Illustration par Florence Valiquette-Savoie

Le paradoxe de la ville mixte

À l’essai sur l’embourgeoisement le « branding » de quartier la planification urbaine le discours et la pratique.

Vers la fin de l’automne 2013, le quartier que j’habite depuis maintenant bientôt dix ans faisait les manchettes de la plupart des quotidiens du Québec. Il était pourtant rare de voir mon voisinage être l’objet d’autant d’importance médiatique. Il y avait bien, à l’occasion, quelques chroniques culturelles vantant les mérites d’un nouveau restaurant qui venait de s’établir dans Hochelaga-Maisonneuve (clamant du même souffle que ce quartier était le Plateau Mont-Royal 2.0). Rien de tel cependant que l’attention qu’a suscité la vague de vandalisme survenue dans la nuit du 26 novembre. Cette nuit-là, quatre restaurants du quartier avaient été les victimes de vandalisme alors que leurs vitrines avaient été fracassées par des briques autour desquelles était enroulé un message :

 

« Toi et tes collaborateurs de la gentrification, vous venez ici, dans Hochelaga, pour nous pourrir avec vos tables d’hôte à 25 piasses, vos condos cheaps pis votre idéal hypes de businessman. Il semble que c’est assez clair que vous n’avez pas de place icitte. Votre présence nous donne envie de vomir. On connaît trop bien la chanson. Sous vos airs de jeunes entrepreneurs joyeux et sans scrupules, votre seul but est de coloniser nos quartiers et de les adapter à vos intérêts. Vous avez du gros cash pis les flics pour vous SÉCURISER et c’est comme ça que vous prévoyez y arriver. Et ben vous êtes mieux de décalisser parce qu’on veut rien savoir de votre monde aseptisé. Vous êtes pas en sécurité dans notre quartier. Votre union de proprios ne peut rien contre nous. Face à votre agression nous attaquons. Vous direz à vos amis bourgeois et à vos compagnies d’assurances que Hochelaga est un milieu hostile aux investisseurs et qu’il le restera.

En solidarité avec tout-e-s celles et ceux qui luttent. »

 

Les récriminations se résumaient donc essentiellement au ressentiment vis-à-vis des changements rapides qu’a subi l’arrondissement depuis les dernières années, perçus comme faisant partie d’un phénomène d’embourgeoisement duquel les populations les plus vulnérables du quartier feraient les frais.

Ce coup d’éclat accueilli en grande stupeur par la plupart n’aura pourtant pas surpris beaucoup de résidents du quartier. Car bon nombre de ceux-ci, dont je fais moi-même partie, ont perçu depuis un certain moment déjà les tensions inhérentes à la brusque modification du paysage d’Hochelaga-Maisonneuve. Les bars, restaurants hypes et condominiums se multiplient sur les promenades Ontario pour remplacer les nombreuses friteries et les logements vétustes et souvent mal entretenus; des commerces vendant des produits fins, biologiques, équitables ou locaux ouvrent un peu partout. On appelle même le quartier « HoMa », pour lui donner une certaine idée de nouveauté, le rendre plus branché et occulter du même coup les lourds problèmes sociaux pourtant encore bien présents dans cette partie de la ville.

Si ces changements sont sans doute fort attrayants pour certains, ils sont apparemment aussi générateurs de certaines tensions, tel qu’en témoignent les vitrines brisées et les nombreux graffitis anti-embourgeoisement apparaissant régulièrement sur les murs des édifices d’Hochelaga-Maisonneuve.

 

Segmentation des villes et embourgeoisement

Longtemps considérées comme des lieux de croisement et de mélange, les villes peinent aujourd’hui à assurer une certaine cohésion sociale, un fort lien social. Les plus aisés mettent de plus en plus explicitement en scène leur volonté de se tenir à l’écart des pauvres et la classe moyenne a depuis longtemps commencé sa désertion de la masse urbaine pour aller s’installer en périphérie des grands centres. Les quartiers populaires, quant à eux, engendrent des secteurs à forte concentration de pauvreté, avec tous les problèmes qui en découlent. Les habitants des quartiers les plus pauvres souffrent ainsi d’un accès dégradé aux services et aux équipements urbains. Ils subissent également des inégalités dans l’accès à l’éducation, ce qui met en péril un projet central de nos sociétés, celui d’assurer l’égalité des chances à toutes et tous. À plus long terme, la ségrégation menace les vertus politiques de la vie urbaine.

