Illustration par Maxence Gras

La disposition cynique

À l’essai sur les multiples sens du cynisme Diogène et la simplicité volontaire l’illusion selon Benjamin Constant le phénomène John Lennon.

Dieu est mort, Marx est mort, et franchement, je ne me sens pas très bien moi-même.
Woody Allen

 

Il existe sans doute des raisons valables pour lesquelles s’engager à réaliser l’impossible. J’imagine que les adultes jurent de fausses vérités et laissent les enfants croire à ce qu’ils veulent parce que la naïveté, tant qu’elle dure, est parfois plus saine que la connaissance. Mais d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours trouvé qu’il y avait quelque chose de particulier dans le fait de «donner sa parole». Quelque chose de presque liturgique. «Prends mes mots et crois-les». C’est bien ce qu’il nous arrive de sous-entendre, au fil de nos conversations. Et c’est facile de l’oublier, mais les grandes personnes croient, elles aussi, la plupart du temps. Entre nous, individus modernes, rationnels et désenchantés, la foi est plus répandue qu’on le laisse entendre. Disons simplement qu’en société, il n’y a pas qu’à la messe qu’on professe.

Je pense au mécanicien d’un ami qui jure d’effectuer seulement les réparations «nécessaires» à la remise en marche de sa Mazda Protégé, cuvée 1994, colorée blanc-rouille. Ça va de soi, parce que l’ami est plus aimable que la moyenne des clients, mais surtout, surtout parce que son mécano prétend avoir le budget de l’enfant-du-millénaire-diplômé-en-chômage à cœur. Il lui donne donc ses mots comme on promet le salut aux fidèles, mais qui sait s’il ne sera pas tenté de rehausser la facture à grands coups de salière, sans jamais trop s’en vouloir? Ça, il vaut mieux ne pas trop y penser. De toute manière, l’ami ne comprend rien à la plomberie qui se cache sous le capot de son bazou, et il est bien loin se douter que la pièce qu’on lui vend à un prix douloureux ne relève pas tout à fait de l’ordre du «nécessaire». Alors il croit.

Pour le meilleur et pour le pire, le juriste en chacun de nous doit souvent laisser de côté le doute raisonnable et savoir présumer l’honnêteté. La cohésion sociale—cet ordre qui, il faut se le rappeler, s’est formé malgré le chaos probable—dépend peut-être de cette «foi séculaire» en l’intégrité de nos semblables, qu’on cultive bon an mal an. Après tout, on n’arrive à communiquer aisément que parce que la plupart d’entre nous, la plupart du temps, assumons que les mots des autres sont bel et bien le reflet de leurs intentions.

Malgré cela, on ne fait que très rarement, voire jamais, pleinement confiance. Demandez-vous: quelle personne croyez-vous assez pour n’avoir aucun doute lorsqu’elle prend un engagement? Votre mère, peut-être, mais vous vous direz sans doute: «Je lui rappellerai cette conversation…» Parce qu’il faut souvent faire le suivi d’une parole donnée. Et à l’autre extrémité de votre spectre de la confiance se trouve certainement un politicien à la langue de bois qui, chaque fois qu’il ouvre la bouche, vous fait songer quelque chose comme «Jamais dans cent ans!», alors que vous vous remémorez qu’en politique, l’espoir est souvent vain. Là, c’est plus difficile d’avoir la foi facile, parce que ce sont des paroles données à propos d’objectifs d’un tout autre ordre. Il s’agit de visions sociales, d’engagements censés tous nous affecter, et dont la classe politique se porte garante en notre nom. Concernant les «vraies affaires» et les «vraies valeurs» de tous, donc, on promet à outrance. Et naturellement, les politiciens, comme les mécaniciens, nous demandent de les croire sur parole. Mais on les a trop souvent vu dévier de leurs mots passés. Alors on ne les croit pas.

