Au profit de la crise

À l’essai sur la fragilité économique et son opposé la robustesse de certaines manufactures beauceronnes les cygnes noirs de Nassim Taleb la flexibilité de la méthode « Juste à temps ».

En périodes de grandes incertitudes économiques, telles qu’on connaît depuis 2008, où la croissance est ambivalente, les principaux acteurs financiers — à savoir les gouvernements, les praticiens du marché, les régulateurs et, bien entendu, ces éclopés du chômage faisant suite à une crise financière — confrontés à ces bouleversements s’expérimentent solutionneurs de problèmes. Pourtant serait-il possible de mieux prévoir ce qui nous parait aléatoire? Il émerge aujourd’hui des théories économiques et des pratiques d’entreprises qui permettent non seulement de prévoir les comportements aléatoires des systèmes, mais aussi d’en profiter.

Lorsqu’on réalise la haute fréquence des événements de nature extraordinaire, tels les crises sociales et financières ou les conflits militaires, il apparaît peu vraisemblable que l’avenir soit prévisible.
De toute façon, en considérant le nombre de fois où un économiste « d’expérience » se trompe dans une journée, la seule certitude qu’on peut concrètement déduire est que le rôle premier d’un économiste est de nous expliquer pourquoi il avait tort six mois auparavant. Cela est mentionné sans amertume d’aucune sorte.

Échouer dans ces prévisions fait partie de la nature du travail de l’économiste.

Les processus associés aux opérations et aux décisions stratégiques, que ce soit au sein d’une compagnie publique ou d’un gouvernement, sont particulièrement déterminés par une forte dépendance à des anticipations ou à de quelconques calculs quasi divinatoires. Et pourtant, le fait même d’essayer de prévoir les comportements d’agents économiques affecte la santé du marché et la confiance qu’on peut avoir en lui. Ainsi, que ce soient les gouvernements, les manufactures ou même l’ensemble des acteurs de la production industrielle[1], tous sont finalement tributaires de la réalisation de cette prescience et sont donc fragiles. Une preuve du ridicule de cette dépendance aux prévisions est que le ministre des finances du Québec, Carlos Leitao, est considéré comme le 2e meilleur économiste au monde avec une cote d’exactitude de seulement 65 % pour 18 mois de prévisions. Échouer dans ces prévisions fait partie de la nature du travail de l’économiste.

Maintenant, que doit-on faire quand ça ne marche pas comme prévu? Que doit-on faire quand les projets d’investissements en capital pour les cinq prochaines années étaient basés sur une rentabilité hypothétique de 15%, une croissance plausible des revenus de 5% par année et que les marchés subissent une solide correction? C’est avec beaucoup de sincérité et d’humilité que j’admets n’avoir aucune idée quant à la résolution de ce problème. Par contre, ce n’est guère dans une optique de correction que la réflexion s’amorce, mais plutôt dans le but résolu de contrer la récurrence de ces imprévus.

En premier lieu, il faut traiter de la stochastique. Celle-ci est un champ des mathématiques de plus en plus appliqué au monde de la finance. Cette méthode d’analyse technique consiste à comparer, dans le cadre de formules mathématiques, le prix actuel d’une valeur à ses valeurs antérieures dans le but de prévoir des futurs revirements de tendance. En somme, on tente maintenant de prévoir ce qui semblait précédemment être entièrement aléatoire.

En second lieu, il faut aborder ce concept de robustesse défini par le statisticien et ancien mainteneur de marché, Nassim Taleb; un système est dit robuste si son exposition à l’aléatoire ne met pas en danger sa survivance. En effet, ce financier archimillionnaire rage contre la dépendance systémique à l’aléatoire et évalue que les résultats de cette dépendance sont excessivement nocifs pour la santé de l’économie mondiale.

La preuve a été faite en septembre 2007 que la nature normale[2] des rendements espérés d’aujourd’hui provenant des marchés boursiers est pour le moins discutable. À vrai dire, l’univers dans lequel les lois économiques s’appliquent est ponctué par des événements extraordinaires. Nassim Taleb a poétiquement qualifié ces événements imprésibibles de cygnes noir. Ces derniers bouleversent dans une mesure considérable les ordres supérieurs de la courbe — supposément normale — des rendements. On spécifie ainsi qu’elle s’aplatit et s’élargit : notre normale est exposée moins à la moyenne et davantage aux rendements anormaux ou imprévisibles.

Opposée de la robustesse, la fragilité associée aux aléas du hasard est omnisciente dans notre société.

