Illustration par Charles Nouveau

Le «hashtag», langage des nôtres

À l’essai sur la valeur linguistique du dièse les gazouillis et les nuages la communication 2.0 la communion virtuelle.

Vous voulez savoir ce qu’ont en commun la révolution Arabe, McDonald’s, le sexisme et la mijoteuse? Vous en avez assez de la prolifération des opinions sur les médias sociaux, mais ne pouvez vous empêcher d’y participer? L’essai suivant est pour vous : pour se réconcilier et se laisser étonner par les gazouillis.

 

 

La marche entreprise depuis le milieu des années 1990 par les technologies de communication n’en finit plus d’étonner, de traverser les frontières de diverses natures, de travailler le réel par la force de l’insistance et de s’immiscer dans chaque sphère d’existence de la personne moderne. Elle étonne par son effervescente nouveauté, traverse les limites de la conscience grâce à la magie de la fibre optique et des imperceptibles « nuages », elle oblige à signifier le monde dans le cadre interprétatif de ses pages et autres avatars, à revoir nos moyens de nous représenter, de se représenter les autres et d’entrer en rapport avec eux. Toute organisation ne peut désormais plus exister formellement que si elle possède son lopin de code sur le nuage. On pourrait en dire autant des évènements, des projets et des individus, qui n’ont jamais cessé d’exister dans les réseaux sociaux, mais qui dépendent de plus en plus d’une représentation au sein des réseaux sociaux virtuels, un avatar, afin de prétendre à une certaine légitimité. Enough said. Inutile de mentionner que dans cette mijoteuse à société, quiconque s’intéresse de près ou de loin aux rapports entre les individus, entre les organisations et les individus, entre les individus et la réalité, bref, quiconque s’intéresse à la condition humaine peut y trouver son compte. Qu’on s’attarde aux impacts psycho-sociaux de la vie avatarisée ou qu’on désire jouer les Edward Bernays 2.0, les technologies de communication et leur descendance sont un terrain de jeu fertile. Pour ma part, ce sont moins les effets dits « pervers » des technologies de communication qui m’intéressent. Non pas que ceux-ci ne sont pas dignes d’intérêt, mais il m’apparaît plus intéressant d’essayer de comprendre la structure qui prédispose et les motivations qui poussent les individus à adopter les nouveautés technologiques.

Prenons le cas du selfie, pratique désormais répandue sur les réseaux sociaux. Cette pratique populaire a donné lieu au canular journalistique suggérant que l’American Psychiatric Association avait déclaré le trouble obsessif compulsif spécifique de prendre des égoportraits comme la selfitis, ou égotite : littéralement « inflammation de l’égo ». En fait, l’Association n’a jamais fait de telle déclaration, et la valeur humoristique du canular tient en ce que le volume important de ces portraits sur le nuage irrite celles et ceux qui ne pratiquent pas l’égophotographie. La dénomination francophone du selfie est, en soi, suggestive d’une péjoration de la pratique en question. On aurait tout aussi bien pu nommer l’objet « auto-portrait », un terme qui existe déjà et qui renvoie à une activité similaire, et qui demande un investissement de soi autrement plus important. Quoi qu’il en soit, pour que le phénomène prenne une ampleur telle qu’il soit devenu une source d’irritation pour certains, ceux et celles qui produisent de tels portraits doivent être le produit d’une culture commune. Il me semble plus pertinent de poser la problématique de l’égo-portrait du point de vue de sa genèse que du point de vue de son impact. Par exemple, on dira – avec raison – que le phénomène pourra exacerber des troubles de dysmorphophobie chez les jeunes ados, en les exposant à une masse virtuellement infinie de personnes ayant de belles carrures et des popotins rebondis. Qu’on s’intéresse à la propension exhibitionniste de ceux-ci ou à l’impression obsessive d’être laid de ceux-là, ce n’est pas le medium qui est central à l’un et à l’autre : c’est plutôt leurs caractères qui font du medium leur véhicule pour arriver à s’exprimer. En effet, Instagram n’a pas le monopole de la fétichisation des corps et les murs virtuels de Facebook ne sont qu’un lieu parmi d’autres, au même titre que les vestiaires, l’autobus, la salle de classe et le trottoir, qui se font le théâtre de l’intimidation. Ainsi, la problématique que soulève la cyber-intimidation ne tient pas tant dans la possibilité d’intimider dans un espace nouveau, mais dans ce qui fait de la cruelle méchanceté un fait de société et un produit « normal » de l’interaction entre les intimidateurs et les intimidés.