 

La normalité d’une méfiance proprement politique

C’est vrai, les intentions des gouvernants font d’instinct défaut pour certains citoyens à l’esprit irrémissiblement critique. Ceux-là sont, comme tout bon être social, cléments vis-à-vis de la parole du commun des mortels. Ils font confiance à leur mécanicien, leur médecin et l’épicier du coin. Devant les «parlementeries», par contre, ils ressentent un mépris des plus profonds; le surmoi citoyen provoque une méfiance proprement politique.

Cocktail d’incrédulité et de méfiance rehaussé d’une touche de mélancolie, le cynisme se boit sans véritables conséquences politiques.

Celle-ci, vous l’aurez remarqué, fait beaucoup parler. On le répète, plus particulièrement pendant les campagnes électorales: le résultat des élections n’a généralement rien à voir avec une femme ou un homme dont on admirerait le franc-parler ou encore, Dieu nous en préserve, un projet qui rassemblerait les gens du pays parfois trop divisés. Le véritable triomphe est plutôt celui d’une disposition qui s’installe dans l’intellect du citoyen moyen, au fil des promesses perdues: le cynisme. Cocktail d’incrédulité et de méfiance rehaussé d’une touche de mélancolie, le cynisme se boit sans véritables conséquences politiques, parce qu’il n’engendre qu’une passive-agressivité chronique envers tous gouvernants confondus. Et de toute évidence, il saoule bien des Québécois.

Je me rappelle une conférence donnée par un écrivain reconnu il y a quelques années, pendant laquelle il s’était emporté: «Les politiciens sont tous des bandits, même ceux pour qui je vote!» Je vous laisse imaginer à quel point la remarque avait plu à l’auditoire. Une réaction de foule qui n’avait rien à voir avec la renommée littéraire du chroniqueur d’un quartier emblématique de Montréal. C’est que ce genre de rejet catégorique – dans les deux sens du mot – est révélateur d’un cynisme assumé auquel on ressent une certaine fierté d’acquiescer. La généralisation, en ce qui concerne la classe politique, est donc communément perceptible: on prend les gouvernants et les prétendants au pouvoir pour du pareil au même, parce que l’action autant que la volonté de gouverner sont, conçoit-on, nécessairement dépravantes.

On justifie ensuite l’instinct cynique à l’aide d’un exemple ou d’un autre. Certains expliquent que c’est essentiellement parce que pendant qu’on nous demande de prendre les mots de politicien pour du cash, les gouvernants, eux, se permettent de prendre du cash pour leurs mots. (Une enveloppe vaut mille mots, révèle une commission parlementaire du moment.) D’autres parlent d’opportunisme malavisé, d’une défense d’intérêts personnels plutôt que publics, d’une éternelle démagogie, d’objectifs dissimulés, et ça continue. Bref, on réussit très facilement à s’éterniser sur les évènements qui viennent légitimer le cynisme ambiant. C’est probablement parce qu’au fond, tous ces reproches adressés aux dirigeants se rapportent à un sentiment très simple: l’impression de se retrouver ignorant devant les coulisses du pouvoir. Comme l’arsenal médiatique expose généralement les méfaits de la politique, la mémoire collective s’emplit de mauvais souvenirs dont il est naturel de discuter, parce qu’ils laissent planer une incertitude commune. C’est dire que c’est par la force du savoir – ou plutôt du fait de savoir qu’on ne savait pas – que nos tribuns se font de plus en plus difficiles à croire. Enfin, plus on sait, plus on se méfie, plus on savoure l’amertume en gang, en «cynicisant» nos conversations de dépanneur.

Les Québécois seraient naïfs, par contre, de se croire exceptionnellement cyniques. L’Europe entière est tout aussi méfiante de ses dirigeants. À la suite d’importantes allégations de corruption, le gouvernement britannique créait en 1994 le Committee on Standards in Public Life, un institut indépendant dont le but était de recommander quant à l’éthique parlementaire. Depuis, le comité travaille à comprendre les soubresauts de la confiance citoyenne. Il publiait cette année une étude qui révélait que la méfiance des Britanniques envers leurs élus est «un peu moins inquiétante» que celle qui surplombe les démocraties européennes. Les soupçons citoyens en Grande-Bretagne seraient donc «sous la normale», les Brits étant, God Save the Queen, un peu moins méfiants que leurs équivalents continentaux. Comme quoi il suffirait de se comparer pour se consoler. Des citoyens trop cyniques, vous dites? New normal, on vous répond. Vous devriez donc vous réjouir de l’être moins que votre voisin.

