tentation de la procrastination. Il m’arrive de désactiver mon compte Facebook pour quelques jours ou quelques semaines quand j’ai besoin de plus de concentration, et c’est impressionnant combien ça fonctionne. Je lis et écris dix fois plus quand je ne suis pas sur le réseau. »

« L’écriture est un long processus pour moi, ajoute Marie Hélène Poitras. Les médias sociaux sont comme une soupape. Mais je me rends compte que ça me ralentit vraiment dans mon travail. Je deviens vite distraite et Facebook peut me faire perdre un temps fou. » Comment faire alors? Faut-il doser? Ne pas se créer de compte? S’imposer des heures de fréquentations? Se jeter corps et âme sur Facebook, Twitter ou Instagram? J’ai bien peur, amis écrivains, que toutes ces réponses soient bonnes… et mauvaises.

« Garder simplement l’ordi fermé est insuffisant, il faut que je bloque tout pour résister à la tentation de la procrastination. Je lis et écris dix fois plus quand je ne suis pas sur le réseau. »

 

Est-ce que Marguerite Duras aurait utilisé Twitter?

Catherine Voyer-Léger est auteure et blogueuse. En tant que directrice du Regroupement des éditeurs canadiens-français, elle voyage toutes les semaines entre Montréal et Ottawa, où se trouve son lieu de travail, sans compter qu’elle sillonne le pays pour faire la promotion des auteurs francophones.

Depuis quelques années, elle est très active sur les médias sociaux et publie également une chronique hebdomadaire dans Le Journal de Montréal. Son travail de création et de réflexion est intimement lié à sa présence sur les médias sociaux, qu’elle considère comme des « pépinières à projets ».

Un monde déconnecté est impossible pour elle. Elle a d’ailleurs fait paraître Détails et dédales en 2013, une compilation d’une soixantaine de textes parus d’abord sur son blogue : « Je veux surtout mettre des idées de l’avant, je suis une bonne vulgarisatrice et la conversation se fait désormais sur les médias sociaux », dit-elle.

À ceux qui pointent du doigt l’individualité apparente qui en découle, elle rétorque : « On reproche toujours aux médias sociaux d’éloigner les gens les uns des autres, mais au contraire, moi ça me permet de maintenir des liens actifs, avec des anciens étudiants ou collègues par exemple. Je peux les suivre, leur parler, et c’est la même chose pour les écrivains, surtout que je suis à Ottawa maintenant. »

Pour Catherine Voyer-Léger, la question de la surutilisation des médias sociaux ne se pose même pas. « J’utilise les médias sociaux en tant que créatrice de contenu, dit-elle. Pour moi, il y a un aspect créatif à tout cela. Les médias sociaux ne sont pas seulement le relais d’autres informations, mais bien un espace de création. »

Cette contradiction apparente entre le besoin de solitude et celui de se « créer un réseau » ou de « participer au débat » est cependant irréconciliable pour certains écrivains et artistes, sans compter la question de la « représentation » mentionnée par le musicien Taylor Ho Bynum au New York Times.

« J’utilise les médias sociaux en tant que créatrice de contenu. Pour moi, il y a un aspect créatif à tout cela. Les médias sociaux ne sont pas seulement le relais d’autres informations, mais bien un espace de création. »

Raymond Bock explique qu’il a été réticent jusqu’au printemps 2013 à « jouer le jeu des réseaux sociaux », car dit-il, il y voyait un potentiel d’addiction menaçant. « Et maintenant que je me suis fait des comptes Facebook et Twitter, je peine à décrocher même si je ne participe pas beaucoup. C’est vrai que ça crée une communauté, une majorité de mes contacts Facebook sont des écrivains, des étudiants en littérature, des gens qui gravitent dans le monde des lettres. Alors bien sûr que ça brise la solitude, j’ai rencontré plein de gens grâce à ce médium. »