Visant d’abord à favoriser un certain ordre dans le magma bordélique de l’hydre à 140 caractères, le hashtag est devenu un vecteur de signification, un objet culturel sans pareil.

C’est donc dans cette optique, dans cette perspective où la pratique sociale commune devient un indice d’une motivation sociale commune, que je me suis mis à m’intéresser à un objet bien particulier de cette pratique, un petit nouveau dans le décor et dans le code langagier, le hashtag. Cette petite créature à huit pattes a été instituée dans les réseaux sociaux en 2009, lorsque Twitter a décidé de lui donner le pouvoir inouï qui lui a permis de devenir ce qu’elle est aujourd’hui. Ce pouvoir, permettant de créer des espaces privés et publics, de regrouper et de ségréguer, c’est le pouvoir de l’identification. Infiniment productif et formellement inédit, le hashtag, objet désormais normalisé et banal, est pour moi un objet culturel intrigant et fascinant. Initialement, le hashtag avait une fonction très précise, celle de regrouper les publications en fonction de thèmes directeurs, et de permettre à l’utilisateur de créer à volonté des thèmes nouveaux. Il suffisait – et suffit encore – d’accoler le symbole (#) à une quelconque suite de lettre pour créer un espace privilégié où se retrouveront dorénavant tous les énoncés présentant cette même suite (par exemple : #QuelconqueSuiteDeLettres). En fait, c’est grâce à ce trait spécifique que le hashtag se distingue. Plus besoin d’administrateur pour créer un forum de discussion, plus besoin de webmestre pour administrer la section d’un site destinée à la publication d’idées autour d’un thème : tout le monde fait ce qu’il veut (#NiDieuNiMaitre). Visant d’abord à favoriser un certain ordre dans le magma bordélique de l’hydre à 140 caractères, le hashtag est devenu un vecteur de signification, un objet culturel sans pareil, et un indice à la fois de la superbe ingéniosité de nos amis les animaux à pouces et de leur besoin de se regrouper, sinon en personne, au moins entre avatars.

Revenons à la case départ : comment un ermite du nuage en est-il arrivé à cet état de semi-adoration pour deux paires de lignes perpendiculaires? N’étant moi-même pas un utilisateur des réseaux sociaux, le hashtag, la contrainte du 140 caractères, les égoportraits et autres ombres de la caverne des communications 2.0 sont longtemps restées pour moi bien lointaines et, franchement, sans intérêt. Jusqu’au jour où on m’a interpelé d’un énoncé dont le punchline tenait en un vigoureux hashtag manuel. En attente d’une approbation, mon interlocuteur n’aurait pas pu plus mal tomber : j’ignorais ce que signifiait la pirouette manuelle qu’on m’adressait, et, ne l’eu-je pas ignoré, je n’aurais pas su décoder l’intention derrière la manœuvre… C’est alors que je me suis intéressé au hashtag, à son histoire, sa provenance (#sandiegofire), son expansion en ramifications de toutes sortes (#McDStories) et ses déboires (#pinkeye). Puis, partant d’un portrait d’ensemble de son parcours tortueux des IRC jusqu’à Instagram, je me suis posé deux questions : d’abord, comment? et ensuite, pourquoi les hashtags en tant que phénomène social? Étant linguiste de formation, je me suis d’abord demandé quelle était la fonction du hashtag dans le code langagier, et à partir de quel fil conducteur cette fonction avait-elle pu muter pour passer des IRC aux médias sociaux, et des médias sociaux à une utilisation manuelle in situ.