 

Le cynisme originel

La plupart des sociétés occidentales constituées de gouvernements représentatifs découvrent aujourd’hui des faces cachées de la politique et se disent atteintes d’une pandémie de soupçons. Pourtant, l’état d’esprit en question n’est pas nouveau, ni même moderne. L’évolution du cynisme, comme phénomène social, forme une curieuse histoire intellectuelle. De mode de vie personnalisé à conscience collective désabusée, le mot a fait du chemin. Il nous provient du grec kynikos, qui veut dire «comme un chien», parce que les cyniques, veut-on dire, jappent après tout ceux qui tentent de les convaincre de quelque chose.

L’évolution du cynisme, comme phénomène social, forme une curieuse histoire intellectuelle.

La légende veut qu’un des premiers aboyeurs de la sorte, Diogène, vécut dans le confort et la simplicité d’un bain, au beau milieu de la cité athénienne de l’époque classique. Le genre d’être sagement malcommode qu’on pourrait sans doute dégoter quelque part à Saint-Élie-de-Caxton, et dont, comme le fait Fred Pellerin, on extirperait une morale pour se la raconter. Il est dit que Diogène passait la majorité du temps à se moquer vertement des discoureurs qui l’entouraient, que ceux-ci le louangent ou le méprisent. Un de ses plus importants admirateurs, Alexandre le Grand, lui aurait un jour proposé de lui offrir ce que bon pouvait lui sembler; une proposition de bonne foi à laquelle le chien d’homme rétorqua: «Ôte-toi de mon soleil!» Parce que les besoins humains, croyait Diogène, ne devraient pas être aussi nombreux qu’on le laisse entendre.

Parmi ceux qui le maudissaient, on retrouve l’illustre Platon. Comme Diogène aimait déranger les leçons du philosophe pour contredire ses interprétations des idées socratiques, la relation entre les deux hommes devait être comparable – question de québéciser le propos – à celle de René Lévesque et de Pierre Bourgault: mêmes visées, doctrines opposées. Alors que le pionnier de la philosophie occidentale cherchait à agrémenter l’existence humaine du «monde des idées», le Cynique, lui, criait son aversion pour les élans théoriques de la pensée, sous prétexte qu’ils faisaient abstraction de la vie… vécue.

On raconte aussi qu’il arrivait à Diogène de cheminer dans la noirceur des rues d’Athènes, une lampe à la main, attendant qu’on lui demande l’objet de sa quête. Effrontément, et avec toute l’ironie du monde, il se plaisait de répondre: «Je cherche des gens!» Une fois de plus, la réplique n’était pas futile. Alors que la plupart des chiens mordent leurs ennemis, Diogène préférait mordre ses amis de l’espèce humaine, disait-il, dans le but de les sauver.

Diogène n’ayant laissé derrière aucun écrit, ce genre d’anecdotes est tout ce qu’il reste du cynisme originel, cette attitude provocatrice qui dissimule de bonnes intentions. On pourrait dire que c’est une sorte de simplicité volontaire avant la lettre: un mode de vie vertueusement dépossédé, autant matériellement qu’idéologiquement, et qu’il semble efficace de propager d’un sarcasme poignant.

Au fond, le message de Diogène se réduit peut-être à une question: pourquoi nous bâdrons-nous les uns les autres avec de vaines paroles et de belles promesses, alors que la vie est action? Plutôt élémentaire pour la pensée d’un homme à laquelle on a décerné une majuscule. Le Cynique était peut-être philosophe malgré lui. Et c’est sans doute pour cette raison que les sens du cynisme se sont multipliés.

