Illustration par Odrée Laperrière

Pourquoi sortir?

À l’essai sur notre envie incessante de socialiser la sérénité du non-fumeur la première salle de George Orwell comment exceller à être une personne.

Je me demande pourquoi je suis ici sur cette scène alors que je préfèrerais être chez moi, alors que je serais beaucoup plus confortable chez moi. Et je me demande pourquoi vous êtes tous assis là, dans la foule, alors que tant d’entre vous seraient aussi plus heureux à la maison.

Chez vous, vous pouvez porter vos pyjamas. Personne ne vous ignore ou ne vous déçoit. Ici, à Trampoline Hall, vous pouvez être ignorés ou déçus. Le scotch n’est pas abordable. En général, c’est moins déprimant d’avoir les mêmes pensées que vous avez eues hier que d’avoir les mêmes conversations que vous avez eues la semaine dernière. Et peu d’entre nous s’enverront en l’air ce soir. Alors, pourquoi sommes-nous sortis?

Mon père, lui, ne sort jamais: sa vie émotionnelle est parfaitement neutre, c’est un être profondément rationnel. Il n’y voit simplement pas d’avantages.

Pendant des années je me suis demandé: pourquoi passes-tu du temps avec les autres? Mais je ne me suis jamais réellement attardée à trouver une réponse. Je me suis toujours dit que je me posais une question rhétorique. Dernièrement, par contre, j’ai voulu trouver une réponse. Parce qu’une question mille fois posée mérite éventuellement qu’on y réponde.

Je me dis que si je savais pourquoi je sors, je ne me méfierais peut-être pas autant de moi-même quand je décide de le faire. Je ne me critiquerais peut-être pas autant. Je serais peut-être en mesure de regarder autour de moi dans une soirée sans me dire: « quelle imbécile, pourquoi es-tu sortie? Tu aurais dû rester chez toi. »

 

2

La première chose que j’ai faite dans ma recherche d’une réponse à « Pourquoi sortir? » a été de noter chacune des raisons qui me venait en tête. Il y en avait environ douze. Et puis j’ai remarqué, après avoir examiné mes notes, que ces raisons spécifiques pouvaient être regroupées en quatre grandes raisons qui me poussent à sortir de chez moi:

  1. L’envie (de sexe, d’amour, d’amitié, peu importe).

  2. La curiosité sociologique et l’appréciation esthétique.

  3. Pour se « tester ».

  4. Parce que quelqu’un d’autre veut passer du temps avec moi.

Je me sens souvent comme si la seule manière de remédier à mon envie est d’y céder — de revenir vers lui, ou encore de coucher avec quelqu’un de nouveau.

3

J’ai cessé de fumer il y a quelques années, et pour m’aider à y arriver, j’ai lu La méthode simple pour en finir avec la cigarette d’Allen Carr (C’est un excellent livre à cet effet, et je le conseille fortement). La prémisse d’Allen Carr est en deux temps:

Premièrement, vous devez accepter que le fait de fumer la cigarette n’est pas une habitude, mais bien une dépendance à une drogue; et

Deuxièmement, que la seule manière d’arrêter de fumer est de ne plus jamais s’allumer de cigarette.

Il explique que les fumeurs se sont eux-mêmes convaincus que le fait de fumer les aide d’une manière ou d’une autre — à se calmer, à se concentrer, à se sentir plus festif — alors qu’en vérité, la fumée ne fait que satisfaire temporairement l’envie de fumer, en réintroduisant dans le corps la substance même dont on aura à nouveau envie.

Pour arriver à cesser de fumer, il faut d’abord se défaire de cette croyance en les effets bénéfiques de la cigarette. Ensuite, il faut subir plusieurs semaines de sevrage, une sensation que Allen Carr compare à une nostalgie physique, mais qui n’est pas intolérable. Finalement, il ne faut plus jamais fumer. Oh, et une attitude positive est essentielle. Quand on ressent l’envie de fumer, on se doit de penser que c’est un signe que notre corps se transforme en celui d’un non-fumeur, et on devrait s’écrier: « Youpi! Je suis libre! »

Donc, j’ai suivi ces conseils, et ça a fonctionné.

Comme le fumeur s’interroge sur l’envie de fumer, on peut s’interroger l’envie de socialiser.

