Illustration par Bertrand Rougier

Bananes, lépismes et autres trous ordinaires

À l’essai sur la pauvreté écrite les poissons d’argent le nouvel ordinaire le manque, en général.

Il y a des gestes qui appartiennent à la pauvreté et à rien d’autre. Ces cas de figure extrêmes n’ont pas de place dans la fiction, parce qu’ils sont trop invraisemblables, leur hypotypose susciterait le dégoût. Ils n’ont pas de place non plus dans le reportage, parce qu’ils ne sont pas (ne peuvent pas être) suffisamment représentatifs de la réalité. Ils ne trouvent sans doute pas leur place dans ce texte non plus. Il y a d’autres images qui nichent dans les médias, appât de spectateurs, de lecteurs ou de dons. Une roche dans un chaudron d’eau bouillante pour calmer un estomac au Brésil ou un ventre enflé d’enfant entouré de mouches. Il y a aussi la pauvreté qui se multiplie dans l’ordinaire du quotidien, qui n’a rien à voir avec Jésus des bonnes sœurs (qui, on se souvient en catéchèse, était très pauvre, se tenait avec d’autres pauvres et encourageait tout le monde à le devenir), mais bien plutôt avec celui qui se confond dans l’arrière-plan, avec des castes sans titre, corps invisibles. C’est l’arrière-plan en creux de nos économies, et qui influe, comme le reste, sur la cité.

La pauvreté a ses discours : misérabilistes, sociaux ou mathématiques (lorsqu’il faut prouver son existence). Son traitement a ceci d’étrange qu’elle est souvent placée sous une loupe, enflée derrière des écrans à cristaux liquides, à plasma ou à diode électroluminescente et, à l’inverse, disséquée dans des tableaux de chiffres. Elle est présentée par euphémismes : « famille modeste », « désinstitutionnalisée », « inapte », « défavorisée », « seuil de faible revenu » ou « aide de dernier secours ». Quand elle est chiffrée, c’est par la négative surtout; on calcule avec combien peut survivre la pauvreté. On la remarque dans le métro à Montréal avec des sandales en hiver à Côte-des-Neiges et à Hochelaga ou en bas de la côte à Québec dans des collants résille dans Saint-Roch. Et déjà ces images semblent dans le tort, parce qu’elles trahissent quelque chose. Elles trahissent la pauvreté, parce que la pauvreté n’est pas tout à fait cela – elle peut être tellement de choses —, mais surtout parce que la pauvreté est d’abord difformité sur la ville – espace utopique propre, organisé —, synonyme d’humiliation et de rejet. Écrire sur les strates qui découpent notre petit monde, sur ce que fait la pauvreté, pose problème, parce que cela implique une sorte de déloyauté, désolidarisation d’une éducation globale qui nous apprend sinon à haïr la pauvreté, au moins à l’ignorer, et peut-être à s’ignorer soi-même aux heures creuses.

La pauvreté a ses discours : misérabilistes, sociaux ou mathématiques (lorsqu’il faut prouver son existence).

Le Grand Robert, qui n’est certainement pas pauvre, le dit lui : « besoin, dénuement, embarras, gêne… » La gêne, ou comme dit Plume Latraverse : « Les pauvres, y restent toujours chez eux. C’est pas des sorteux. » La pauvreté dissimule et du même mouvement conduit au silence. Elle tue, parce qu’elle dérobe peut-être autant de mots que d’importance aux individus. Elle est difficile à circonscrire, elle existe là, partout et nulle part, imprègne nos géographies et nos histoires, les trajets d’autobus et la qualité de nos bas et de nos souliers. Elle provoque des réactions en chaîne, premier domino de choix de vie, de choix de société. La pauvreté n’est pas un état de passivité. En fait, on se l’approprie ou on la rejette, à chaque fois de manière singulière, volontairement ou non. Si c’est surtout par nécessité bien sûr, cette réaction ne manque pas de créativité. Il ne s’agit pas ici de la faire parler en bas résille – elle n’en porte peut-être pas de bas résille, parce qu’elle n’est pas exactement comme on l’imaginait —, mais de la voir, défaut sur le quadrillé urbain. Défaut ou plutôt aporie dans le texte, puisque la pauvreté manque de mots, et échappe à celui qui cherche à la faire voir. Tandis qu’elle champignonne en creux, elle dit quelque chose sur nous, sur nos peurs et nos envies les plus fondamentales, ce que nous mangeons, ce que nous portons, ce que nous habitons.