C’est dans ce contexte de lutte à la segmentation du tissu urbain qu’ont été entreprises depuis une vingtaine d’années dans plusieurs métropoles nord-américaines et européennes bon nombre d’initiatives tenant à favoriser la mixité sociale dans les quartiers urbains. Misant à la fois sur une diversification du parc immobilier, sur le développement d’axes commerciaux et l’implantation d’espaces publics, ces politiques de déconcentration de la pauvreté sont fondées sur l’idée que la mixité sociale pourrait engendrer une élévation sociale des ménages défavorisés : améliorer l’offre locale de services grâce à l’amélioration des ressources fiscales; induire une plus grande capacité à réguler certains comportements délinquants; et in fine réduire les effets de stigmatisation. On propose ainsi de favoriser une diversité des catégories socioéconomiques d’un territoire afin d’effectuer une déconcentration géographique des populations les plus vulnérables en les répartissant « mieux » sur l’ensemble du territoire urbain.

Longtemps considérées comme des lieux de croisement et de mélange, les villes peinent aujourd’hui à assurer une certaine cohésion sociale, un fort lien social.

Le succès de cette idée a été d’autant plus grand que la mixité sociale est susceptible d’évoquer, d’un point de vue symbolique, des valeurs comme l’intégration, l’acceptation des différences d’autrui et la collaboration. Or en dehors de ce que suggère l’idée elle-même, que pouvons-nous déduire de ce type de politique de planification urbaine? Qu’implique ce type de planification et quels effets engendre-t-il sur les populations visées?

Tout d’abord, comment ne pas faire de parallèle entre la mixité sociale et un autre phénomène faisant beaucoup parler depuis une dizaine d’années : l’embourgeoisement. L’embourgeoisement désigne ce processus qui affecte certains quartiers populaires par lequel des arrivants plus aisés en viennent à s’approprier l’espace initialement occupé par des résidents moins favorisés, entraînant ainsi une dépossession de cet espace par les habitants en situation vulnérable. Si le concept de mixité sociale propose justement d’encourager des populations plus prospères à s’établir dans des quartiers populaires, il est pour le moins surprenant que l’on ait jusqu’à maintenant tenu ces deux termes isolés l’un de l’autre, alors qu’ils partagent pourtant de frappantes similarités. Cette omission, volontaire ou non, de tenir à l’écart le phénomène de l’embourgeoisement du discours sur la mixité sociale aura jusqu’à maintenant permis aux élus municipaux de cautionner des projets urbains qui entraînent une dégradation du niveau de vie de populations déjà vulnérables. C’est donc dire que les politiques actuelles de mixité sociale occultent les inégalités sociales qu’elles exacerbent elles-mêmes, cela dans le but d’améliorer les recettes fiscales de la municipalité. Et tout cela au prix d’une exclusion croissante de personnes déjà largement laissées de côté par les institutions publiques à cause de leur statut socioéconomique.

 

Les assises du discours pour une ville mixte

Mais raisonnons donc selon la logique de la mixité sociale elle-même, selon les objectifs qui sous-tendent son discours. En reverdissant les espaces publics et en développant ou en revitalisant des artères commerciales, la mixité sociale mise sur ce qu’on appelle des « effets de proximité ». Les effets de proximité sont ces changements sociaux qu’on attribue à l’environnement direct des habitants sur leurs conditions de vie. Il s’agit d’évaluer l’impact que peut avoir le milieu direct des habitants d’un quartier sur des choses comme leur alimentation, leur moyen de locomotion, leur état de santé et leurs habitudes de consommation. Par exemple, on note que les quartiers à forte concentration de pauvreté ont aussi un taux de dérochage scolaire élevé, des problèmes de délinquance proportionnellement plus élevés qu’ailleurs ou des parcours professionnels moins fructueux. Plus concrètement même, on note que le prix des fruits et légumes (que l’on associe à une saine alimentation) est généralement plus élevé dans les quartiers défavorisés alors que les mets pré-préparés sont vendus à un prix moindre que dans des quartiers plus cossus.

On peine encore à tenter d’expliquer en quoi un quartier plus beau rend les gens moins pauvres.