Marguerite Duras notait dans Écrire les forces contradictoires en présence chez ses congénères : « C’est curieux un écrivain. C’est une contradiction et aussi un non-sens. Écrire c’est aussi ne pas parler. C’est se taire. C’est hurler sans bruit. C’est reposant un écrivain, souvent, ça écoute beaucoup. Ça ne parle pas beaucoup parce que c’est impossible de parler à quelqu’un d’un livre qu’on a écrit et surtout d’un livre qu’on est en train d’écrire. C’est impossible. […] Parce qu’un livre c’est l’inconnu, c’est la nuit, c’est clos, c’est ça. »

 

L’écrivain et les médias sociaux

Certains diront que les écrivains (et les journalistes) ont une longueur d’avance sur les médias sociaux. Leur travail premier est tout de même d’écrire et de raconter, non? Même si au final on zieute peut-être plus qu’on lit ou écrit sur ces plateformes, il reste que ce qui a les apparences d’un avantage peut aussi facilement devenir un piège. En avril dernier, l’écrivaine américaine Rebecca Makkai consacrait un article à la présence des écrivains sur les médias sociaux pour le magazine Poughshares. Son titre est tout simplement savoureux : «Writers You Want to Punch in the Face(book) ».

Makkai fait référence au cas d’un autre écrivain de son réseau : « Voici l’histoire de Todd-Manly-Krauss. Un bon gars (il n’abuse pas de l’alcool, est tout à fait agréable dans les soirées, et écrit des nouvelles du tonnerre) – mais laissez-le s’exprimer librement sur les médias sociaux, et mêmes les écrivains les plus compatissants de son réseau voudront lui arracher la tête. »

Dans le fond, qu’est-ce qui fait sortir l’écrivaine de ses gonds? Même si elle reproduit certains des statuts de Manly-Krauss à glacer le sang, ou mourir de rire, c’est selon, Makkai pose surtout l’inévitable question de l’autopromotion :

« On ne peut pas vraiment partager les moments moins glorieux, du moins pas tous. Je ne vous dirai pas quand l’une de mes nouvelles a été rejetée, parce que je ne veux pas qu’on doute de la qualité de mon travail. Je n’écrirai pas que la table ronde à laquelle j’ai participé était épouvantable ni que les autres participants étaient des imbéciles, ou pire que l’auteur assit à mes côtés a mis sa main sur ma cuisse. Je ne crierai pas sur tous les toits que j’ai peur que mon nouveau roman soit mauvais et que je me suis fait descendre dans Publisher’s Weekly. Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Parce que si vous croyez que mon livre est incroyable, peut-être l’achèterez-vous. Et comme ça, j’aurai assez d’argent pour m’acheter à manger. »

Catherine Voyer-Léger ne cache pas ses craintes vis-à-vis de l’autopromotion sur les réseaux sociaux : « Il y a des problèmes avec l’autopromotion et il peut y avoir des dérapages. Si je relaie certains articles et informations me concernant, je dois aussi me poser la question à savoir si je dois relayer également les articles moins flatteurs. » Combien d’auteurs et d’artistes le font? Est-ce que certains écrivains relaient de mauvaises critiques les concernant, demanderez-vous?

« Tout est une question de posture, ajoute Voyer-Léger. Quelle est la posture que je veux prendre sur les médias sociaux? Il est important de se le demander et de l’assumer surtout. Il y a des gens qui visitent les médias sociaux et d’autres qui les habitent. » La formule est belle, et de cet angle, et avec un peu d’imagination, on ne peut que se rendre à l’évidence que les médias sociaux peuvent être tout simplement formidables pour les écrivains, à condition de ne prendre qu’un aller simple pour le voyage.

Marie Hélène Poitras exprime cependant s’est imposé quelques limites par rapport à son utilisation de Facebook : « Je ne veux pas que mon mur devienne seulement un espace d’autopromotion. Si un auteur est à l’aise là-dedans, je suis heureuse qu’il le fasse. Pour ma part, je ne veux pas devenir un petit média à moi toute seule. » Elle avoue cependant aimer tomber au hasard d’une déambulation facebookienne sur de beaux passages composés par d’autres auteurs. « Il y a quelques semaines, Élise Turcotte a écrit un magnifique statut à propos d’un parfum, et pour moi, ça, c’est la meilleure façon de découvrir un auteur et son travail sur les médias sociaux. »

Jeu cruel ou mise en scène absurde, autopromotion sans limites ou vente à rabais des auteurs et de leurs oeuvres? La question de la représentation des écrivains sur les plateformes sociales n’est pas près d’être résolue. « Ce n’est pas tant qu’on doive le faire, ce n’est pas non plus un piège de ne pas le faire, il faut simplement décider de la place qu’on veut occuper dans ce jeu de la surexposition », souligne Raymond Bock, lui qui n’aime pas particulièrement le jeu de l’autopromotion, mais qui s’y prête tout de même un peu.