 

MANGER

 

« Chose cinema over potatoes. […] When one of the characters (because of some imbecility of plot) wore old clothes and pretended to be poor, I was furious and felt cheated, having chosen this over a meal. Now I really understand why the Italian poor detest De Sica and neorealist films, and why shopgirls like heirresses and read every line in gossip columns. I mean, I understand it, and not just intellectually. »

 

Une des plus grandes écrivaines canadiennes, Mavis Gallant, a tenu des carnets à son arrivée en Europe, carnets intitulés The Hunger Diaries, dont la citation est tirée. La pauvreté de l’écrivaine, qui vend à l’époque un à un ses vêtements pour se nourrir, transforme sa perception des illusions fabriquées du cinéma, qui ne peuvent que mimer la pauvreté. C’est la faiblesse de la fiction, note l’écrivain John McPhee : « Things that are cheap and tawdry in fiction work beautifully in nonfiction because they are true. » L’absence totale de complaisance jouxte ici l’humour si particulier de Gallant, humour qui ne la quitte pas lorsqu’elle décrit les patates, le lait et les fèves de haricots pour déjeuner, qu’elle désigne comme « orphanage food ». Elle me fait penser à un ami qui, pendant les mois où il vivait du « bien-être social » (qui ne s’appelle pas comme ça, mais que tout le monde appelle comme ça), a développé une haine profonde pour les nouilles Ramen, qui sont disponibles en saveur poulet, champignons, bœuf et crevettes, chaque paquet pour un gros trente cennes au dollorama. Une autre amie, étudiante, me raconte qu’elle récupère du sel qui tombe sur sa table. C’est une histoire de standards, évidemment, et de contrôle. Celle des cadenas sur les conteneurs à déchets derrière les épiceries. Celle d’une autre amie qui inventera des excuses pour décliner les invitations dans des restaurants de sushis trop chers.

Jack Monroe, auteure d’un blogue de recettes pour budget minimaliste, écrit qu’on peut remplacer le risotto par du riz à grains longs; la crème par du yogourt; l’huile d’olive par de l’huile de graines de tournesol; même les avocats par des bananes, « sounds bonkers but you’re replacing a mushy sweet vegetable with mushy sweet fruit. It works for me. »

Mais peut-on remplacer des standards? Quels sont au juste ces standards? N’importe quelle publicité de livres de cuisine ou de papier de toilette vous renseignera. C’est le résultat de toute une génération qui écoute Ricardo, née dans la prospérité d’après-guerre. (Une génération qu’il faudra d’ailleurs gérer pour prévenir que ces adultes vieillissants au Québec ne deviennent un poids pour leurs enfants ou leur pays, et pour en retirer le meilleur bénéfice pour l’ensemble du système public. Voir A Modest Proposal de Jonathan Swift, pour des pistes de solutions.) Au fond, nos normes rident, mais les avocats et le risotto n’en deviennent pas moins chers.

 

S’HABILLER

 

« Je soulevai alors un peu le col et vis que c’était encore plus par nécessité que pour la beauté que ma tante avait fait appel au col. L’encolure de la robe n’était pas tout à fait terminée. Elle était de tissu neuf, peu cher, juste convenable. Maman sur la fin avait dû penser qu’elle n’avait pas une robe dans laquelle on puisse dignement l’ensevelir. Elle avait essayé elle-même sans doute de se confectionner celle-ci, mais l’encolure lui donna du mal. […] Ainsi le col de mes jours d’extravagance, que je n’aurais jamais dû acheter, habillait ma mère en beauté pour son ensevelissement. »

 