Or ces théories, sur lesquelles reposent largement les tentatives de légitimation de la mixité sociale, ont depuis longtemps été relativisées – pour ne pas dire carrément écartées – par la communauté scientifique ayant examiné ces enjeux, notamment parce que bon nombre d’entre elles mettent en exergue des liens de corrélation sans parvenir à établir une causalité crédible. En effet, on peine encore à tenter d’expliquer en quoi un quartier plus beau rend les gens moins pauvres. C’est pourtant par cette logique plutôt simplette que les promoteurs de la mixité sociale affirment que la promotion sociale des populations les moins aisées passe par la construction de plus d’espaces verts dans leur quartier. Est-ce réellement en en construisant davantage d’espaces verts que la promotion sociale des populations moins aisées s’effectuera? Est-ce en côtoyant leurs voisins nouvellement établis consommant des fruits et légumes équitables et biologiques que les pauvres adopteront de saines habitudes alimentaires au lieu de consommer des mets pré-préparés et des légumes en conserve, comme par mimétisme?

En se penchant davantage sur les moyens par lesquels la mixité sociale propose de pallier les problèmes engendrés par une forte concentration de pauvreté, on est à même de discerner la représentation économique du social qu’elle véhicule. La mise de l’avant de projets commerciaux et l’octroi de permis de construction de condominiums, par exemple, sont des mesures qui nécessitent bien peu d’effort de la part des instances publiques. On mise sur les propriétaires fonciers et sur les commerçants pour favoriser l’arrivée d’habitants plus nantis dans les quartiers ciblés. Bref, c’est le secteur privé qui est sollicité.

On constate donc que les décideurs politiques mettent en œuvre des projets urbains qui se basent sur des théories sociales généralement infirmées afin de se décharger progressivement de la responsabilité d’un enjeu social : la gestion de la pauvreté. Après tout, les politiques de mixité sociale actuelles intensifient la précarité de populations déjà en difficulté. Abstraction faite des objectifs exprimés dans le discours pro-mixité, on assiste en fait à une aggravation des conditions de vie des populations les plus défavorisées. D’abord l’embourgeoisement sous-jacent aux projets de mixité sociale contraint certaines personnes à migrer faute de pouvoir payer leur loyer ayant subi de fortes et subites augmentations, affaiblissant du même coup leur réseau d’entraide et le support que leur apportaient les organismes communautaires. Ensuite, cette déconcentration rend ces populations plus difficilement visibles aux radars que sont les recensements et études statistiques en diluant leur situation précaire dans un bassin de population plus prospère, ce qui entrave l’intervention de programme sociaux ou communautaires à l’échelle locale.

Il est aussi important de souligner la conception plutôt statique de la pauvreté que sous-tend l’idée de disperser plus également les moins nantis, envisagée non pas comme une situation temporaire et remédiable, mais plutôt comme une fatalité immuable.

De plus, alors que les politiques de mixité sociale sont censées s’appliquer à la ville dans son ensemble (puisque, rappelons-le, il s’agit en partie de renforcer le lien social en milieu urbain), comment interpréter le fait que les quartiers ciblés par ce type de projets sont systématiquement des quartiers populaires? Pourtant si on se fie au discours pro-mixité, on pourrait tout aussi bien construire des HLM et des logements sociaux dans des communautés fermées ou dans des quartiers opulents.

 

La mixité sociale : un paradoxe

Est-ce qu’il existe une approche efficace afin de gérer les problèmes engendrés par une trop forte densité de pauvreté tout en évitant la logique du discours sur la mixité sociale? En fait, les discours pro-mixité occultent une piste de solution pourtant peu novatrice : l’élaboration et l’implantation de mécanismes et de programmes sociaux visant la promotion des populations en situation de précarité. Autrement dit, plutôt que de miser naïvement sur les effets bénéfiques que pourrait avoir l’embellissement d’un quartier ou le développement d’une nouvelle artère commerciale pour favoriser l’ascension sociale des classes défavorisées, il serait tout aussi envisageable de renforcer les programmes sociaux existants ou d’octroyer davantage de ressources aux organismes soutenant les populations démunies.

Cette omission dans la façon de concevoir la ville par les décideurs publics de la plupart des métropoles nord-américaines et européennes n’est pas plus une erreur qu’un hasard. L’inscription de ce type de projet urbain dans une tendance plus large de libéralisation économique des villes et de réduction de l’interventionnisme étatique apparaît comme plutôt évidente lorsque l’on constate le désengagement politique vis-à-vis de la pauvreté. Cette propension à se délester des programmes sociaux pour les laisser au domaine privé ou bien aux milieux associatif et communautaire est tout à fait caractéristique de cette tendance.