Je me sens souvent comme si la seule manière de remédier à mon envie est d’y céder — de revenir vers lui, ou encore de coucher avec quelqu’un de nouveau. L’autre jour, j’étais assise seule dans un restaurant mexicain à me demander si c’était possible d’arrêter de sortir, ou plutôt « d’arrêter les autres », et le bon vieux Allen Carr m’est venu à l’esprit. C’est peut-être parce que j’ai récemment arrêté de fréquenter quelqu’un et que j’ai aussi passé peu de temps en ville. Mon corps fait donc l’expérience de sensations similaires à celles que j’ai ressenties il y a deux ans quand j’ai laissé tomber la cigarette; c’est un mal physique qui va et vient, presque douloureux, une sorte de vide béant, un manque qui doit être comblé. Je me sens souvent comme si la seule manière de remédier à mon envie est d’y céder — de revenir vers lui, ou encore de coucher avec quelqu’un de nouveau. Ce n’est que lorsqu’on se dépouille de tous ceux qu’on aime que ça devient évident qu’on est réellement physiquement accro aux autres. L’envie des autres est presque identique à l’envie d’une cigarette. C’est étrange.

Quoi qu’il en soit, je ne suis pas stoïque. Ma réponse au sevrage — qui a été de fuir à travers des relations rebound plus ou moins réconfortantes — m’empêche de me tenir devant vous aujourd’hui pour déclarer avec confiance qu’il est possible de renoncer aux autres, de supporter les semaines de symptômes physiques de sevrage, et par la suite d’atteindre toutes les qualités qu’Allen Carr attribue au non-fumeur: la santé, la richesse, la paix d’esprit, la confiance, le courage, le respect de soi, le bonheur, et la liberté.

Pourtant, même si ce n’est pas récent, j’ai bel et bien passé du temps seule auparavant, et selon mes souvenirs — l’un des moments les plus heureux de ma vie — je me sentais réellement en plus grande possession de courage, de confiance, de respect de moi, de liberté, d’énergie et de paix d’esprit que durant les périodes où je me suis entourée de gens.

Si tout ça est vrai, et ma mémoire ne ment pas: pourquoi sortir?

Allen Carr conseille aux fumeurs qui envisagent de cesser de fumer de se poser les trois questions suivantes, et je crois qu’on peut aussi les considérer alors qu’on se demande s’il est valable d’essayer de remédier à notre dépendance aux autres. Comme le fumeur s’interroge sur l’envie de fumer, on peut s’interroger l’envie de socialiser:

  1. Qu’est-ce que ça m’apporte?

  2. Est-ce que j’apprécie vraiment?

  3. Ai-je réellement besoin de passer ma vie à me faire les poches, seulement pour m’asphyxier en portant ces choses à mes lèvres?

 

i. Qu’est-ce que ça m’apporte?

Comme je l’expliquais, on se rassemble avec d’autres gens pour satisfaire nos envies : l’envie d’aimer et d’être aimé, de sexe, de conversations, d’amitié, de bon temps, toutes ces choses-là. À ça, Allen Carr pourrait rétorquer: « On dit que la fumée est relaxante ou qu’elle nous donne la satisfaction, mais comment peut-on être satisfait à moins d’être insatisfait au départ? »

Et vraiment, qui a déjà été satisfait des autres?

Il y a quelques semaines, par exemple, je me suis fait profondément insulter par un poète venu dans ma ville pour y faire une lecture. Comme j’admire son travail, je m’y suis rendue — sachant, alors que je quittais mon appartement, que je risquais mon admiration pour lui — « Et si c’était un trou d’cul? » me suis-je demandée, en fermant la porte. « Laisse tomber, » ai-je répondu, en tournant la clé, puisque ma curiosité surpassait ma peur.

Arrivée au bar ce soir-là, j’ai repéré un petit homme de près de quarante ans. Il portait un veston ostentatoire et un chapeau, et il parcourait la pièce comme s’il avait une queue aussi grande que le Kansas. « Ça doit être le poète en question, » me suis-je dit, et j’avais raison. J’ai supplié de ne pas être présentée, mais une amie nous a tout de même présentés, me désignant (c’est elle qui l’a dit) comme « romancière ». Je lui ai fait savoir à quel point j’admirais un de ses recueils en particulier. Au bout de la conversation, il m’a presque scrutée avant de me dire: « Tu es romancière? Vraiment? Comment est-ce possible que tu t’intéresses à mon œuvre? »

Au cas où vous l’auriez manquée, c’était une terrible insulte.

Bien sûr, raconter une insulte est comme raconter un rêve: les émotions profondes et spécifiques de ceux-ci ne peuvent être communiquées; il n’en ressort que des symboles déconnectés et dépourvus de sens. Mais je vous l’assure, cet homme plantait ces ongles dans mon cœur, et il le savait. Cinq minutes plus tard, je le ressentais soudainement, moi aussi. Ça m’a mené à une semaine et demie de rage au lit, incapable de dormir, déclarant cet homme mon ennemi. J’ai même décidé de revoir un article de magazine que j’écrivais afin d’inclure une critique de la poétique conceptuelle (le genre que préconisait l’homme en question), en plus de sortir tous les soirs durant une semaine et demie pour revenir sur l’insulte en question avec tous mes amis.