Jeu cruel ou mise en scène absurde, autopromotion sans limites ou vente à rabais des auteurs et de leurs oeuvres?

Le piège, selon Bock, se trouve dans l’autoreprésentation qui n’est pas liée aux activités littéraires. « Il se crée inévitablement une figure d’écrivain quand on publie, quand on apparaît dans les médias lors d’entrevues, quand on participe à des tables rondes, quand on rencontre les lecteurs, les étudiants, etc. Or les médias sociaux, ajoute Bock, ne sont pas employés qu’à des fins professionnelles, ce sont aussi des espaces ludiques, qui créent parfois une fausse impression d’intimité quand en fait tout y est public. On ne porte évidemment pas le chapeau d’écrivain à tout moment, on est des gens banals comme les autres, et les réseaux étant ce qu’ils sont, le niveau des interactions n’est pas toujours très élevé, pour dire le moins. »

 

La solitude, encore la solitude

Parmi la liste des auteurs interrogés par The Guardian, l’un d’entre eux a eu cette réponse : « Ma seule et unique règle est de refuser de répondre à ce genre de questionnaire puisque cela m’éloigne de mon vrai travail : l’écriture! » Laconique répartie de Philip Pullman qui me rappelle un appel passé à un illustre bédéiste québécois, il y a quelques années.

Je travaillais alors pour un festival littéraire et cherchais à envoyer dans la Grosse pomme des auteurs québécois à un autre événement littéraire avec lequel nous étions partenaires. Selon moi, c’était une aubaine pour les écrivains sollicités : nous défrayions le transport, l’hôtel, la nourriture, bref, un tout-inclus new-yorkais pour aller jaser de l’effervescence du milieu littéraire québécois. Donc, je téléphone au bédéiste en question, prends ma voix la plus invitante et l’invite à se rendre le mois suivant à ladite discussion. L’auteur ne m’a pas laissé le temps de terminer trois phrases avant de me couper « Vos m* événements littéraires m’empêchent de dessiner tranquille! » Merci, bonsoir, et il me raccroche au nez.

Est-ce que Marguerite Duras aurait pu me répondre quelque chose du même acabit? En tout cas, toute sa carrière d’écrivaine s’est faite sans Internet, courriels et médias sociaux. Il n’y a aucune trace de nostalgie dans ces paroles. Simplement, en faisant des études littéraires et me destinant à une carrière de « lettres », je n’avais pas envisagé une carrière confinée à un écran d’ordinateur, la main tremblante et les yeux rivés sur 14 fenêtres ouvertes en même temps. J’étais sans doute naïve, mais les mots de Duras me font encore réfléchir quand je pense aux livres qu’il me reste à écrire :

« Il y a ça dans le livre : la solitude y est celle du monde entier. Elle est partout. Elle a tout envahi. Je crois toujours à cet envahissement. Comme tout le monde. La solitude c’est ce sans quoi on ne fait rien. Ce sans quoi on ne regarde plus rien. C’est une façon de penser, de raisonner, mais avec la seule pensée quotidienne. Il y a ça aussi dans la fonction d’écrire et avant tout peut-être se dire qu’il ne faut pas se tuer tous les jours du moment que tous les jours on peut se tuer. C’est ça l’écriture du livre, ce n’est pas la solitude. »

La solitude est peut-être là, au fond : dans les pouces d’un statut à l’autre, le cerveau morcelé en citations loufoques et déroutantes, articles et coups de gueule partagés ; dans la prise de position ou la contemplation; dans la lecture des statuts de nos amis, imaginaires et réels. Et surtout dans les livres que nous réussissons encore à lire et à écrire.