 

L’insolence et la méfiance: de Diogène à Napoléon

Avec le temps, le surnom perd sa grande lettre et son attachement aux préceptes qui avaient guidé la personnalité de Diogène. Durant l’Ancien Régime, chez les Français, on parle plutôt d’une allure irrespectueuse, d’un caractère insolent. Être cynique, en ce temps-là, réfère seulement au fait de s’exprimer de manière effrontée, sans qu’on considère que l’attitude en question soit tributaire d’un courant de pensée spécifique. Les hommes-chiens s’expriment donc toujours aussi impudemment, mais n’aboient plus par principe. Si le Cynique était un vieux Saint-Bernard raisonné qui ne s’en prenait qu’aux escrocs, le cynique, lui, est une petite bête décérébrée qui jappe après tout ce qui bouge.

Mais l’iconoclaste athénien n’en est pas tombé dans l’oubli pour autant. Parmi les philosophes français de l’Ancien Régime, le Cynisme est revisité. On se compare incessamment à la Grèce antique pour mieux saisir les petites et grandes misères de la société monarchique. Parmi les penseurs qui traînent dans les salons littéraires parisiens, on évalue l’état actuel de la vie commune à l’aune des sociétés anciennes; un contraste qui prête le flanc à une critique continuelle de l’ordre établi. «À Athènes, on faisait comme ci… À Sparte, ça marchait comme ça…»

Entre autres figures classiques, on se réapproprie les réprobations de Diogène à des fins de progrès, alors qu’on propage l’idée qu’une société n’avance que lorsqu’on subvertit ses conventions et ses discours. Plusieurs ouvrages en sciences sociales se sont penchés sur le sujet: une lecture attentive du corpus des Lumières permet de discerner l’indéniable influence qu’ont exercé les contes cyniques sur les philosophes de l’époque. Bref, dans les récits que les intellectuels français aimaient se raconter avant la Révolution, on devait souvent relater un bonhomme péniblement sensé qu’on découvrait, par le tact de ses grognements, être le héros de la communauté.

À l’ère du «tous égaux devant la loi» et de la multiplication des gagne-pains, un effet secondaire de la poursuite du bonheur que permettent les villes donne un nouveau sens à un vieux mot.

Au 19e siècle, le démantèlement de la noblesse et l’amorce de la production industrielle renouvèlent l’univers social des États modernes. À l’ère du «tous égaux devant la loi» et de la multiplication des gagne-pains, un effet secondaire de la poursuite du bonheur que permettent les villes donne un nouveau sens à un vieux mot. Le cynisme dénote alors cette méfiance qu’on est susceptible de démontrer par rapport aux intentions d’autrui. L’historique de l’Oxford English Dictionary précise: «Un individu disposé à exprimer une certaine méfiance envers la sincérité et le bien-fondé des motifs des êtres humains.» C’est que la compréhension du mot est affectée par le caractère impersonnel qui, peu à peu, imprègne à cette époque les interactions sociales. Dans les circonstances, force est de se méfier des nombreux étrangers. À la manière, par exemple, d’un père concerné qui ne peut, comme on le faisait d’antan, associer le nouveau copain de sa fille à la bonne famille du 3e rang. On dira donc du patriarche qu’il est «cynique», parce qu’il se méfie d’emblée des inconnus venant de la masse urbaine qui osent fréquenter sa protégée.

Le cynisme de cette nouvelle ère n’est donc toujours pas adressé aux gouvernants. Abstraction faite des quelques aboyeurs politisés ici et là, la conscience collective n’avait toujours pas enclenché son burnout politique. C’est bien le célébré «Empereur des Français», Napoléon, qui dira un jour à l’homme de lettres allemand, Goethe, parlant du théâtre fataliste: «Que nous veut-on aujourd’hui avec le destin? Le destin, c’est la politique.» À l’époque, on croyait toujours au progrès dont les politiciens parlaient lorsqu’il était question du futur des sociétés. Toute bonne chose a cependant une fin, et l’enthousiasme providentiel que généraient les chefs d’État allait, pour certains, tranquillement s’éteindre.