Opposée de la robustesse, la fragilité associée aux aléas du hasard est omnisciente dans notre société. Un système fragile est affecté par la non-réalisation de ses prévisions et entraîne les entités qui sont tributaires de son bon déroulement dans un cercle vicieux quasi systémique. Le meilleur exemple de manifestation de cette théorie est la banque d’investissement Lehmann Brothers (ou même la détresse de l’assureur AIG, avec qui le gouvernement américain est intervenu) qui, contre les attentes les plus pessimistes, s’est mise, le 15 septembre 2008, sous la protection de la faillite et a entraîné le système financier dans un cataclysme d’illiquidité infernal. C’était au point que le secrétaire du trésor américain de l’époque, Hank Paulson, craignait que les guichets automatiques se vident. Cette crise qui était, de prime abord, associée à des dérivés hypothécaires mal évalués en terme de risque de crédits et de liquidité est devenue planétaire pour trois raisons. Primo, plusieurs compagnies s’attendaient à pouvoir se financer à court terme au sein de cette institution financière et ne pouvaient pas le faire dans ce contexte. Secundo, plusieurs épargnants, de gestionnaires de portefeuille et de compagnies d’assurance détenant des « I owe you », ou autres titres plus formels de dette de la quatrième plus grosse banque aux États-Unis, ont remarqué avec beaucoup de perspicacité que leurs placements dans ces titres de dettes allaient entraîner un rendement pour le moins lamentable. Tertio, Lehmann Brothers détenait des centaines de milliards de passifs avec d’autres institutions d’envergure mondiale : ces dernières ont vu leur flux de trésorerie disparaître en quelques heures.

Conséquemment, il apparaît évident que la plupart des maux financiers se rapportent à cette imperfection dans le fonctionnement de l’économie mondiale et dans la très large majorité des processus opérationnels à récurrence quotidienne. Et vraisemblablement, cette fragilité implique une perte socioéconomique d’envergure.

Conséquemment, il apparaît évident que la plupart des maux financiers se rapportent à cette imperfection dans le fonctionnement de l’économie mondiale.

L’antifragilité représente cette spécificité d’un processus non pas à résister, mais à se renforcer auprès de l’imprévisible. Il faut bien entendu spécifier que dans ce contexte, ces aléas ne sont pas de nature catastrophique. L’antifragilité est capable de bénéficier d’un environnement aléatoire.

Pour comprendre les avantages indéniables des systèmes antifragiles, ou comment ceux-ci bénéficient de l’exposition au hasard, Nassim Taleb avait précisé sa pensée avec le principe de la sélection naturelle. Le vivant se définit comme un amont d’organismes antifragiles, résultant de l’évolution; cette dernière s’appuie sur le sacrifice de certains sous-ensembles permettant ainsi d’assurer la pérennité de l’ensemble du vivant. En excluant ces chocs extrêmes qui provoquent l’extinction des espèces, tels les tremblements de terre, les raz-de-marée et même les krachs boursiers, les nombreux « bruits » et perturbations aléatoires dans l’environnement permettent la sélection des éléments les plus résistants et, de ce fait, augmentent les chances de survie des générations futures. Les perturbations aléatoires bonifient donc la santé systémique, à long terme.

Par exemple, le centre entrepreneurial québécois de la Beauce, un moteur d’innovation dans le secteur manufacturier, a déterminé qu’en plein cataclysme de 2007-2008 certaines manufactures beauceronnes devaient refuser des commandes étant donné leurs contraintes de capacité. Il publiait en 2008 un rapport sur l’état santé du secteur manufacturier et expliquait comment l’implantation de la méthode « Juste à temps » au sein de l’industrie avait permis des gains productivité incroyables principalement dus à une diminution des pertes habituellement encourues dans l’exécution de leurs opérations quotidiennes. La méthode est aussi nommée « 5 zéros », ce qui correspond à zéro panne, zéro délai, zéro papier, zéro stock et zéro défaut. Cette technique opérationnelle exige une coordination parfaite entre tous les acteurs de la chaîne de production, allant des fournisseurs, des transporteurs, jusqu’aux distributeurs. À l’accoutumée du « Juste à temps », les prévisions de production sont communiquées par les intentions d’achats des clients au manufacturier en différentes étapes : de prime abord, il y a les prévisions portant sur la production de l’ensemble du temps de vie du produit, puis les prévisions pour les mois à venir. C’est la demande du consommateur qui agit à titre de stimulateur de la production. Ainsi, produire la quantité nécessaire, au moment demandé répond à l’organisation de la production déclenchée par la commande du client. On approvisionne ce dernier en composantes dont il a besoin à ce moment bien précis en gardant un niveau d’inventaire minimal. Par conséquent, les ressources étant rattachées à la gestion des actifs courants sont considérablement optimalisées, en plus d’avoir des mouvements de personnel moins importants.