Au lieu de régler des problèmes locaux, on constate une concurrence pour le « rayonnement international », une lutte que se livrent les grandes métropoles afin d’attirer un maximum de capital touristique et économique. Cette même lutte, à une échelle autrement plus petite, est aussi discernable dans la compétition que se livrent les différents quartiers des métropoles à un niveau interne alors que chacun tente de se créer une sorte de branding, une image de marque qui attirerait des segments démographiques précis. Pensons à Montréal : Rosemont-Petite-Patrie en tant que lieu idéal pour les jeunes familles, le Mile-End en tant que refuge du milieu culturel émergent, Hochelaga-Maisonneuve et sa réputation de « prochain Plateau Mont-Royal ». C’est d’ailleurs dans ce même but que des quartiers plus défavorisés adopteront des mesures favorisant l’embourgeoisement. En provoquant un rapide développement économique, on tente de redorer l’image du quartier et de défaire les perceptions défavorables qui lui sont généralement associées.

Il est donc important de réaliser l’écart important qui existe entre les visées annoncées dans les discours pour la mixité sociale (dont le fondement théorique est erroné) et les résultats concrets de ces politiques. En se drapant de bonnes intentions telles la solidarité et la solidification du lien social, la mixité sociale constitue en fait un récit de légitimation visant à rendre acceptables des politiques de promotion de la vie en ville, ce qui se fait au détriment des personnes les plus vulnérables.

L’écart significatif entre les conséquences des projets de planification urbaine et les objectifs que prétend défendre le discours sur la mixité nous confronte ainsi à ce curieux paradoxe : pour réaliser concrètement ces objectifs, il faudrait en fait sortir du cadre de la mixité sociale comme concept structurant de la planification urbaine. Recommencer à concevoir la lutte à la pauvreté comme une dimension indissociable de la planification de la ville; inclure des plans d’interventions sincères, concrets et effectifs pour favoriser une plus grande mobilité sociale et économique; miser sur des politiques de solidarité redistributives plutôt que sur un mélange social plus ou moins imposé. Ce sont là des avenues que l’on gagnerait à entreprendre.

L’écart significatif entre les conséquences des projets de planification urbaine et les objectifs que prétend défendre le discours sur la mixité nous confronte ainsi à un curieux paradoxe.

L’utopie urbaine

Si la justice sociale fait partie de l’utopie urbaine vers laquelle on veut se diriger, il importe que nous actualisions notre façon de concevoir la ville afin de dépasser l’invalidité des politiques actuelles de la mixité sociale.

On peut certainement critiquer la méthode utilisée par les vandales ayant fracassé les vitrines des quatre restaurants dans Hochelaga-Maisonneuve pour attirer l’attention sur cette dynamique qui s’installe dans le quartier. On ne peut nier, par contre, que ce coup d’éclat aura effectivement mis de l’avant un enjeu négligé, et qui dépasse ce seul quartier, puisqu’il concerne en fait la majorité des grandes métropoles occidentales. Après tout, les revendications ne sont pas extravagantes. Il s’agit de faire en sorte que les habitants d’Hochelaga-Maisonneuve n’aient pas l’impression d’être de trop dans le quartier qu’ils occupent depuis bien longtemps. Il s’agit de faire en sorte que malgré les changements démographiques qui continueront d’affecter le quartier, tout un chacun trouvera sa place dans un espace public qui n’ostracise et ne stigmatise pas. Il s’agit d’éviter de normaliser les comportements en milieu urbain en fonction de ceux des groupes socioéconomiques favorisés. Il s’agit finalement de garantir le caractère inclusif de la ville en facilitant la promotion économique et sociale des tous ses résidents.

Je prévois habiter pour encore au moins quelques années le quartier Hochelaga-Maisonneuve; non pas Hochelag’ ou « HoMa ». J’espère pouvoir continuer de me désaltérer autant à L’Espace Public qu’au Bar de Lasalle; d’acheter du bon pain à la Boulangerie Arhoma et de me gaver de smoked meat au Gerry’s; d’avoir un petit-déjeuner et deux parties de quilles pour moins de dix dollars au Darling Bowling ou de me gâter de temps en temps en essayant la table d’hôte d’un nouveau restaurant qui s’est établi dans le quartier. Mais tout ça, je le veux sans jamais que mon voisin Yves, récupérateur de ferraille semi-retraité et raconteur émérite de blagues grivoises, ne soit contraint de déménager à cause de l’augmentation récente de son loyer.