En fait, toute utilisation du hashtag relève d’une fonction métalinguistique, c’est-à-dire qu’elle ne sert pas à ajouter du sens au contenu de l’énoncé, mais plutôt à poser le contexte de cet énoncé. Prenons un énoncé fictif : « Le #hashtag, qu’ossa donne? ». Dans cet énoncé, même si la suite de lettre (hashtag) qui suit le symbole (#) est utilisée pour apporter du sens à la phrase, l’entité constituée du symbole et de la suite de lettre qui lui est accolée (#hashtag), elle, sert exclusivement des fonctions métalinguistiques. D’une part, utilisée sur une plateforme électronique adéquate, elle servira la fonction de référer à une page virtuelle regroupant tous les énoncés où se retrouvent la suite #hashtag. D’autre part, étant lue par d’autres êtres humains, #hashtag servira la fonction d’informer le lecteur sur le thème autour duquel l’auteur a voulu concentrer son attention. La première fonction métalinguistique, plus technique, est l’héritage formel de l’utilisation du hashtag dans les IRC; la seconde, quant à elle, est plutôt le produit d’une appropriation du symbole par les utilisateurs des médias sociaux. C’est de cette fonction qu’ont pu naître l’utilisation manuelle du symbole, ainsi que ma fascination pour la chose.

Quoiqu’on pense de l’utilité ou de la futilité des publications qu’il accompagne ou de la théâtralité de son utilisation manuelle, le hashtag tel qu’on le connaît aujourd’hui relève d’une sorte de génie linguistique indéniable. Quand on y réfléchit bien, il a simplement pris le titre de champion de mise en contexte de l’énoncé jadis détenu par l’émoticône, qui était lui-même une tentative de transmettre à l’écrit les informations métalinguistiques d’un énoncé oral idoine.

Quoiqu’on pense de l’utilité ou de la futilité des publications qu’il accompagne ou de la théâtralité de son utilisation manuelle, le hashtag tel qu’on le connaît aujourd’hui relève d’une sorte de génie linguistique indéniable.

Ce que l’émoticône faisait – indiquer une émotion du locuteur par rapport à l’énoncé, et ainsi permettre à une même phrase de produire différents effets –, le hashtag ne le fait que plus, et mieux, et d’une manière infiniment plus fine. Plus et mieux, parce qu’il permet à l’auteur non seulement d’exprimer un point de vue sur son énoncé, mais aussi de le rapporter à un ensemble d’autres énoncés, et ainsi d’insérer explicitement son énoncé dans un dialogue. D’une manière plus fine, parce qu’un énoncé peut être associé à un nombre potentiellement infini de hashtags et que les hashtags eux-mêmes sont infiniment productifs. Il est dès lors possible de produire des énoncés en contexte dans l’espace virtuel avec presque autant de finesse qu’on le ferait à l’oral. Considéré sous cet angle, le hashtag apparaît comme un indice du besoin des individus de s’exprimer totalement, en exprimant la capacité et la volonté des gens à adapter leur langage au nouveau médium.