Mais qu’est-ce que je raconte? Il a fallu que je quitte le continent afin que l’insulte soit enfin reléguée à l’arrière-plan de mon existence, et que je retrouve mon équilibre habituel.

Quoi qu’il en soit, c’est plutôt tiré par les cheveux de prétendre que les autres nous satisfont et nous relaxent. Ou du moins, s’ils y arrivent parfois, ils font aussi le contraire — ils nous déçoivent.

 

ii. Est-ce que j’apprécie vraiment ça?

Est-ce que quiconque apprécie réellement plus d’une soirée sur six? Est-ce que le sexe nous satisfait réellement, ou nous mène-t-il simplement à vouloir plus de sexe, du meilleur sexe, du sexe différent, et ce même pendant qu’on s’envoie en l’air? Il en va de même pour la conversation, la compagnie, et tout le reste.

Non, les autres ne nous satisfont pas, mais plutôt, comme la cigarette, nous donnent l’illusion temporaire de la satisfaction, tout en prolongeant notre dépendance.

Et si nous n’étions pas dépendants des autres?

Allen Carr énumère les avantages psychologiques suivants lors de la renonciation:

  1. Le retour de la confiance et du courage;

  2. La libération d’une forme d’esclavage;

  3. Ne pas avoir à vivre avec les souffrances qu’engendrent le doute dans votre esprit (celui de savoir que la moitié de la population vous méprise) et pis encore, le mépris de soi.

Permettons-nous alors un moment de renoncer aux autres! Et non pas d’une manière qui soit vouée à l’échec, renonçant tout en imaginant que nous nous privons, à jamais tourmentés par le doute.

« Combien de temps durera l’envie de revenir vers les autres? »
« Serais-je un jour heureux à nouveau? »
« Vais-je un jour apprécier un repas comme avant? »
« Comment vais-je gérer le stress qui m’attend? »
« Vais-je être en mesure sortir du lit le matin? »

Laissons-nous plutôt renoncer aux autres dans la joie et en toute liberté… que nous puissions acquérir la confiance en soi, le courage, la vigueur, la paix d’esprit, et le respect de soi.

 

4

J’ai un ami qui, à titre de projet artistique, organise des soirées pendant lesquelles les gens se divertissent de manières diverses. Il a enseigné des charades, il a invité la ville dans un bar pour jouer à des jeux de société, il a rassemblé des gens dans une pièce pour jouer à Torx, un jeu pour enfants constitué d’un robot qui donne des directives. On a même écrit un profil sur lui dans un journal local dans lequel on le décrivait comme une solution de rechange aux concerts, bars et soirées habituelles chez des gens; des événements qui sont, bien entendu, tous « démodés ». Mais je le connais assez pour savoir qu’il ne s’intéresse pas réellement au divertissement de Nadia et Jim. L’intérêt de mon ami, je crois, est beaucoup plus sombre.

Et s’en suit la malheureuse déduction, celle de réaliser à quel point nous sommes loin d’exceller à être des personnes.

D’abord, quelques détails afin de vous donner un aperçu:

  1. Il nomme ces soirées de jeux la « Salle 101 ». L’événement se déroule dans un bar et les gens mangent des chips pendant qu’ils jouent au Scrabble et à Pictionary. Toutes les vingt minutes, il se lève devant la salle sur une petite scène et sonne une cloche. Il force alors seulement les gens qui semblaient drôlement s’amuser à cesser de jouer, à se disperser, et à trouver un autre jeu. S’il avait le divertissement des autres en tête, je suis d’avis qu’il ne forcerait pas ceux qui ont le plus de plaisir à abandonner leur jeu.
  2. Les affiches promotionnelles de ces soirées montrent un garçon jouant au Monopoly en compagnie de deux rats. De plus, si on regarde de près, on s’aperçoit qu’il y a des petites barres qui bloquent les fenêtres. Il s’adonne qu’il a pris le nom « Salle 101 » dans le roman 1984; ça réfère à la salle dans laquelle on torture les gens. De plus, sa devise secrète pour ces soirées est: « On vous torture de plaisir! » Ça pourrait bien être la devise de toutes les soirées, de tous les temps.
  3. Finalement, son cours de charades ne s’appelle pas « Comment deviner des charades » ou « Comment s’amuser avec les charades, » mais plutôt, « Comment exceller à deviner des charades ». Et son discours d’introduction lors de l’événement n’implique que vaguement les signaux manuels à utiliser et à quels moments; il mentionne surtout ce qu’il nomme les « habiletés de charades ». Comme quoi le fait d’être bon à deviner des charades est en lien avec la facilité à communiquer, à écouter, et qu’il faut de l’imagination, de la compassion, et de la compréhension; toutes des caractéristiques qui sont, bien avant d’être des habiletés de charades, des habiletés de vie.