 

La (fausse) conscience éclairée des cyniques

C’est au courant du 20e siècle que le sens commun du cynisme prend le virage particulièrement politique qu’on lui connaît aujourd’hui. De manière générale, le mot désigne désormais le caractère incrédule et passif-agressif qu’on court tous le risque de développer vis-à-vis des mots de politicien. Cette disposition citoyenne des démocraties contemporaines, l’essayiste allemand Peter Sloterdijk la décrit minutieusement dans son ouvrage Critique de la raison cynique. Il retrace la «métamorphose complexe de l’espoir vers le réalisme, et de la révolte vers la mélancolie intelligente.» Oui, intelligente. Parce que la personne cynique, explique Sloterdijk, connaît l’importance des responsabilités civiques. Elle sait, sans nécessairement y faire référence, que Kant lui demande de pourfendre les idées reçues et que Rousseau l’appelle à prendre une part active dans la réalisation du bien commun. Ces nécessités-là, on lui en parle depuis la petite école. Celles qui forment les «bons citoyens» dont toutes les sociétés doivent se doter. Elle les connaît tellement, ses devoirs, qu’elle ressent le besoin de prendre les rues d’assaut en mai 1968.

Mais avec le temps, va, tout s’en va. Et l’affirmation politique de la personne cynique se forme, petit à petit, autour de la désaffiliation et la généralisation quant à la classe dirigeante.

Mais avec le temps, va, tout s’en va. Et l’affirmation politique de la personne cynique se forme, petit à petit, autour de la désaffiliation et la généralisation quant à la classe dirigeante. Elle lit les journaux pour connaître les escroqueries de l’heure, par obligation assumée, même si cela tue les quelques restes d’espoir au fond de sa conscience citoyenne aguerrie. Son esprit désillusionné, que la défaillance politicienne n’ébranle plus, la fait toujours réfléchir. Elle pense, comme Albert Camus, que «la société politique contemporaine est une machine à désespérer les hommes.» Elle se dit, comme Groucho Marx, que «la politique, c’est l’art de chercher les problèmes, de les trouver, de les sous-évaluer et ensuite d’appliquer de manière inadéquate les mauvais remèdes.» Désespérée à la manière de Simone Weil, elle compare la scène gouvernementale à une «sinistre rigolade». Et quand, finalement, cette même personne en arrive au comble du cynisme contemporain, elle sert le plus grand des paradoxes à ses concitoyens: «Ne votez pas, vous ne faites que les encourager!» C’est l’individualisation totale du sens politique, le syndrome du «rien ne me représente», que seul un cynisme éduqué et informé peut défendre. Et c’est surtout le fondement d’un monde commun qui, dit-on, s’effrite par la force de la distanciation cynique.

Devant ce qu’il présente comme un déboire de société, Sloterdijk évoque la «fausse conscience éclairée» pour définir la disposition cynique. Une âme qui croit avoir «assimilé les leçons des Lumières, mais se trouve dans l’incapacité de les accomplir». Ces esprits critiques pervertis, il les invite à redécouvrir les vertus philosophiques du Cynisme, et à faire ressortir le Diogène qui sommeille en chacun d’eux, afin que tous participent à bouleverser les discours et décisions qui forment la gouvernance d’aujourd’hui.

 

Le phénomène John Lennon

Instinctivement, j’ai trouvé ce cri du coeur un peu curieux. Peut-être parce que j’ai autant de mal à me laisser enchanter par l’écrit que par les paroles des faiseurs d’opinions. Comme quoi le Diogène en nous peut se réveiller plus facilement qu’on le croit. Mais j’ai surtout douté de cet élan de foi citoyenne parce que je pense que le cynisme d’aujourd’hui baigne déjà, quelque part, sans s’en éprendre, dans l’héritage philosophique du Cynique et des intellectuels éclairés. N’est-ce pas Diogène qui nous demande de ne pas être trompés par la futilité des discours? Et les philosophes des Lumières, ne nous apprennent-ils pas, d’une certaine manière, à nous méfier des gouvernants parce que, en tant que citoyens, nous devons concevoir que nous sommes la réelle assise du pouvoir? Est-ce que ce n’est pas ce que la personne disposée au cynisme tente aujourd’hui d’exprimer, tant bien que mal, comme un écho qui se propage dans la complexité d’une société qui cherche un discours véritable?