Ce besoin répond selon moi partiellement à la question à savoir pourquoi les hashtags sont devenus si populaires, si rapidement. Mais il apparaît aussi que la volonté même d’englober son énoncé d’un contexte a une portée importante dans la socialisation des individus. On parle ici de contexte conversationnel au sens d’un usage in situ, où se trouvent présents un ou plusieurs interlocuteurs et où il est possible d’utiliser les modalités orales et visuelles pour transmettre un message, par opposition au contexte de publication qui nécessite l’usage écrit et qui exclut l’interaction directe avec un interlocuteur. Outre sa valeur purement informationnelle, la prise en charge de l’énoncé par l’utilisation du hashtag est un moyen de faire appel à des contextes qui construisent l’entendement commun entre un destinateur et un destinataire. La reconnaissance du sens associé à un hashtag donné et son association au sens de l’énoncé qu’il qualifie (ou qu’il catégorise) dépendent de la conception qu’ont les locuteurs en interaction du mot ou de la phrase qui suivent le symbole. C’est ainsi que le hashtag se présente comme un genre de test social permettant d’évaluer l’appartenance ou non à un groupe à travers une série d’implications nécessaires à rendre le sens de l’intervention interprétable et interprété d’une manière particulière. Il s’apparente en ce sens à d’autres formes d’expressions linguistiques socialisantes, dont l’ironie, le sarcasme et l’humour, la référence ou l’imitation. Imaginons une situation où on ferait une blague pour ridiculiser les pratiques rétrogrades du premier ministre Stephen Harper : on pourra le sous-entendre, mais le sous-entendu ne sera reçu qu’à condition que notre interlocuteur et nous partagions un ensemble de valeurs et d’idées sur le monde. En acceptant la blague, en y répondant positivement, le destinataire se positionne donc comme membre d’un même groupe social que le destinateur. Les hashtags, ainsi utilisés, font office de bouteilles lancées à la mer auxquelles ne répondent que celles et ceux qui se sentent concernés par leur contenu.

Dans ce sens, les cas d’utilisation des médias sociaux dans des situations de crises ou de polémiques sont très parlants, et on peut y observer une discrimination claire des individus entre deux catégories : ceux qui sont ou ne sont pas, littéralement, « sur la même page » que nous. Prenons par exemple la polémique récente initiée par le commentaire satirique de Stephen Colbert sur une association pour venir en aide aux soi-disant « Redskins ». Le célèbre animateur avait publié un commentaire « faussement » raciste pour mettre en évidence le caractère raciste du nom de l’association fondée par Daniel Snyder. On a d’abord vu se former une opposition motivée par la tendance raciste du commentaire autour du #CancelColbert, une initiative de la cyber-activiste Suey Parks. Suivie de près par des défenseurs d’une soi-disant liberté d’expression – qui se sont avérés pour une partie être principalement des défenseurs de la haine envers les femmes et les membres des minorités ethniques –, le #CancelSueyParks a formé le repère virtuel d’un bastion se portant au secours de l’émission tant aimée. L’utilisation désormais mythifiée du hashtag dans les récentes révolutions du monde Arabe sont sans doute l’ultime exemple de cette propriété socialisante du symbole. Malgré l’agentivité à laquelle on voudrait faire prétendre Facebook dans le titre pompeux de la BBC – How Facebook Changed the World – , c’est le regroupement des individus partageant un système de valeurs commun qui a permis à ces révolutions de se produire. Et le hashtag est un témoin de cette force cohésive des individus qui sont tous sur la même longueur d’onde, et qui décident parfois, tous ensemble, qu’ils en ont assez.

De la même manière que #CancelColbert et #CancelSueyParks, l’ensemble des hashtags sont porteurs, à des degrés différents, d’un système de valeurs sous-jacent qui permet de déterminer qui nous ressemble, qui pense comme nous, et qui est différent. Les gens qui décident d’associer une publication à un regroupement de publications similaires doivent considérer partager certaines valeurs avec les auteurs de ces publications. Qu’on commente la victoire de notre équipe de baseball préférée, le sexisme latent de la décision d’un jury, les politiques d’un gouvernement qui dérape ou la mijoteuse de Ricardo, on prend toujours position. Et cette prise de position passe souvent par l’utilisation du hashtag comme indice de qui parle à qui, et de comment doit être interprété le commentaire. Ce sens de la communauté, ce besoin de se regrouper sous l’égide d’un symbole commun, c’est essentiellement l’histoire la plus vieille du monde. Les Francs Maçons le faisaient sous le compas et l’équerre, les scouts le font en khaki, et plusieurs continueront de le faire en se signifiant à travers le dièse.