Or ses étudiants – ou spectateurs, ou tout autre nom que vous leurs donneriez – s’ils sont mauvais à deviner des charades, ne peuvent assumer qu’une seule chose. Comme les conditions de « l’excellence » ont été clairement énoncées au début du cours, si vous n’êtes pas doué à deviner des charades, vous êtes forcé de conclure que ce n’est pas parce que vous ne connaissez pas les signaux de mains, ce n’est pas parce que vous êtes un mauvais comédien, mais c’est plutôt parce que vous avez une mauvaise écoute, ou parce que vous n’avez pas de compassion, ou parce que vous ne possédez pas assez (tel qu’il l’explique en introduction) « d’habiletés intellectuelle-analytiques, d’habiletés expressives et motrices, d’habiletés créatives, et d’habiletés émotionnelles et interpersonnelles. »

La leçon secrète de ces cours de charades est donc: si vous n’êtes pas doué à deviner des charades, c’est probablement parce que vous n’êtes pas complètement doué à être une personne. C’est ce qu’on appelle la torture par le divertissement.

Oui. J’en suis venue à la conclusion que mon ami tente d’organiser des événements qui cernent et cristallisent et, surtout, reproduisent les effets ordinaires de la socialisation – qui, d’elle-même, n’a rien à voir avec le plaisir, ou encore avec le fait d’apprendre à exceller à avoir du plaisir, mais bien, plus sensiblement, avec le fait d’apprendre à exceller à être une personne. Et s’en suit la malheureuse déduction, celle de réaliser à quel point nous sommes loin d’exceller à être des personnes.

Pourquoi sortir? Parce que si on cherche absolument à atteindre la confiance en soi, la santé, la vigueur, et la paix d’esprit, nous devrions rester seuls. Nous pourrions être de petits Bouddhas qui méditent, se masturbent et écoutent la télévision. Et nous pourrions nous croire brillants, aimables et compréhensifs, avec une excellente écoute et un grand coeur. Et il n’y aurait aucun moyen de nous contredire.

Une dernière histoire: durant les six premiers mois de 2005, j’habitais Montréal, seule. J’y suis allée parce que j’étais accablée par la vie et j’ai choisi Montréal parce que je n’avais pas d’amis là-bas. Et durant les premières semaines, je ne ressentais que des pincements au coeur dus à mon éloignement de tout ceux que j’aimais. C’était horrible et bouleversant… et puis ça a passé. Et une fois que ça a passé, j’étais au ciel. J’étais là, assise dans mon adorable et très abordable appartement; sans distractions, sans courriels, entourée de livres. Il y avait une épicerie de l’autre côté de la rue. La montagne était à deux coins de rue, et je pouvais me rendre au sommet quand je le voulais bien. Confiance en soi, santé, joie, la sérénité du non-fumeur; tout ça m’appartenait.

Peut-être que nous sortons afin d’échouer… parce que nous voulons apprendre à exceller à être des personnes.

Et puis… j’ai détruit tout ça. J’ai rencontré quelqu’un, et puis quelqu’un d’autre, et sans que j’aie le temps de m’en rendre compte, tout le chaos de la vie est revenu, ainsi que le doute, l’anxiété et la peur.

Mais peut-être que c’est à quoi la confiance, le courage, la vigueur et la paix d’esprit servent. Peut-être qu’il faut s’en servir dans la vie. Peut-être qu’il n’y a qu’une seule chose à faire avec ces choses-là: les dépenser.

Je suis toujours ultra-consciente de la manière dont, quand je me présente au monde extérieur, quand j’entre en relation avec l’autre, l’idée que je me fais de moi-même entre totalement en collision avec la personne que je suis réellement. Et je continue de sortir même si la personne que je suis échoue encore et encore. Je me découvre toujours moins généreuse, moins charmante, moins aimable, pas aussi audacieuse ou vigoureuse ou intelligente ou courageuse que je l’imaginais dans ma solitude. Et je me retrouve toujours insultée, ou snobée, ou déçue. Et je ne suis jamais en pyjamas.

Et pourtant, dans un sens, peut-être que c’est mieux comme ça. Nous pourrions tous, ici dans cette salle, souffrir des pincements au coeur dus au sevrage et acquérir la sérénité du non-fumeur. Nous pourrions être des demi-dieux dans nos petits châteaux, complètement seuls. Mais peut-être qu’au fond, personne ici n’a envie de ça. Peut-être que l’obtention de la confiance en soi et du courage passe par l’humilité. Peut-être que nous sortons afin d’échouer… parce que nous voulons apprendre à exceller à être des personnes et, d’autant plus, parce que nous voulons être des personnes.

Et donc, pour revenir à la question finale que pose Allen Carr au potentiel renonciateur: « Ai-je réellement besoin de passer ma vie à me faire les poches, seulement pour m’asphyxier en portant ces choses à mes lèvres? »

Oui, Monsieur Carr, oui.