C’est Gabrielle Roy qui raconte dans Le Temps qui m’a manqué l’enterrement de sa mère au Manitoba. Dans l’extrait, ce qui est bouleversant, c’est le mouvement de l’auteure vers sa mère, soulevant le col de robe pour voir quelque chose qu’elle soupçonnait : la robe n’est pas finie. Le lecteur devine et ressent ce que la narratrice ne dit qu’à demi-mot, c’est-à-dire qu’elle savait d’avance que les vêtements qui envelopperaient la morte seraient inachevés. Comme si elle avait toujours su que sa mère mourrait dans une mauvaise robe. Dans les livres ou dans la rue, les pantalons troués, les robes trop grandes, les vestons mangés par les mites sont peut-être une des preuves les plus évidentes et banales que la pauvreté ne se résume pas à une perception, autrement dit qu’elle ne réside pas dans la tête de celui qui se pense pauvre, mais bien dans les yeux de la foule. En classe, une professeure nous disait que les vêtements de Florentine Lacasse agissaient comme une synecdoque de sa condition dans Bonheur d’occasion. Une synecdoque : prendre la partie pour le tout, ou inversement. À la page 80, pendant son rendez-vous avec le beau et ambitieux Jean Lévesque, Florentine a une maille dans son bas : « Si tu baissais un peu ta jupe ou si tu décroisais les jambes, l’échelle ne se verrait pas », lui murmure Jean à l’oreille, confondant ainsi cruellement le geste tendre et l’humiliation. La honte submerge le personnage qui s’accroche à son bâton de rouge à lèvres et à son sac de faux cuir. Le faux cuir ou les tissus synthétiques sentent la sueur ou le PVC au moindre courant d’air, et semblent toujours couverts de cette teinture ordinaire ou d’une barge de motifs. Rêver de mètres de laine, de lin, de coton simples pour les poser sur soi, pour conjurer le carnaval des petits morceaux coupés sans forme, usinés comme les chips, toutes pareilles et inutiles pour le corps. Florentine est pauvre par ses vêtements dans les yeux de Jean; comme d’autres petites Florentines habillées dans des sous-sols d’église qui meurent de honte dans les écoles primaires.

Dans les livres ou dans la rue, les pantalons troués, les robes trop grandes, les vestons mangés par les mites sont peut-être une des preuves les plus évidentes et banales que la pauvreté ne se résume pas à une perception.

Mavis Gallant a lu et aimé Bonheur d’occasion. Elle écrivait que c’était un roman authentique. Peut-être parce que Gabrielle Roy connaissait presque personnellement ses personnages. Peut-être aussi parce que Roy connaissait bien la valeur de vêtements qui avaient toujours manqué à sa mère.

Enseignante aux adultes, une amie me racontait qu’un de ses élèves était rentré dans sa classe, un matin, partiellement habillé avec un costume de plongée. Ce n’était pas pour partir rapidement au Honduras après le cours pour aller voir des poissons. Ce n’était pas une blague non plus. Au ras du premier degré, quelque part entre le motard et le cowboy, il venait suivre son cours de français de manière étrangement tragique, capitonné comme Ned Land dans Vingt milles lieues sous les mers. C’est curieux, mais ça me fait penser au monologue d’Yvon Deschamps sur le bonheur. « Si le monde regarderait, il ouérait, il ouérait que la vie est remplisse de toutes sortes de belles affaires gratisses que t’as rien qu’à profiter de, si t’as envie pour.»

Au fond, qu’est-ce que ça fait être en wetsuit dans la rue et ne pas connaître ses participes passés ? Le gars en wet suit fait certainement peu de cas des standards. On peut supposer que Florentine aussi vivrait différemment ses trous de bas au 21e siècle, si Gabrielle Roy était née en 1978. Mais pas parce que la fabrication des collants est plus solide.

 

HABITER

 

« On a trouvé cette ruine au fond du vallon d’un village, au bout d’une rue mal ressuscitée d’où l’eau salopée par les prospérités de la guerre avait chassé une Petite Pologne en chalets d’été. Le père Mousseau a tout raflé, pour une risée, et raplombé vite fait ce qui tenait encore debout pour profiter d’un nouveau boom, créé par l’autoroute. […] on a hérité du bordel dans toute sa splendeur. »

 

L’héritage du bordel de Réjean Ducharme dans Va savoir pointe vers un lieu pauvre, embourbant, mais ouvert et hétéroclite. Cet espace fait écho à un rêve de terrain vague, verso d’un fantasme collectif autour de la maison du Bengale, importation terminologique étrange, à étage unique, dans un espace sans trottoir. Ce verso est aujourd’hui incarné par Détroit, autopsié à répétition, entre parangon et hapax de l’Amérique selon les discours, symbole de la faillite, de la corruption, du crime, d’une gloire fordienne déchue. L’ère de post-industrialisation (ou post-apocalyptique, selon les goûts) signe peut-être un renouvellement de nos standards dans un milieu où la criminalité atteint des sommets, mais où des jeunes munis de doctorats apprennent à couper du bois et où les enfants de la classe moyenne élèvent des poules dans des maisons à deux cents dollars vendues dans des encans municipaux.