Il existe plusieurs avantages inhérents à ce mode de production évitant la constitution des stocks : ceux-ci ont une valeur croissante tout au long de la chaîne de production, c’est-à-dire de la production jusqu’à à la distribution finale au consommateur. Il faut de facto réduire les amoncèlements de stocks finaux qui sont lourds pour la trésorerie, détériorent l’espace de stockage et requièrent beaucoup d’énergie en manutention. Bref, en plus d’épargner une quantité abusive de « cash », on épargne sur les risques de dépréciation pouvant rendre ces biens produits inutilisables.

En résumé, l’établissement de cette philosophie rigoureuse de gestion des opérations passe par un contrôle impeccable de l’organisation de la logistique et des frais associés à un inventaire d’importance. Ce dernier est la conséquence directe de l’activité d’une compagnie dépendante de l’imprévu : pour pallier une subite et rapide croissance des ventes, on garde une réserve de stocks relativement élevée. Des coûts immenses se rapportent à ces modes de gestion faillibles. On doit y inclure la perte d’espace-sol, les frais démesurés d’entreposage ainsi qu’une main d’œuvre supplémentaire à gérer. Or, le « lean-manufacturing », expression anglophone synonyme du « Juste à temps », comme son nom l’indique, implique qu’une compagnie ne doit garder que les stocks essentiels pour opérer avec flexibilité.

Je ne souhaite d’aucune façon accroître le scepticisme vis-à-vis le mauvais fonctionnement du système économique en prenant, de façon démagogique, quelques cas isolés de compagnies privées qui s’en sont relativement bien tirées à la suite de la récente crise financière. Toutefois, force est d’admettre qu’il est devenu impératif de s’armer, non pas contre des catastrophes d’envergure planétaire, ce qui tout compte fait est peu faisable, mais contre ces chocs aléatoires qui ont lieu d’être de manière récurrente. Et dans ce cas-ci, faire l’éloge de la Beauce, qui se trouve à être le chef de file de l’innovation opérationnelle du Québec, apparaît approprié, surtout quand on sait que le « Juste à temps » a doté le secteur manufacturier de la production industrielle d’une robustesse notable. Il va sans dire que ce nouveau processus technique réduit la précrarité des entreprises et les convertit en entités antifragiles, c’est-à-dire qui peuvent bénéficier du hasard. Pour le prouver, il faut lorgner la rapide reprise de cet essor propre à l’économie beauceronne au courant de la dernière récession.

À chaque période de prospérité et de croissance économiques prolongée, les sociétés occidentales sombrent souvent dans l’excès de confiance. On croit que cette fois-ci, ce sera la bonne, tel un pitoyable joueur qui croit avoir trouvé une manière de faire du profit à Las Vegas. Toutefois, les crises reviennent de manière cyclique. De 1929 à 2008, en se remémorant aussi les moins importantes qui ont ponctué cette période.

À chaque période de prospérité et de croissance économiques prolongée, les sociétés occidentales sombrent souvent dans l’excès de confiance.

Ainsi, il m’apparaît de bon augure pour toutes les entités économiques d’aller dans le sens du développement de systèmes robustes aux aléas du hasard. Certes, nous sommes encore fort loin de la mise en place d’une philosophie de gestion antifragile, mais, à tout le moins, c’est un pas dans la bonne direction. Par exemple, il serait intéressant de mettre en place une législation empêchant les PME d’avoir des clients représentant plus de 10 pour cent de leur chiffre d’affaires. L’avantage prévu, surtout dans le secteur de la production industrielle de l’économie du Québec, est la diminution des pressions associées à la conjoncture mondiale qui affecte grandement la prospérité du Québec.

Enfin, on réalise aussi qu’il n’est pas nécessaire d’aller à New York ou à Londres pour trouver des mesures pertinentes en ce qui concerne la gestion et l’évitement des crises économiques. En Beauce, dans notre cour arrière, les premières mesures sont en train d’être mises en place – des mesures qui, en somme, encouragent la prudence et se méfient des excès de confiance.

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[1] La production industrielle se définit par l’ensemble des activités du secteur des manufactures, des mines, du pétrole et des services à la communauté (électricité, gaz et eau). Les secteurs primaires, tels que l’agriculture et la pêche, ainsi que tertiaires, le transport, les services et les administrations, ne sont pas pris en compte.

[2] La normalité fait ici référence à la forme de la courbe de distribution des rendements suivant une loi dite normale.