Benjamin Constant, théoricien politique français, a dévoué beaucoup de sa pensée à examiner l’enchantement des modernes devant l’histoire des sociétés anciennes, surtout en ce qui a trait à la politique du bien commun. En le lisant, je suis tombé sur un extrait qui, vous l’aurez compris, a fait déborder ma curiosité concernant le cynisme actuel:

«Nous avons perdu en imagination ce que nous avons gagné en connaissances; nous sommes par là même incapables d’une exaltation durable… nous traînons toujours après nous je ne sais quelle arrière-pensée qui naît de l’expérience, et qui défait l’enthousiasme. La première condition pour l’enthousiasme, c’est de ne pas s’observer soi-même avec finesse: or nous craignons tellement d’être dupes, et surtout de le paraître, que nous nous observons sans cesse dans nos impressions les plus violentes. … Nous n’avons presque sur rien qu’une conviction molle et flottante, sur l’incomplet de laquelle nous cherchons en vain à nous étourdir. Le mot illusion ne se trouve dans aucune langue ancienne, parce que le mot ne se crée que lorsque la chose n’existe plus.»

(De l’esprit de conquête et de l’usurpation, 1815)

Il y a ça, je crois, dans le cynisme d’aujourd’hui. Le sentiment que l’exaltation politique floue le sens critique. Le désir de ne pas se retrouver dupe, et encore moins de le paraître. Une certaine violence exercée par l’expérience et la connaissance sur un enthousiasme épuisé. L’impression que le désillusionnement est plus judicieux qu’une passion peut-être naïve. C’est l’aboutissement intellectuel de générations de citoyens qui ont fait l’éloge des mots du progrès, et qui s’affranchissent de ce discours à mesure que le cynisme s’installe. Parce que même la foi envers les capacités humaines qui fait parlementer les gouvernants et leurs opposants devient, à un certain moment, un sermon dont il faut faire le procès. «Cher dirigeant, jurez-vous de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité?» Qui sait?

Peut-être qu’après tout, ceux et celles qui tentent de redonner l’enthousiasme aux cyniques diminuent trop facilement les conséquences du savoir.

Peut-être qu’après tout, ceux et celles qui, comme Sloterdijk, tentent de redonner l’enthousiasme aux cyniques diminuent trop facilement les conséquences du savoir—du fait de savoir qu’on ne savait pas. Pendant les quelques années que j’ai passées à étudier à l’Université McGill, j’entendais souvent mes amis ontariens, parce qu’ils suivaient les nouvelles d’ici du coin de l’oreille, se prononcer sur l’état des choses politiques: «Man, Quebec is so corrupt!» Je prenais toujours un malin plaisir à répondre: « At least we know… at least we know.»

La disposition cynique sait. Elle sait qu’elle en apprendra d’autres, et qu’elle doit faire avec. C’est le phénomène John Lennon, qui après s’être mis au lit à l’hôtel Le Reine Elizabeth et avoir incessament scandé «Give peace a chance!», plus tard chantera «I’m just sitting here watching the wheels go round and round… I just had to let it go.» La disposition cynique, c’est un vers de la poète américaine Carolyn Wells: «une personne qui, par l’œil de sa conscience, scrute le monde au travers d’un monocle». C’est aussi le sourire qu’un mécanicien partage avec son client préféré en lui remettant sa facture, parce qu’ils viennent de se rejoindre à travers une critique virulente de la gouvernance. La disposition cynique, c’est une mère qui, sachant par expérience que les dirigeants s’engagent trop souvent à réaliser l’impossible, expliquera à son fils que la politique est un monde enchanteur où l’on trace le futur des sociétés. Parce que l’illusion, tant qu’elle dure, est parfois plus saine que la connaissance.