Les moins optimistes pourront dire que c’est le même rêve de Bungalow. Une vie sans « murmures mitoyens », faite de gypses configurant le plus d’espace possible pour installer le plus de choses possible. La solitude a pourtant aspiré tellement d’intérieurs bien décorés, où le temps s’échappe, équivalent de passoires, comme chez la narratrice de La maison étrangère d’Élise Turcotte, où la télévision ou les appareils ménagers renvoient cette fois à une pauvreté tout autre : « Il y avait une cache dans ce corps par où des journées entières disparaissaient. […] Ne restait que le strict minimum : un lit, une petite table de chevet, des appareils ménagers, un fauteuil, une télévision. »

Les images, les mots autour de la ville se sont transformés depuis que Florentine enceinte s’est mariée avec le mauvais gars, mais la pauvreté n’a pas été éradiquée avec la pilule et les condoms. Une femme que j’estime beaucoup me racontait que pendant ses études, elle vivait en colocation de cinq ou six personnes dans des appartements minuscules. Un des appartements était infesté de poissons d’argent, « la cuisine, la salle de bain, les lits. » Les poissons d’argent, ou lépismes (reflets argentés qui voyagent de manière gluante sur le sol et les bains), appartiennent à l’ordre des thysanoures et seraient, selon certains scientifiques, les ancêtres de tous les insectes. Ils ne sont pas dangereux pour les humains, mais constituent une menace importante pour les bibliothèques et les archives. Comme quoi la pauvreté efface littéralement les mots.

Parlant de papier, les punaises de lit à la Bibliothèque et aux archives nationales du Québec ont fait scandale. Celles de la grosse pomme également. Le discours sur la ville est celui d’un espace morpionné. Il y a sans doute quelqu’un qui ne s’est pas assez préoccupé des propriétaires véreux qui ne décontaminent pas leurs logements surpeuplés dans Parc-Extension ou ailleurs. Qui sait si les punaises traverseront le boulevard l’Acadie et la clôture (bien utile pour rappeler aux enfants où demander des bonbons à l’Halloween)? Au fond, Sol avait raison : « C’est pas parce que tu vis en haut en haut d’une tour, avec des belles grandes fenêtres paranoïaques, en haut en haut au dernier étalage, que tu es au-dessus de tes affaires. Tu es simplement au-dessus des affaires des autres. »

La pauvreté se redéfinit au fil des discours, des reportages, des spéculations, des faits divers, des gouvernements, des faillites et des lois. Synonyme du manque le plus total de libertés, d’opportunités, de ressources, difficile de penser qu’elle se définit aussi dans les réactions quotidiennes des individus ordinaires. Pourtant, elle n’est pas passive. Elle est déplacée par des résistances intimes et publiques dans le ridicule et la dignité d’une appropriation impossible ou improbable. Cet effritement des standards en est peut-être une des preuves.

La pauvreté se redéfinit au fil des discours, des reportages, des spéculations, des faits divers, des gouvernements, des faillites et des lois.

 

Certeau discerne toujours un mouvement brownien de microrésistances, lesquelles fondent à leur tour des microlibertés, mobilisent des ressources insoupçonnées, cachées chez les gens ordinaires, et par là déplacent les frontières véritables de l’emprise des pouvoirs sur la foule anonyme. (Luce Giard dans L’invention du quotidien)

 

Je ne sais pas s’il faut croire Michel de Certeau. Quand j’ai demandé à des gens proches de moi comment ils définissaient la pauvreté et s’ils avaient été confrontés à de la pauvreté, j’ai trouvé sur une douzaine de réponses, plus d’une centaine de nuances et de réactions. J’ai trouvé surtout des récits fortement façonnés par l’expérience du manque. Même constat chez les personnages, les écrivains et les humoristes que j’ai sollicités et qui tentent de dire les contours de nos trous sociaux. Écrire la pauvreté ne change sans doute rien à l’expérience de la pauvreté. Ou peut-être que oui.